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Les Entretiens Nathan, Parole, Écrit, Image, Actes III

sous la direction d'Alain Bentolila
Paris : Nathan, 1993. - 253 p. ; 21 cm.
ISBN 1-09-181959-X

par Jean-Marie Privat

Les premiers Entretiens Nathan s'intéressaient prioritairement à la lecture. Les Entretiens Nathan II traitaient de lecture et d'écriture. Pour les Entretiens III, l'ambition des organisateurs a été de couvrir un champ encore plus vaste : Parole, Ecrit, Image. Cette trilogie est celle des programmes actuels en vigueur à l'école et dans l'enseignement secondaire. Elle trouve une explication dans les exigences de la culture contemporaine (sournoisement audiovisuelle pour Alain Finkielkraut) et dans le développement des sciences du discours (cognitivistes et psycholinguistiques notamment).

La plupart des communications s'efforcent de se situer à l'interface de la recherche savante et de sa transposition didactique ; ces actes, qui réunissent une vingtaine de contributions relativement brèves, donnent donc un aperçu scientifiquement sérieux et professionnellement utile sur bon nombre de problèmes qui concernent la socialisation langagière d'une part, les stratégies d'enseignement et d'apprentissage d'autre part.

Langages de l'image

Dans une très belle communication (« Lectures d'images : de l'image de publicité »), G. Péninou montre selon quelles logiques, quels « contrats » (économie du discours et économie du marché) les messages publicitaires s'emploient à coordonner « la parole, l'écrit et l'image ». Le sémiologue complète son propos par des considérations sur la rhétorique du récit publicitaire qui tient de la fable (l'anecdote se résout en injonction pratique) ou de la prosopopée (le carré de chocolat vante ses propres mérites) ; il conclut son propos en évoquant, non sans quelque distance « politique », cet « art populaire du songe » où se conjugue dans le meilleur des cas « l'excellence de l'objet, l'euphorie du sujet, et le merveilleux du récit... ».

Dans « Lire la page comme une image », Jean-François Barbier-Bouvet nous explique en sociologue comment la prégnance de la culture télévisuelle et l'omnipotence de la télécommande tendent de plus en plus à modeler les structures cognitives de la réception des écrits eux-mêmes, étant entendu que les concepteurs de magazines ou de documentaires (et pas seulement pour la jeunesse) s'appliquent à proposer des écrits à zapper en mettant l'information en séquences coups de poing, brèves et juxtaposées.

Images du langage

Plusieurs interventions s'attachent à décrire les processus complexes (et semés d'obstacles) de développement des compétences discursives en général et scripturales en particulier, chez l'enfant. On suivra par exemple avec intérêt les explications du pédiatre Julien Cohen-Solal sur l'extrême et très précoce interactivité langagière des bébés ; on lira ou relira toujours avec le même profit les démonstrations d'Emilia Ferreiro, la célèbre psycho-linguiste mexicaine, sur les conditions et étapes « d'entrée dans l'écrit ».

La didactique de l'orthographe et celle de la production d'écrits diversifiés, chez les plus grands, font l'objet d'articles aussi clairs et précis que nuancés et constructifs. Citons le travail de Jean-Pierre Jaffré, chercheur au CNRS, sur la « genèse linguistique et l'acquisition » de l'orthographe du français, celui de Claudine Garcia-Debanc qui parle de « trame de variance » pour désigner un inventaire de paramètres pertinents (type de texte, identité du destinataire, nature des critères, etc.) qui définissent une situation d'écriture et constituent tant pour le maître que pour l'élève autant de points de repères pour programmer des apprentissages.

Les contributions des « chercheurs suisses » sont enfin à retenir, dans la mesure où elles nous aident à situer les problèmes de l'enseignement du texte écrit. Bernard Schneuwly explique fort bien pourquoi la rédaction ne peut plus être considérée comme le simple « couronnement » de l'enseignement du français pas plus qu'elle ne peut s'apprendre tout « naturellement » en écrivant. Entre la logique des prérequis et celle d'un mystérieux spontanéisme, il propose de « décomposer » l'activité d'écriture selon plusieurs plans corrélés qui peuvent être l'objet d'un travail approfondi et progressif, contrôlé et contrôlable. Jean-Paul Bronckart s'interroge enfin sur les avatars didactiques de quelques théories linguistiques et montre par exemple les limites d'une transposition à la fois dogmatique et formaliste, du fameux « schéma narratif » de Propp, le formaliste russe non dogmatique...

En un mot, en attendant les Entretiens IV, un livre utile à consulter en bibliothèque ou à avoir sous la main, dans sa bibliothèque personnelle, même s'il ne fut question cette fois ni de livres (et de ses stratégies culturelles de consommation) ni de bibliothèques (et de ses logiques sociales d'appropriation).