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Un service public en réseau : la bibliothèque départementale

Joëlle Pinard

La notion de réseau est à la croisée de la réflexion des bibliothécaires, des élus préoccupés de partenariat et d'intercommunalité, des directeurs généraux soucieux de rationalisation administrative et d'efficacité professionnelle. C'était le thème des journées d'études 1993 de l'ADBDP (Association des directeurs de bibliothèques départementales de prêt). Bernard Plouzennec et l'équipe de la BDP des Côtes-d'Armor accueillaient (irréprochablement et gastronomiquement) cette année, à Saint-Brieuc, au Conseil général et dans le chalutier flambant neuf de la BDP, la soixantaine de participants venant de quarante départements.

Conçues comme une exploration des moyens utilisés pour constituer des réseaux départementaux et comme une réflexion sur les pratiques professionnelles, ces journées ont permis d'aborder de nombreuses actions communes aux BDP (formations, animations, publications, évaluations) sous les angles de la communication interne et externe, du management et des ressources humaines, de l'identité du service, du sentiment d'appartenance et de la «culture réseau ». Mais quel que soit l'angle d'attaque, l'imbrication des thèmes et des méthodes révélait que le centre du sujet était bien : quels objectifs ? Quelle stratégie pour quel réseau de proximité et quelle qualité de service ?

La lecture est un chemin vers la citoyenneté

C'est un extrait d'un discours de Jaurès aux instituteurs : « Savoir lire vraiment... c'est la clé de tout » que Pierre-Yvon Tremel, vice-président du Conseil général des Côtes-d'Armor, a évoqué la lecture comme moyen irremplaçable de rendre les habitants aptes à penser par eux-mêmes et donc à agir. Selon lui, la culture va devenir une des compétences de la coopération intercommmunale et c'est un secteur où les politiques peuvent favoriser le développement de projets culturels cofinancés par les collectivités locales, l'Etat et les usagers. C'est dans ce cadre que pourraient se développer des emplois de proximité, à l'exemple de la convention signée entre le Conseil général des Côtes-d'Armor et Jeunesse et sports pour l'opération « Profession sport» : des animateurs sportifs conseillent et animent la vie sportive sur trois cantons mais, ne pouvant répondre à toutes les demandes spécifiques, ont recours aux associations. Cela n'est pas sans ressemblance avec la notion de bibliothécaires itinérants ou cantonaux animant une équipe de bénévoles. Un fonds d'aide à l'animation décentralisée qui accompagne les projets intercommunaux de développement local pourrait permettre la création de postes pérennes, occupés par des personnes qualifiées, salariées par une fédération ou une association ; l'aide financière n'irait pas seulement aux communes mais aussi aux associations, aux groupements de communes.

Une idée à creuser ? En tout cas une idée dans l'air du temps qui préoccupe les gestionnaires du service public. En effet, comment mettre en œuvre de nouvelles modalités d'organisation des services publics dans une logique de réseau qui prenne en compte cette constatation d'aujourd'hui : dans la plupart des domaines d'intervention des collectivités locales (l'éducation, la culture, le sport, la santé), le service public ne peut réussir sans l'appui du bénévolat.

Fédérer pour réussir

A la lumière de l'expérience stéphanoise, Bruno Cognat, secrétaire général de la ville de Saint-Etienne, a brillamment émis quelques vérités toujours bonnes à dire :

Des partenaires pour faire vivre le service public

La fonction publique territoriale a été professionnalisée, mais cette solution présente des limites. Le territoire ne peut pas vivre uniquement avec des salariés du secteur public, multiplier les partenaires et mobiliser toutes les énergies pour trouver la meilleure adéquation entre les ressources (on sait qu'elles sont limitées) et l'offre. Il faut aussi savoir trouver les relais et les soutenir : l'essoufflement du bénévolat est dû à l'obligation qui lui est faite de maîtriser seul problèmes et contraintes ; encore faut-il qu'il y ait des professionnels pour soutenir les bénévoles ! Or le bénévolat semble s'amenuiser (cf. la difficulté à trouver des maires dans les petites communes : le premier bénévole du service n'est-il pas l'élu ?).

Le service public n'interdit pas d'être intelligent et on ne peut pas être intelligent tout seul

Quand on sait que les institutions locales sont des organismes peu capitalistes dont la seule richesse est les hommes, il faut mobiliser au maximum la matière grise et l'initiative. Deux outils sont alors à la disposition des collectivités locales :
- la gestion de l'information, de la communication interne,
- la formation et le niveau de compétence.

Développer la polyvalence des agents

C'est par une administration en réseau que le service public parviendra à proposer au public la notion de qualité, quel que soit le métier. L'image du service public territorial passera par plus de polyvalence pour répondre à l'indispensable effort de proximité : on promène trop les usagers d'un guichet à l'autre ; il faut multiplier les guichets communs et donc former les agents, leur donner une culture d'entreprise (chacun doit pouvoir se positionner collectivement et individuellement par rapport à son service) ; les chefs de service ont un effort à faire d'explication, d'information. d'échange : si on donne, on reçoit ; une bonne complémentarité, une bonne formation permettent de pratiquer cette polyvalence en enrichissant les tâches, en luttant contre le cloisonnement.

Mise en synergie des professionnels et des bénévoles

A partir de l'exemple des services culturels de Saint-Etienne, organisés en cinq pôles (lecture et audiovisuel, musée, enseignement artistique, enseignement musical, spectacle vivant), quels sont les trois domaines d'action d'un directeur de service ?
- la définition des objectifs et de la stratégie. Dans ce domaine la notion de réseau est importante ;
- la proposition du schéma d'organisation permettant d'atteindre les objectifs. Il n'y a pas d'organisation bonne dans l'absolu, cela dépend de l'objectif ; en corollaire : chaque forme d'organisation est révélatrice d'un projet ;
- la mise en place d'une culture d'entreprise permettant l'identification de ses membres à cette organisation.

La restructuration des équipements culturels stéphanois a permis aux chefs de service de prendre conscience qu'ils ont intérêt à travailler en commun en allant au-delà des relations interpersonnelles. Plus prosaïquement, le travail fait en commun assure le maintien des moyens financiers et humains et leur répartition consensuelle. Au-delà de la structure interne, il s'agit de donner une identité repérable des services culturels municipaux et de fédérer l'ensemble du tissu associatif vers un même objectif : mise en synergie des équipements culturels et des forces vives en animation culturelle.

Qui dirige un service culturel ?

La question agite actuellement les professionnels : quelles compétences faut-il pour diriger un équipement culturel et qui dirige ? Un responsable culturel ou scientifique avec responsabilité d'administrateur - même si les compétences en termes scientifiques sont difficilement compatibles avec la gestion - (un conservateur perd-il ses compétences à passer 90 % de son temps à gérer) ? Comment fonctionne le binôme de direction « un culturel + un administratif » ? Le rôle du responsable administratif n'est pas de définir des objectifs, mais l'exécution budgétaire se délègue, la proposition non. Le responsable administratif fait-il autre chose que de faire remonter les dossiers aux élus et aux services fonctionnels ? Au passage, on notera la distinction entre services opérationnels (services au public) et services fonctionnels (internes) et la nécessaire absence d'autorité des services centraux fonctionnels sur les services opérationnels. Voilà de quoi satisfaire les scientifiques gestionnaires que nous sommes ; voilà aussi de quoi se poser des questions quand les collectivités placent des administratifs à la tête des équipements : voilà aussi de quoi s'inquiéter quand les culturels hésitent à postuler à des directions d'équipements ; et que deviendront les jeunes diplômés de l'université titulaires de DESS de direction de projets culturels ?

Culture réseau/Culture d'entreprise

C'est par un biais inattendu, son expérience de la Poste, que Laurent Hermel a évoqué le rapprochement avec l'usager, la valorisation du contact avec le public, la prise en compte des stratégies du public, l'adaptation des services offerts à la demande locale, la mesure de la qualité.

C'est le point de vue québécois que présenta Norman Fink, directeur du Centre régional de services aux bibliothèques publiques (ex-BCP) de l'Abitibi-Témiscamingue. On le sait, les Québécois n'hésitent pas à parler de clientèle et de marché de lecteurs, ils considèrent la bibliothèque comme concurrentielle avec tous les diffuseurs de livres et axent leur communication sur l'analyse et la réponse aux besoins de la clientèle, la qualité à assurer aux utilisateurs ; il y a toujours des enseignements à puiser dans une réflexion et une pratique qui semblent plus systématisées que les nôtres.

C'est à travers la relation d'expériences ponctuelles (présentées par Marie-Christine Pascal, Alain Caraco et Marie-Claude Julie, directeurs de BDP) et des synthèses de pratiques généralisées (présentées par Anne-Marie Raynal et M. Prouvost, consultants) qu'est apparue la nécessité de développer des stratégies qui soient de véritables outils de cohérence pour positionner un service, se faire connaître et reconnaître, développer un réseau partenarial capable d'accroître ses publics.

Surgirent alors une nuée de questions. Comment une institution telle que la bibliothèque départementale peut-elle intégrer la culture de plusieurs réseaux pour mieux réaliser un schéma départemental de présence du livre ? Quelle difficulté rencontrons-nous à partager nos savoirs ? Pourquoi est-il si difficile d'accepter qu'un autre réseau utilise son propre savoir-faire ? Quelles perspectives pour les bénévoles ? Quelles capacités ont-ils à constituer des réseaux locaux : y a-t-il des profils nouveaux de bénévoles-développeurs-animateurs ? Comment soutenir des initiatives dans la bibliothèque ? Comment maintenir un esprit de communauté qui se perd dans les communes de 2 000 à 3 000 habitants ? Pourquoi parvient-on à le retrouver dans les quartiers urbains ? Impossible de rendre compte ici du débat !

Bref le programme était alléchant et fut largement tenu ; malgré l'inégalité des prestations, la variété d'horizon des intervenants constituait une ouverture appréciable, outil de connaissance et de lutte contre tous les corporatismes. L'absence des interventions structurantes prévues n'a pas permis sur le coup de recentrer la richesses d'apports diversifiés, mais, comme les communications de Jean Gattégno, chargé de mission pour le livre au Conseil de l'Europe, sur la question fondamentale : les BDP sont-elles utiles au développement de la lecture ? et de Bertrand Calgence, directeur de l'INFB : Indépendance communale et réseau départemental : quel rôle pour la BDP ? seront publiées dans un prochain numéro de Transversales !