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Révolution technologique

Note de lecture et d'humeur

Anne-Marie Motais de Narbonne

Lesannonces dans la littérature américaine sur les nouveautés 1993 montrent que de formidables bouleversements sont en cours, qui vont changer de façon radicale et rapide la nature des services accessibles et les conditions de leur utilisation.

Les évolutions techniques, tels Internet et les nouveaux outils de communication associés, les applications multimédias, les documents électroniques, le traitement du langage naturel, la monétique se conjuguent maintenant et renforcent leurs effets. Une conséquence majeure de cette synergie est une intégration de plus en plus accomplie des références, catalogues ou bases de données, avec les documents sources, associée à la mise à disposition de services résolument conçus pour être directement accessibles à l'utilisateur final.

Uncover, Casias et les périodiques

Des nouveautés spectaculaires portent sur les périodiques et la nouvelle formule d'Uncover est caractéristique des nouvelles tendances. Rappelons qu'il s'agit d'une base de plus de 5 millions d'articles créée par l'organisation de coopération Carl (Colorado Alliance of Research Libraries), qui, pour ce faire, centralise la réception des fascicules des grandes bibliothèques de recherche du Colorado, en fait le bulletinage à façon, assure la saisie des sommaires et redistribue ensuite les fascicules aux bibliothèques propriétaires. Dorénavant cette base est gratuite, c'est la commande des reproductions des articles sélectionnés qui est facturée. Uncover n'hésite pas à expliquer ainsi son choix commercial : au supermarché, on ne paye pas pour voir, on ne paye que la marchandise dans le panier. Blackwell participe désormais à l'entreprise, devenue Uncover Company, qui passe de 13 600 titres de périodiques dépouillés à 20 000 titres.

On peut également citer Ebsco et son nouveau service Casias (Current Awareness Service, Individual Article Service) à partir d'une base de sommaires de 11 000 titres, auxquels vont bientôt s'ajouter 10 000 titres du Document Supply Center de la British Library. Ces sommaires de la British Library seront aussi chargés sur RLIN (Research Libraries Information Network) et les articles eux-mêmes seront ainsi disponibles par le service de fournitures de documents Citadel.

Intégration de données de types différents

L'intégration de données de types différents, arrivée à maturité, donne et promet des résultats encore plus porteurs d'avenir.

Le projet Aviador en est un premier exemple. Il s'agit d'un disque interactif qui permet de lier les images des dessins d'architecture d'une bibliothèque de la Columbia University avec leurs références dans la base RLIN. Le logiciel développé sous windows est commercialisé (5 000 F environ). Un logiciel du même type vient d'être créé aussi chez Carl et 2 projets sont en cours de réalisation à Carnegie Mellon University, pour lier notamment le texte électronique de 42 périodiques à leur référence dans la base de données Inspec, chargée en local.

Le projet Janus, dont l'achèvement est prévu pour 1996, est bien plus vaste puisqu'il vise à rendre accessible l'ensemble des ressources de la Columbia Law School (New York) sous forme de documents électroniques affichés sans distorsion de format ou de graphisme par rapport aux originaux. Ce projet sur 5 ans combine la numérisation, le stockage de texte et d'images, le calcul massivement parallèle et un logiciel de recherche convivial à partir d'un mot, d'une phrase ou d'une portion de texte déjà retrouvé. Les bases seront constituées par la rétroconversion de 10 000 volumes par an, soit environ le nombre des acquisitions annuelles. La Columbia Law School travaillera aussi directement avec les éditeurs pour recevoir ses acquisitions sous forme électronique.

Enfin, la Columbia Law School est associée aux travaux de définition de normes pour la protection du copyright dans un environnement de traitement et de diffusion à grande échelle des documents électroniques.

Autonomie de l'utilisateur

Les vendeurs de logiciels créent les outils correspondant à la tendance du « Faites-le vous-même ».

Notis, avec ses produits Packlink et Packloans, permet à l'usager lui-même de faire des recherches (Packlink) via Internet dans les collections des autres bibliothèques et d'initialiser (Pacloans) lui-même ses demandes de prêt entre bibliothèques à partir du catalogue sélectionné.

Carl System vient également d'ajouter à son logiciel de gestion la possibilité pour l'utilisateur final de réserver un document à partir de la consultation du catalogue.

3M a créé Tattle Tape Selfcheck System, système automatique de vérification des sorties de documents, qui permet aux utilisateurs d'exécuter directement les formalités d'emprunt de documents sans assistance du personnel de la bibliothèque. Il est annoncé comme compatible avec de très nombreux systèmes de prêts existants.

De même Dynix vient aussi de présenter son nouveau système de vérification automatique des entrées-sorties de documents.

Bibliographic Utilities

Traditionnellement tournées vers les bibliothèques, les Bibliographic Utilities taillent de nouveaux services pour les utilisateurs finals.

OCLC a créé First Search, techniquement conçu pour permettre aux chercheurs de faire directement et facilement leurs recherches bibliographiques et documentaires sur les bases classiques d'OCLC, mais aussi sur les très nombreuses bases de données commerciales qu'OCLC a chargées sur son système et intégrées dans ce but. La commercialisation de First Search respecte la tradition OCLC d'assistance aux bibliothèques, puisque le principe privilégie les abonnements souscrits par les bibliothèques pour permettre à leurs lecteurs ou à certaines catégories d'entre eux d'utiliser ensuite le service sans formalités dissuasives. Le service est maintenant complet grâce à la possibilité offerte aux usagers de placer directement une demande de prêt entre bibliothèques.

Quant au Research Library Group avec RLIN, il a créé Eureka, un nouveau système de recherche spécialement conçu pour l'utilisateur final, qui permet de décharger les produits résultats sur différents supports et qui assure également, à l'initiative de l'utilisateur final, la transmission automatique des commandes de documents sur le système de prêt entre bibliothèques, Citadel. RLIN propose aussi des dispositions techniques et contractuelles pour favoriser la prise d'abonnement par les bibliothèques à ces services personnalisés.

Il est intéressant de noter que, si les bibliothèques ne sont donc plus l'intermédiaire technique obligé du chercheur pour chaque interrogation, les principes commerciaux de ces deux grandes agences de coopération favorisent le rôle des bibliothèques en tant que décideurs d'une politique universitaire globale d'accès à leurs services. Ceci conduit directement à la question de savoir si les éditeurs commerciaux de ce type de service auront le même intérêt à s'appuyer sur les bibliothèques, ou encore s'il n'est pas temps pour les bibliothèques d'instruire le sujet.

Une réelle dynamique des réseaux

Dans un contexte techniquement porteur mais économiquement difficile, qui voit la baisse régulière des subventions fédérales, on observe une réelle dynamique des réseaux. La coopération est de plus en plus établie comme le principe essentiel pour rendre accessibles aux citoyens les ressources documentaires existantes et constitue le fondement des réalisations techniques de travail en réseau. La dimension de ces entreprises complètement nouvelles ou modernisées est le plus souvent l'Etat qui en assure l'essentiel du financement et les éléments moteurs en sont toujours les bibliothèques des universités. Ces réseaux se superposent toujours au catalogage dans une Bibliographic Utility qui demeure la règle.

L'université de Californie, Santa Barbara, s'équipe pour qu'à partir du même terminal et dans la même session l'usager interroge à la fois le catalogue local et Melvyl, le catalogue collectif des universités publiques de Californie.

Oklahoma State University and Tulsa City County Library System ont acheté le même logiciel commercial pour constituer un réseau d'Etat qui comprendra des sites équipés de logiciels différents.

Les progrès du réseau des universités de l'Ohio, Ohiolink, sont suivis de près par tous. Il en est à 2,4 millions de notices chargées, 3,8 millions de localisations pour 6 universités avec 900 terminaux. Le chargement de 7 nouvelles bibliothèques universitaires est en cours et, en mai 94, ce sera le tour du dernier groupe des 18 initialement prévues. Le catalogue collectif contiendra alors 14 millions de documents et le système sera connecté à plus de 3 000 terminaux. A terme, le projet est d'inclure aussi les bibliothèques des colleges de l'Etat.

Ohiolink est le premier et le seul catalogue où la totalité des activités d'une bibliothèque particulière, physiquement séparée, sont immédiatement accessibles dans tout le réseau, qu'il s'agisse des acquisitions en cours, des derniers livres reçus ou de l'emprunt d'un document par un lecteur.

On peut citer aussi le catalogue collectif de Virginie (Cavalir) qui, avec ses 3,5 millions de documents, constitue une des 6 bases qui résident sur le Virginia State Library System. A terme, ce catalogue devrait contenir 9 millions de documents et être alimenté par des chargements en provenance de tous les participants. Un autre nouveau est le réseau Palni, réalisé avec un système acheté clef en main, destiné notamment à deux bases centralisées, communes à 24 universités privées de l'Indiana : une base bibliographique et une base de lecteurs. Sur les 22 sites participants, 2 seront convertis à partir de configuration Geac, 17 seront automatisés pour la première fois et 5 conserveront leur système. Un lien utilisant Internet est organisé avec le système équivalent des universités publiques de l'Etat (Sulan).

Les universités Cornell et Stanford ont signé un accord pour le projet d'étudier des accès réciproques à leurs bases de documents électroniques. Il s'agit notamment de GeoRef Database que Cornell a déjà rendue accessible à son campus et dont Standford pourrait être un autre utilisateur sous réserve d'accords à négocier en commun avec l'American Gelogical Institute qui en est le propriétaire des droits. En échange, Cornell offrirait à Standford l'utilisation de sa base CDL (Comell Digital Library) qui comprend le texte complet d'ouvrages « rares ».

De la méthode

Les bibliothécaires sont bien conscients des transformations que ces bouleversements techniques entraînent sur les missions des bibliothèques, sur l'organisation du travail, sur les relations avec les usagers. La réflexion collective est intense et s'organise à tous les niveaux. Ces questions sont au cœur des réunions annuelles et semi-annuelles de toutes les associations et même d'une conférence spéciale de la Maison Blanche.

On peut lire notamment l'éditorial du numéro de novembre 1993 de College & Research Libraries sur le rôle respectif des éditeurs et des bibliothèques à l'avenir. La Wright State University vient de mettre en pratique une des conclusions de cet éditorial recommandant le retour des bibliothécaires auprès des usagers en appliquant pour cela la règle « acheter le meilleur, construire le reste ». Elle vient en effet de passer contrat avec OCLC pour la réalisation à façon du catalogage courant de ses 21 000 acquisitions annuelles. Il est déclaré que les économies attendues (200 à 250 000$) seront consacrées à fournir de « critical services » aux utilisateurs de la bibliothèque.

La Wright State University est pionnière dans cette voie, mais ne restera pas longtemps solitaire, puisqu'OCLC annonce qu'il a pris des accords avec les principaux libraires américains et sera très prochainement en mesure de livrer aux bibliothèques les notices catalographiques en même temps qu'elles recevront leurs livres.

Commentaires

Si les tendances sont très visibles aux Etats-Unis parce que les réalisations y sont déjà nombreuses, il serait dangereux de considérer ces questions comme nous étant étrangères. Chacun sait que la recherche et les publications scientifiques sont internationales, mais, de plus, les performances des réseaux de télécommunications et le paiement à distance ont délocalisé les nouveaux services et les rendent accessibles de partout.

Ces nouveaux services répondent en outre à un besoin fort de la recherche. On sait bien en effet que le but du lecteur n'est pas de trouver des références, mais de lire les textes. La commande ou la réservation sans intermédiaire des documents, dans la continuité de l'obtention des références ou, mieux encore, l'accès direct au texte lui-même sous forme électronique est la réponse longtemps rêvée des chercheurs à leurs besoins fondamentaux d'autonomie, de discrétion, de pilotage direct, d'instantanéité de l'action.

Peut-on ignorer ce besoin alors qu'on peut techniquement répondre ? Peut-on affirmer que ces services ne constituent pas objectivement des conditions favorables à la recherche ? Peut-on croire qu'une fois devenus clients de ces services, les universitaires français soutiendront des projets locaux ou nationaux qui n'en tiendraient pas compte ?

Si dérangeants ou si aventureux que ces faits puissent paraître, ils font partie du nouveau paysage et leurs conséquences possibles sur les bibliothèques doivent être étudiées.

Le libre accès au document n'est plus seulement un libre parcours in situ avec la possibilité complémentaire d'émettre des vœux vers une succession de bibliothécaires et d'institutions intermédiaires et anonymes. Désormais, le libre accès au document c'est aussi l'affichage du texte sur une console de travail ou, à défaut, la possibilité, depuis cette console, d'organiser complètement l'accès au document.

Le développement de collections locales et l'accès à ces collections ne peuvent donc plus constituer à eux seuls la base des politiques documentaires des universités ou celle de leur coopération qui devraient désormais traiter aussi de ces nouveaux services. Dans les universités, la politique d'acquisition des documents classiques devra être complétée d'un choix cohérent de services à privilégier avec l'organisation correspondante pour en rationaliser les accès. Il devra en être de même pour ce qui concerne la coopération des bibliothèques avec, en plus, au niveau national, une réflexion sur la production de tels services.