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Lectures, livres et bibliothèques pour enfants

sous la direction de Claude-Anne Parmegiani
Paris : Editions du Cercle de la librairie, 1993. - 207 p. ; 24 cm. - (Collection Bibliothèques ; ISSN 0184-0886).
ISBN 2-7654-0521-2: 180 F

par Jean-Pierre Brèthes

Livres et bibliothèques pour enfants (1985), fruit du travail collectif de La Joie par les livres, était resté la « Bible des formateurs de bibliothécaires pour la jeunesse : c'était le vibrant témoignage de « l'époque des pionniers » en matière de formation, de « l'explosion (durant les années 70) » de l'édition du livre pour enfants, le reflet d'un enthousiasme dû à la découverte d'un nouveau champ d'exploration. La valeur exemplaire de la bibliothèque de Clamart (créée en 1965) avait en effet impulsé une « dynamique réelle de développement » des bibliothèques pour enfants ou sections jeunesse des bibliothèques municipales, parallèlement à la couverture progressive du territoire français par les bibliothèques centrales de prêt (achevée en 1981) devenues bibliothèques départementales. Par ailleurs, le certificat d'aptitude aux fonctions de bibliothécaires (CAFB) avait, par son option « bibliothèques pour la jeunesse », dont La Joie par les livres avait été la cheville ouvrière, formé des générations de bibliothécaires ardents, passionnés, mordants, qui ont su vaincre les réticences des élus, attirer un public renouvelé, collaborer avec des partenaires institutionnels ou associatifs de plus en plus nombreux, influencer l'édition, s'adapter aux évolutions rapides de la société et des médias.

L'ère du plaisir de lire

Mais huit années ont passé : ce qui reflétait les années 70 demandait à être revu à la lumière de la décennie 80, et du désarroi né ces dernières années de la mort annoncée du CAFB, précédée d'ailleurs de la transformation de l'option « bibliothèques pour la jeunesse » en une simple spécialisation « jeunesse » depuis 1989. Comme l'indique Claude-Anne Parmegiani dans la préface de Lectures, livres et bibliothèques pour enfants, nous sommes passés au cours de la décennie 80 à l'ère du « plaisir de lire » sur lequel il convient de s'interroger. La redécouverte de l'illettrisme a pu remettre en cause nos pratiques, de même que la concurrence affirmée de la télévision : le phénomène du zapping modifie les conditions de la lecture et entrave, sans doute durablement pour beaucoup d'enfants, la lecture continue au profit du feuilletage, du survol, du butinage. De ce point de vue, l'image, grâce à son « pouvoir de séduction » plus évident, peut les aider, non seulement dans les albums et bandes dessinées, mais aussi dans les documentaires et la presse à finalité plus ou moins éducative.

L'ouvrage se compose de deux parties, dont la première est consacrée à la littérature de jeunesse. On y retrouve deux textes inchangés d'Isabelle Jan (la littérature enfantine) et d'Elisabeth Gardaz-de Linden (le conte). Tout le reste est nouveau. Francis Marcoin explore la notion de plaisir de lire et montre comment on est passé à une tentative de déscolarisation de la lecture, jugée trop sérieuse et utile. Claude-Anne Parmegiani, qui fait le point sur le livre d'images et en dresse un rappel historique, remarque qu'aujourd'hui l'illustrateur revendique un statut d'auteur. Jean Perrot démontre chiffres à l'appui que l'édition pour la jeunesse est en crise : baisse du nombre d'exemplaires vendus, chute alarmante du tirage moyen passé de 23 174 en 1980 à 9 733 en 1991, effondrement de la bande dessinée ; pourtant les éditeurs ont su se montrer novateurs. Nic Diament apprécie l'évolution du roman, liée à la révolution du « poche », à la prise en compte de nouveaux thèmes et d'une écriture moins guindée, plus proche de l'oral. Trois domaines du livre documentaire sont décortiqués : les sciences, le livre d'art et l'histoire, secteurs qui ont vu de profonds changements (maquettes plus attrayantes, renouvellement de l'iconographie, prise en compte de la modernité, par exemple des leçons de la « nouvelle histoire »), avec la réserve que la production se concentre encore sur certains sujets (nature, astronomie, zoologie, préhistoire, antiquité, Moyen Age). Enfin, Aline Eisenegger dresse un panorama de la presse pour enfants, en plein essor (sauf celle de bande dessinée), dont la caractéristique est qu'elle est très fluctuante et de plus en plus dominée par les journaux éducatifs.

Bibliothèques et lieux de lecture

La deuxième partie traite des bibliothèques et lieux de lecture. On retiendra « l'irrésistible ascension des bibliothèques pour enfants » dont les surfaces ont été multipliées par cinq de 1974 à 1989, l'élargissement du partenariat, l'insertion dans les politiques de développement social des quartiers, les relations de coopération, et l'accueil tout nouveau des tout-petits à la bibliothèque, alors que, dans l'esprit des pionniers, il fallait savoir lire pour fréquenter la bibliothèque. Désormais, on parie de bébés-lecteurs ! S'il est un secteur où l'animation « n'a jamais été remise en cause », c'est bien du côté des enfants : on y a parfaitement pris le tournant des nouveaux supports et l'audiovisuel comme les logiciels s'y sont tout naturellement intégrés. De nouveaux espaces de lecture se sont développés dans les écoles (les fameuses BCD, bibliothèques centres documentaires), tandis que les COI (centres de documentation et d'information) sont désormais de droit dans les collèges. Caroline Rives explore la « problématique de l'espace : aménager, penser, classer » et prouve que l'esthétique a son importance et, s'il faut adapter le classement aux enfants, le plaisir de la découverte est tout autant le fruit de la curiosité que d'une signalisation trop balisée et dirigiste.

Sans répondre à toutes les questions qu'on se pose, voici un ouvrage très riche. Complété par une liste de revues et une bibliographie sélective, il rend bien compte à la fois de l'évolution récente des bibliothèques pour enfants (et de l'idée que l'on s'en fait aujourd'hui) et des transformations de la littérature pour la jeunesse, désormais reconnue et légitimée par les chercheurs. On remarquera le choix opéré de traiter presque exclusivement le livre et l'imprimé, alors que les champs de l'audiovisuel et de l'informatique se sont largement ouverts : il est vrai qu'ils occupent souvent une autre section de la bibliothèque et qu'à ce titre peu de bibliothèques pour enfants peuvent se parer du nom de médiathèque. Faut-il le regretter ?