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Lire en France aujourd'hui

sous la direction de Martine Poulain ; avec la collab. de Jean Pierre Albert, Jean-Marie Besse, Martine Burgos...
Paris : Le Cercle de la librairie, 1993. - 256 p. ; 24 cm. - (Coll. Bibliothèques, ISSN 0184-0886)
ISBN 2-7654-0522-0 : 180 F

par Emmanuel Fraisse

C'est bien d'un livre-jalon qu'il s'agit. Jalon qui entend refléter les évolutions de la sociologie de la lecture dans la France d'aujourd'hui, et par là-même la nature de cet acte solitaire et social qui marque l'ensemble de la vie privée et publique. On observe ainsi, à la lumière d'une dizaine de contributions, des déplacements qui correspondent au moins autant à des modifications des pratiques de lecture des Français, telles que les indicateurs (questionnaires, fréquentation des bibliothèques, état de l'édition) les laissent apparaître, qu'à des inflexions de la manière de penser les problèmes que posent la lecture comme la non-lecture dans la société contemporaine. Cinq ans après Pour une sociologie de la lecture, il s'agit désormais de mettre en lumière les points forts, les inflexions de la réflexion.

Pluralité des approches

Premier constat : les approches de la lecture continuent à gagner en pluralité et la sociologie de la lecture s'en trouve vitalisée.

La rencontre de la sociologie de la lecture et de l'histoire du livre et de la lecture a constitué un des acquis majeurs des années précédentes. En cherchant, au XVIe comme au XVIIe siècle, des exemples de la relation complexe entre les textes, les imprimés et les lecteurs, Roger Chartier ne se contente pas d'approfondir des problématiques longuement travaillées dans une perspective socio-historique. Il montre que la forme adoptée modifie le texte qui se déploie dans l'objet que constitue le livre. La réception s'en trouve modifiée, non seulement parce que les sujets lecteurs appartiennent à des époques ou des classes diverses, mais à cause même des cadres formels qui induisent des modes de réception spécifiques. Ainsi le regard de l'historien autorise à imaginer, pour la France contemporaine, des variations de réception comparables. De la même manière, il suggère, à partir de l'étude du passé, une réévaluation des coupures trop schématiques entre culture populaire et lettrée, littérature écrite et orale, solitude et sociabilité de la lecture.

Cette perspective est prolongée par l'intervention du discours de l'anthropologie. Consacrée à l'écriture ordinaire, la contribution de Jean-Pierre Albert, qui s'appuie sur les grandes lignes d'un ouvrage collectif à paraître sur ce thème, ouvre de nombreuses pistes d'approfondissement. On retiendra, parmi ces dernières, la prégnance de l'écrit, même dans des cercles généralement considérés comme peu savants voire illettrés, l'importance des modèles (faire-part, journaux intimes, livres de comptes ou de cuisine, etc.) comme matrices de l'écriture. On relève en outre que le couple lecture-écriture dépasse désormais le cadre de la seule théorie littéraire ou pédagogique : il ne peut désormais y avoir d'approche sociologique de la lecture qui n'intègre pas l'écriture comme son versant nécessaire.

Ecritures ordinaires, lectures ordinaires : en proposant un tableau de l'illettrisme en France, Jean-Marie Besse entend d'abord clarifier et objectiver les termes d'un débat où les chiffres les plus divers valent plus comme slogans que comme analyses. Au-delà des efforts de définition, il montre que l'apparition de l'illettrisme en tant que sujet de débat et d'alarme répond à des modifications profondes de la société française et occidentale : nouveaux modes de travail, poids de la crise, etc. Il suggère en outre que la mesure de l'illettrisme, directement issue des modèles scolaires que n'ont pu intégrer durablement les « analphabètes fonctionnels », fausse la réalité des savoirs des sujets observés, sujets d'autant plus exclus qu'ils ont intériorisé cette exclusion et sous-estiment la réalité de leurs savoir-faire.

Jeunesse, école et lecture

Second élément de constat : la réflexion sur la lecture continue de creuser ses points forts traditionnels sans prétendre donner de réponse définitive. C'est ainsi que le rôle de l'école, des bibliothèques reste au cœur d'une réflexion en mouvement.

Aussi Anne-Marie Chartier propose-t-elle un historique de la naissance d'une sociologie de la lecture scolaire qui finit par trouver une légitimité et participe, après une longue mais fructueuse période de clôture fondée sur les spécificités des apprentissages et les exigences des impératifs scolaires, à la sociologie de la lecture. Pour Anne-Marie Chartier, la réflexion sur la lecture des jeunes est enrichie et rendue d'autant plus complexe que l'acte de lecture est à la fois le fondement de toute scolarité réussie et qu'elle peut se déployer de manière heureuse en dehors des lieux scolaires.

François de Singly entend approfondir l'« énigme » (l'expression est d'Anne-Marie Chartier) posée par la lecture : on ne peut réussir scolairement sans la maîtriser, on peut en pratiquer diverses formes dans d'autres lieux (bibliothèques, domicile) et avec d'autres supports (journaux, magazines, livres hors du champ scolaire) sans réussir. Certes la corrélation entre lecture et réussite en français est forte : François de Singly montre qu'elle n'est pas absolue. Partant de la nécessité de ne pas s'en remettre exclusivement au couple études quantitatives-théorie de la distinction, François de Singly suggère que la lecture de livres réside dans une hétérogénéité de fonctions. Parmi celles-ci, la réalisation individuelle et gratuite ne doit pas être négligée. Quant aux constats généraux : baisse de la lecture de livres, pratique féminisée, influence de la famille sur les modes et pratiques de lecture, ils restent essentiels, mais ne suffisent pas à rendre compte de la pluralité des effets du livre chez un même individu.

Comme en écho au souhait de François de Singly de voir se multiplier les approches de ce phénomène multiforme qu'est la lecture, Martine Burgos et Jean-Marie Privat proposent une analyse du fonctionnement de l'opération conduite par 300 élèves du secondaire et de Sections de techniciens supérieurs autour du Goncourt des lycéens. Le livre à l'école est-il condamné à devenir cette chose morte qu'on appelle livre scolaire ? Le goût est-il vécu par les individus comme irrémédiablement intransmissible parce qu'ineffable ? Quelles sociabilités peut engendrer la lecture au-delà de ces sentiments généralement répandus chez les jeunes ? Telles sont quelques-unes des questions que pose cette traversée réflexive d'une expérience exemplaire.

Au-delà d'une mise en situation des problématiques du livre et de la lecture, Martine Poulain dresse de son côté un tableau de l'état des bibliothèques en France et la nature de leurs publics. De cette synthèse actualisée, ressort un paradoxe essentiel. Alors que le tassement de la lecture et son recul chez les jeunes apparaissent au regard de la plupart des indicateurs, le public des bibliothèques s'accroît et se diversifie à mesure que la carte de l'offre s'étend et s'élargit. Mieux connus, les publics ne cessent de gagner en hétérogénéité, rendant d'autant plus nécessaires et délicates les tâches d'accompagnement de la lecture désormais dévolues aux bibliothèques devenues pour beaucoup également médiathèques.

Lectures de la sociologie, sociologie de la lecture

On aurait tort de réduire la réflexion que conduit la sociologie de la lecture sur elle-même au simple penchant narcissique d'une discipline qui va s'affermissant. En effet, ces interrogations multiples, qu'on peut déceler à travers les contributions de Michel Péroni ou Francis Marcoin sont, à travers des modes d'approche eux-mêmes multiples, rendues nécessaires par l'objet même qui les fonde : le livre et la lecture. C'est la nature de cet objet, la complexité des opérations qu'il implique qui sont au cœur du débat. Quels sont les véritables outils de la sociologie de la lecture ? N'est-elle pas, comme l'avance Francis Marcoin, fascinée par la littérature elle-même ? Rarement sans doute un savoir n'a été aussi lié à son objet : encore une fois : qu'est-ce que lire ? Qu'est-ce qu'un livre ? En quoi les discours sur la lecture nous permettent-ils de préciser cette interrogation ? Le lecteur universel comme les types de lecteurs n'ont de sens que si l'on se penche sur l'individualité des lecteurs. Il en va de même pour le livre, cet objet que Sartre définissait comme concret et imaginaire. Quant à l'acte de lecture il est appréhendable tour à tour comme moment de réception, moment de création, cause d'aliénation, source de réflexion philosophique et politique également. C'est là l'objet de la contribution d'Anne Kupiec, qui, reprenant les termes kantiens de l'émancipation, cherche à mieux cerner le rôle de l'Etat et la nature du livre dans cette perspective.

A voir révolution des problématiques de la lecture, on se prend tout naturellement à se demander quels seront, dans cinq ans, les nouveaux contours de ce débat du point de vue théorique et concret. A travers les mutations de la société, les transformations de l'image du livre, l'évolution des pratiques, le développement de la documentation, la modification des accès à l'imprimé et de ses supports, la mise en réseau des bibliothèques, lecteurs et bibliothèques suivront, on le pressent, des chemins qu'il est bien difficile de baliser avec certitude.