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Libraires et négoce en Europe

Frédéric Saby

L'Enssib a accueilli à Villeurbanne, du 20 au 23 octobre 1993, un colloque international dont le thème « Libraires et négoce en Europe, années 1510-années 1830 » a réuni soixante-dix participants.

En concevant leur programme, les organisateurs du colloque 1 ont souhaité judicieusement mettre l'accent sur les structures de diffusion du livre et leur évolution. Le texte de présentation du colloque montre que la recherche en histoire du livre a surtout porté sur l'imprimerie et l'édition, ainsi que sur les lecteurs et la lecture, mais peu sur cet échelon intermédiaire de la diffusion, qui joue pourtant un rôle moteur, puisque c'est ici que se noue la capacité à atteindre un public potentiel de lecteurs : « Les conditions qui rendent possible la publication d'un livre et l'appropriation de son contenu selon tel ou tel mode par les lecteurs potentiels » 2.

C'est autour de cette problématique que se sont articulées les trente et une communications de ces quatre journées. Roger Chartier en a magistralement fait la synthèse en fin de colloque. II mit notamment en lumière les oppositions qui cement le négoce du livre : opposition des corps (avec une forte autonomie commerçante) et de l'État ; opposition entre censure et commande (Roger Chartier remarque néanmoins que la censure peut être entendue comme matrice de la commande parce qu'elle borne un espace qu'il faut reconquérir) ; opposition entre négoce et police : il y a réellement un espace européen de circulation du livre, ainsi que l'ont montré plusieurs communications : liens entre Lyon et la Société typographique de Neuchâtel (Dominique Varry), commerce entre Genève et l'Italie (Lodovica Braida), réussite de l'officine plantinienne sur le marché espagnol à partir du XVIIe siècle (Jan Materne).

Lyon et Neuchâtel

La Société typographique de Neuchâtel a ainsi établi avec Lyon un vaste réseau de correspondants, où l'on retrouve, bien sûr, des libraires-imprimeurs, des fondeurs de caractères et des papetiers, mais aussi des négociants, des commissionnaires et des fournisseurs divers (des tanneurs et marchands de peaux, un fabricant de chandelles...). Il en ressort que les échanges entre Lyon et Neuchâtel sont réciproques : acquisition de livres par Lyon, achat par la STN à Lyon de caractères d'imprimerie, de basanes et maroquins, de chandelles.

Pour compléter ce tableau de la construction d'un espace européen du livre, on notera le nombre croissant d'articles de périodiques et d'ouvrages français traduits en Allemagne au XVIIIe siècle (souligné par Hans-Jürgen Lüsebrink), ou encore la préfiguration du libraire international à travers l'activité de Charles Heidelhof, étudiée par Helga Jeanblanc.

Au-delà des contraintes liées en particulier à la stabilité de la technique de production, Roger Chartier remarque essentiellement la plasticité du commerce du livre. On passe ainsi du colportage à la librairie, mais on développe également le commerce d'échange (par exemple livre contre livre, ou feuille contre feuille, selon une pratique courante, comme l'a souligné Dominique Varry, entre la Société typographique de Neuchâtel et les libraires lyonnais), qui a pour avantage de pallier la faiblesse de numéraire et de constituer une forme de crédit.

Robert Darnton a bien montré également comment la fourniture de papier à la Société typographique de Neuchâtel par le papetier Morel de Franche-Comté se situait, en fait, au centre d'un système économique complexe, avec des traites couvertes par l'intervention d'un banquier lyonnais, et un réseau commercial important, tissé par la STN, permettant en particulier de s'assurer la solidité des signatures des lettres de change dans le système du crédit.

Parades contre les faillites

Ce système de crédit était néanmoins porteur de risques permanents de faillites. Pour se prémunir de ce risque, différentes parades ont été recherchées.

C'est ainsi que se sont constituées, dès le XVIe siècle, à Paris, des associations de libraires, qu'Annie Charon a qualifiées « d'aspects remarquables de la dynamique des milieux du livre au XVIe siècle ».

Autre réponse dans la position des femmes et des veuves de libraires au XVIIIe siècle. Sabine Juratic a mis en valeur cette réalité sociale et économique, déterminée par trois éléments : les conditions d'apprentissage du métier (les femmes de libraires bénéficient d'un niveau d'instruction plus élevé que la moyenne) ; la composition du patrimoine de librairie, constituée pour moitié par le fonds, ce qui conditionne la poursuite de l'exploitation ; la situation familiale enfin : la présence d'enfants mineurs conduit la mère à poursuivre l'exploitation, notamment pour préserver le patrimoine (les conflits surgissent quand les enfants deviennent majeurs).

Une autre parade est cherchée également dans l'alliance familiale. Jean-Marc Chatelain a bien montré l'articulation des rapports entre famille et librairie, au XVIIIe siècle, autour de trois types de facteurs : les pratiques commerciales d'Ancien régime d'abord (la famille joue un rôle essentiel dans le mécanisme du crédit ) ; le cadre juridique d'Ancien régime : la corporation ; la vision politique d'Ancien régime enfin : la police scrupuleuse à laquelle le commerce du livre est soumis tend à renforcer le jeu des stratégies familiales.

Emergence de nouveaux libraires

Le cas de Panckoucke est très remarquable, dans cette perspective. Son réseau familial dans la librairie est important mais, justement, ce réseau dépasse le cadre de la seule librairie. Ses relations familiales le lient aussi à un réseau de marchands et à un réseau de lettrés qui lui ménage un crédit non plus financier mais symbolique, indispensable à sa stratégie éditoriale.

On assiste ainsi à une mutation du rapport que la librairie traditionnelle entretenait entre famille et entreprise, mutation qui fait de Panckoucke un « homme nouveau » dans ce monde de la librairie du XVIIIe siècle 3.

La hantise de la corruption (la librairie est le monde du plagiat, de la contrefaçon) a conduit les auteurs à rechercher ce que Roger Chartier a qualifié de « circulation idéalisée du texte ». Frédéric Barbier en a montré un aboutissement dans la constitution, en Allemagne, au XVIIIe siècle, des « républiques d'auteurs », qui cherchent à maîtriser la distribution.

Dans la dernière communication du colloque, Jean-Yves Mollier a évoqué le problème de l'émergence des nouveaux libraires. Il a mis en valeur la charnière chronologique des années 1760, où les choses bougent fondamentalement dans la librairie française. Ce mouvement est néanmoins interrompu par la Révolution. Il ne reprend qu'à la fin de la Restauration. C'est à la fin de la monarchie de juillet qu'apparaissent de véritables politiques éditoriales, avec des écuries d'auteurs qui abandonnent leurs droits sur leur production à venir.

Finalement, quatre journées très riches, premier jalon sans doute de prochaines rencontres et de nouvelles recherches. Peut-être pourra-t-on regretter le revers de médaille de cette richesse : un nombre de communications très important, des journées emplies à l'extrême, rendant difficile, pour les auditeurs, une prise de distance par rapport au sujet traité, qui aurait été bienvenue, à cause, justement, de la densité des questions posées.

  1.  (retour)↑  Le colloque a été organisé par Frédéric Barbier, directeur de recherches au CNRS, Institut d'histoire moderne et contemporaine ; Dominique Bougé-Grandon, conservateur à l'ENSSIB ; Sabine Juratic, ingénieur au CNRS, Institut d'histoire moderne et contemporaine ; Daniel Roche, professeur à l'université de Paris I, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, directeur de l'Institut d'histoire moderne et contemporaine, CNRS ; Dominique Varry, maître de conférences à l'ENSSIB.
  2.  (retour)↑  Texte de présentation du colloque.
  3.  (retour)↑  Pour Henri-Jean Martin, cité par Jean-Marc Chatelain, « Panckoucke est le dernier grand libraire de l'Ancien régime, mais aussi le prototype des bourgeois conquérants du siècle suivant ».