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Réflexions sur la normalisation appliquée

Christine Deschamps

Le ministère de l'Education nationale, dans le cadre de ses travaux avec l'Association française de normalisation (AFNOR) et avec l'International Organization for Standardization (ISO) pour la normalisation des applications de bibliothèques, se trouve impliqué dans deux projets qui sont chacun une « première » dans leur genre, et qui sont l'application de normes toutes récentes, ou même qui tendent à faire avancer la normalisation au cours de leur réalisation. Il s'agit de deux projets cofinancés par la Commission des communautés européennes, les projets ION (Interlending Osi Network) et EDIL (Electronic Document Interchange between Libraries).

Le projet ION

Un des objectifs du projet ION, outre la réalisation de l'interconnexion des bibliothèques de trois pays de la Communauté (le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la France) pour le prêt entre bibliothèques, est aussi de mettre en place pour la première fois les toutes récentes normes de bibliothèque concernant non seulement cette activité (ILL norme ISO 10160 et 10161) mais aussi celle de récupération de l'information (SR norme ISO 10162 et 10163). Enfin, c'est une des premières applications aux bibliothèques de la modélisation normalisée OSI (Open Systems Interconnection).

On voit donc que c'est un projet pilote tout particulièrement intéressant pour la normalisation, et qu'il doit contribuer à faciliter la mise en place de ces normes fraîchement émoulues.

Pour la partie ILL (InterLibrary Loan), la norme existe bien en tant que norme à part entière mais, comme beaucoup de normes, elle laisse ouvertes certaines options. Le travail de normalisation étant un travail de consensus, il est impossible d'y imposer autre chose que ce qui est strictement obligatoire, ce sur quoi tout le monde s'entend. Le reste des fonctionnalités, demandé par les uns, refusé par les autres, est alors inclus dans la norme, mais de manière optionnelle. Un des points majeurs lors de la mise en œuvre de ce genre de norme est donc de définir entre partenaires les options que l'on désire conserver et celles que l'on désire écarter. C'est ce qu'on appelle la réalisation des « profils » ou « normes fonctionnelles », qui permettent de se mettre d'accord sur le contenu des développements informatiques.

Ainsi donc, pour ION, parmi les messages possibles au cours de la transaction de prêt inter, ont été retenus les messages suivants : « demande PEB », « expédié », « réponse PEB », « message », « rapport d'état » ou « rapport d'erreur ». On été exclus les autres messages prévus comme optionnels dans la norme : « reroutage », « réponse sous condition », « annulation », « réclamation », etc..

De même, dans le choix des circuits de demandes, l'ensemble des possibilités existantes ne peut être implanté d'emblée. Les partenaires ont donc dû choisir un type de transaction : simple, simple avec renvoi, chaînée ou partitionnée. Ils ont, par ailleurs, décidé de garder les possibilités habituelles de chaque pays au niveau national et de considérer les transactions au niveau international comme des transactions simples avec renvoi.

Pour l'application de la norme SR (Search and Retrieve), la France n'a pas participé aux choix techniques car elle a décidé de ne pas l'utiliser. Enfin, dans la technique même d'utilisation de la modélisation OSI, des choix ont été pris de la même manière que pour ILL, dans les modalités techniques de connexion (Connection oriented ou bien Connectionless, EDIFACT ou bien ASN1, Mapping sur ROSE pour la partie SR, etc.).

Là encore, les tests de compatibilité, d'interopérabilité et de conformité étant en cours d'élaboration, la normalisation se fait en même temps que le projet s'installe, et la difficulté est de prouver la pertinence, la fiabilité, et la validité des tests existants ou en cours d'élaboration. Il est certain que l'état d'avancement de la normalisation européenne dans ces domaines aura énormément progressé à la suite du projet ION.

Ceci est d'autant plus sensible qu'on sent bien une différence d'approche de la question entre le monde européen et le monde nord-américain. Les membres du groupe de travail international IFOBS (International Forum on Open Bibliographie Systems) se sont certes réparti le travail avec les membres du groupe bibliothèques de l'EWOS (European Workshop on Open Systems) pour la préparation de ce travail de normalisation (taxonomie, normes fonctionnelles, test de mise en conformité, tests d'interopérabilité), mais on sent bien, malgré tout, que l'approche n'est pas la même, et que les Américains et les Canadiens ont un peu d'inquiétude devant la normalisation européenne, les essais nord-américains de prêt entre bibliothèques qui utilisent les technologies OSI n'ayant pas jusqu'ici donné de résultats satisfaisants.

Si ce type de rivalité est trop souvent rampant pour être aisément décelable, on en a pourtant ici un exemple parfaitement limpide, et les enjeux sont majeurs, surtout pour les fabricants, et développeurs. La situation sous-jacente des réseaux de télécommunications des divers pays est naturellement déterminante : ainsi les PTT européennes étant remarquablement harmonisées, la décision de prendre le mode de communication Connectionless avec utilisation de MHS : Message Handling System, qui passe par les réseaux PTT, paraîtra plus souhaitable aux Européens qu'aux Américains, qui prônent le mode Connection-oriented.

Une fourniture numérisée

Il est donc essentiel de comprendre que la normalisation n'est pas un phénomène figé et qu'elle doit être menée de pair avec les projets concrets qui lui permettent de se préciser, de s'affiner, et d'évoluer. C'est bien le sens du travail qui a été réalisé sur la numérisation et l'envoi de documents électroniques : issu au départ de l'expérience FOUDRE * (réalisée en commun par le ministère de l'Education nationale, France-Télécom, et Télésystèmes), le groupe de réflexion GEDI (Group for Electronic Document Interchange) a rassemblé des bibliothécaires, informaticiens et ingénieurs de divers pays pour réfléchir aux besoins communs aux bibliothèques et centres de fourniture de documents dans le domaine de la numérisation et du transfert de documents électroniques sur réseaux de télécommunications à haut débit. Partant d'une norme française (STUTEL) de transfert de fichiers, la réflexion commune tendant à trouver des points d'accord a évolué pour finir par adopter la norme ISO plus répandue : FTAM (File Transfer Access and Management). Ces réflexions ont abouti à l'élaboration d'un projet qui a été retenu par la Commission des communautés européennes dans le cadre du Plan d'action en faveur des bibliothèques de la Communauté, le projet EDIL. Ce projet proposera donc l'utilisation de FTAM.

On voit donc comment la norme est à la fois support de projet, mais aussi origine d'une réflexion partagée, conduisant à l'élaboration de règles de conduite de projet, même avec modifications éventuelles. C'est ce double rôle de la nonnalisation qui est essentiel pour qu'elle soit dynamique et qu'elle conduise au progrès technique et scientifique. La norme n'a d'intérêt que dans son application concrète. Elle ne doit pas être seulement une réflexion théorique. Mais elle doit aussi assurer une qualité de mise en cohérence qui n'est possible qu'en prenant du recul. C'est dans ce double aspect, dans ce va-et-vient, que repose l'intérêt réel de la normalisation.

Février 1993

Illustration
Liste des normes ISO et AFNOR

  1.  (retour)↑  FOUDRE : Fourniture de documents sur réseau électronique. Projet interrompu en juin 1992.