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À l'Est, quoi de nouveau ?

Dominique Baudin

Du 17 au 23 octobre 1992 s'est tenue en Allemagne, à Bonn/Königswinter, une rencontre internationale 1 réunissant des bibliothécaires et documentalistes venant des ex-pays communistes et des hommes politiques, éditeurs, libraires, journalistes, bibliothécaires, documentalistes des pays occidentaux. Il s'agissait d'examiner les divers aspects de l'information au sens large : édition, médias, presse, bases de données, bibliothèques, politiques culturelles.

La fascination du marché

Les deux premiers jours furent essentiellement consacrés à la description du marché de l'information et à la délimitation de l'intervention de l'Etat et des pouvoirs publics pour garantir la liberté d'accès à l'information.

Pour Mark Fisher (représentant à la « House of Common » de Londres), les pays capitalistes avancés sont caractérisés par la richesse de l'information disponible. D'où l'appellation de « société informationnelle » proposée par Klaus Haefner (professeur à l'université de Brême) pour désigner la société actuelle, postérieure à la société industrielle. L'information est devenue une marchandise dotée de son marché. Ce dernier n'a pas encore fait l'objet d'études approfondies, mais on peut formuler les remarques suivantes :
- c'est un marché en pleine expansion, qui draine des capitaux de plus en plus importants et dont dépend un nombre croissant d'emplois ;
- il est dominé par les Etats-Unis, et plus spécifiquement par la Grande-Bretagne en ce qui concerne l'Europe ; la domination de la langue anglaise est évidente ;
- il est encore assez obscur : on n'identifie pas clairement les acteurs qui y interviennent, et on ne sait pas encore mesurer l'impact du recours à l'information sur les profits ;
- il est très concentré et en croissance rapide : l'information disponible double tous les trois ans ;
- il n'est pas homogène : parallèlement à un marché de l'information hautement spécialisé, il existe un marché de l'information spectacle ou information vide (confinant à la désinformation) diffusée auprès du plus large public ;
- il bénéficie de progrès techniques constants : d'une part les possibilités de traitement ne cessent d'augmenter à un rythme vertigineux et d'autre part la vitesse de circulation de l'information ne cesse de croître grâce aux progrès techniques affectant les télécommunications ;
- sur une longue période historique, le volume physique et le coût des supports matériels de l'information ne cessent de décroître tout en contenant de plus en plus d'informations : il n'y a aucune commune mesure entre le prix et le volume physique d'un manuscrit, d'un livre imprimé à l'époque de Gutenberg, d'une microfiche et enfin aujourd'hui d'un CD-ROM.

Le consommateur

Pour compléter cette description, il convient de s'intéresser au consommateur de l'information. Mark Fischer souligne qu'historiquement est apparue dans les pays développés une couche importante de population mieux formée que les générations antérieures et plus apte, grâce à sa scolarisation massive et relativement longue, à exploiter l'information. A l'opposé (ou en complément ?), Klaus Haefner dégage une caractéristique étonnante de la société « informationnelle » : de nombreuses enquêtes sociologiques ont en effet montré qu'il y a, dans la population, une bonne acceptation du fait de n'être pas ou mal informé par les médias habituels (cf. la télévision et ses « News of the World en 6 minutes, la presse à scandale, etc.). Tous deux s'accordent à penser qu'il n'est pas encore possible pour le simple citoyen de se déplacer facilement dans ces sources d'information, soit parce qu'il ignore leur existence, soit parce qu'il ne maîtrise pas les moyens techniques concomitants, soit parce que son attention est détournée par le flot de l'information vide. Tous ces facteurs conjugués font que de nombreux « consommateurs » virtuels ne parviennent pas toujours à obtenir l'information recherchée (ce qui renvoie à une mauvaise organisation du marché ?).

L'Etat

Partant du postulat que l'accès de tout un chacun à l'information est l'un des fondements de la démocratie, et que le rôle des pouvoirs publics est précisément de garantir le bon fonctionnement de celle-ci, il convient de se poser la question des limites de l'intervention de l'Etat. Mark Fisher note ainsi qu'en Grande-Bretagne, la pression des serveurs privés est de plus en plus forte, et devient sensible même dans les bibliothèques de recherche. Il s'inquiète de ce que les « gagnants » de ce marché soient essentiellement d'une part les groupes ou personnes disposant de ressources financières importantes (groupes industriels, particuliers, laboratoires de recherche) et d'autre part les appareils d'Etat (administrations civiles et militaires). Les perdants risquent fort d'être les citoyens, les plus démunis étant incapables d'accéder à l'information. Il faut toutefois noter qu'en Grande-Bretagne, certains acteurs sociaux commencent à s'équiper pour produire des bases de données ou des points d'accès à l'information. Les bibliothèques publiques ont là un rôle important à jouer, surtout dans la mesure où les médias traditionnels (journaux, radio, télévision) sont eux-aussi soumis de plus en plus brutalement aux lois du marché.

Pour Mark Fisher comme pour Klaus Haefner, les pouvoirs publics ont un rôle important à jouer pour garantir l'accès du citoyen à l'information. Mark Fisher regrette que les grands partis politiques ne semblent pas s'intéresser à cette question, alors que Klaus Haefner souligne l'importance du système éducatif et pense qu'il revient à l'Etat d'équiper le citoyen des appareils nécessaires, sans pour autant remettre en cause la collaboration indispensable avec le secteur privé (allusion à la distribution du minitel en France). Pour lui, il faut considérer comme un tout les problèmes relatifs à l'éducation, l'accès à l'information et le transfert des connaissances, et non dissocier ces trois sphères entre divers ministères comme c'est souvent le cas en Europe.

La privatisation

Ces exposés furent suivis d'un débat portant essentiellement sur les possibilités d'intervention de l'Etat pour limiter la liberté des intervenants privés sur le marché de l'information, les représentants des pays de l'Ouest regrettant que l'Etat se désengage (un intervenant américain déplore ainsi la vague de dérégulation et de déréglementation lancée par l'administration Reagan), alors qu'il devrait, selon eux, intervenir pour garantir au citoyen l'accès à l'information.

Les représentants des pays de l'Est objectent que leurs pays baignent pour l'instant dans l'euphorie de la liberté devenue synonyme de privatisation, et qu'il serait pour le moins mal venu de demander une intervention de l'Etat dans les secteurs ayant trait à l'accès à l'information, surtout dans la mesure où les finances publiques sont dans une situation catastrophique.

C'est là le sens de l'intervention de Monsieur Butrimenko (Moscou), qui occupe une position tout à fait particulière. Il dirige un institut privatisé depuis 1988, chargé de fournir de l'information aux laboratoires et entreprises, par le biais de bases de données, tant étrangères que d'origine soviétique, et également de diffuser les produits russes (sorte d'INIST 2). Sa particularité étant que cet institut, anciennement dirigé par A. Souslov, travaillait déjà du temps de l'Union soviétique en respectant des impératifs de rentabilité puisqu'il avait des agences à l'étranger. Tout au long de ses interventions, M. Butrimenko se montre un fervent partisan de la privatisation et de la libéralisation du marché de l'information.

Un autre intervenant russe tempère quelque peu ces propos : après les années d'étouffoir communiste, cette euphorie effrénée pendant ces deux dernières années a saturé les gens d'informations politiques : la presse est maintenant très largement décentralisée et la liberté d'expression existe.

L'Europe

Mme Serafimova (Sofia, Bulgarie) explique que, dans son pays, la chute du communisme s'accompagne du souhait de s'intégrer dans la Communauté européenne. Avec la disparition des mécanismes de censure, le développement d'un marché sauvage, le manque d'expérience démocratique, on voit se créer des groupes de presse aux mains des post-communistes (d'autres intervenants reviendront sur ce problème) qui cherchent à continuer à manipuler l'opinion publique ; pour elle, le salut consiste à s'intégrer au moins culturellement dans l'Europe. Ces propos sont corroborés par un autre intervenant bulgare : il est moralement et politiquement impossible actuellement de défendre quelque intervention de l'Etat que ce soit, surtout dans le domaine de l'information, sans passer immédiatement pour un nostalgique du passé : la situation est d'autant plus difficile que la population n'a aucune expérience du capitalisme.

M. Liebig (Bratislava, Slovaquie) reviendra sur les particularités de l'édition dans les ex-pays communistes. En Slovaquie par exemple, il existait 11 maisons d'édition à l'époque du régime communiste. Vu la taille du pays, il va de soi que ces entreprises ne pouvaient exister qu'en étant subventionnées. Après la chute du communisme, on assista à un triple phénomène : la plupart de ces maisons d'édition disparurent car incapables de résister aux lois du marché ; certaines furent rachetées par des firmes occidentales ; le reste passa aux mains des post-communistes. Ce dernier point rappelle l'intervention de Mme Serafimova : lors de la privatisation des entreprises, on ne tint aucun compte de ce que seuls les anciens profiteurs du régime communiste pouvaient détenir les capitaux nécessaires pour racheter une entreprise et qu'ils semblent s'être tout spécialement investis dans les médias (presse, édition et même bases de données).

Toujours dans le domaine de l'édition, M. Liebig souligne le problème particulier que représente la taille du marché (environ 4 millions d'habitants) pour la future Slovaquie : il va de soi que la sauvegarde de l'identité culturelle exigera que l'Etat soutienne l'édition dans le domaine des belles-lettres et de la littérature pour la jeunesse en langue slovaque. En résumé, l'édition slovaque est déjà privatisée à 90 %, mais elle est dépourvue de moyens.

L'héritage culturel

Le groupe de travail consacré aux bibliothèques nationales mettra en relief l'importance particulière des bibliothèques nationales de ces petits pays, qui sont appelées à jouer un rôle culturel important en représentant un enjeu politique sensible dans le maintien de l'héritage culturel et de l'identité nationale.

Sergeï Basov (Saint-Pétersbourg) rend compte d'un sondage effectué à Saint-Pétersbourg, indiquant que 14 % de la population seulement admettrait une intervention de l'Etat dans le secteur culturel. Il pense que trois priorités doivent être dégagées : réappropriation par la population de sa propre culture nationale, préservation de cette dernière face à la mondialisation et enfin développement des institutions culturelles, particulièrement du système éducatif et de la conservation/valorisation de l'héritage culturel. Pour ce faire, il faudra bien consentir à reconnaître la nécessité de l'intervention de l'Etat. L'expérience récente de Saint-Pétersbourg montre par exemple qu'il faut développer l'offre culturelle (musées, théâtres, concerts, etc.) si l'on veut attirer des industries occidentales de pointe et surtout les cadres de haut niveau. C'est pourquoi la municipalité de Saint-Pétersbourg a suscité la création d'une base de données des manifestations culturelles. Jusqu'ici, la plupart des projets d'automatisation de données émanent des cercles politiques sans correspondre forcément à des besoins concrets, si bien que de nombreux projets d'automatisation sont conçus uniquement en fonction d'impératifs étatiques. Dans un premier temps, juste après la Perestroïka (1985), on assista dans le domaine culturel à une explosion d'initiatives individuelles, alors qu'aujourd'hui on peut observer un regroupement à travers des associations d'artistes. Les bibliothèques sont encore très passives. Sergeï Basov conclut en soulignant que l'Etat ne fera que fournir les conditions matérielles de la vie culturelle, qu'il a certes des devoirs mais sans que cela lui confère un droit de regard.

Les bibliothèques dans les pays de l'Est

Ce thème fut ouvert par l'exposé d'Ekaterina Genieva, directrice de la Bibliothèque de littérature étrangère à Moscou. Il s'agit là aussi d'une institution très particulière, puisque cette bibliothèque était chargée de rassembler la documentation provenant essentiellement du monde non communiste et qu'elle était dirigée par la fille de Sergeï Kossyguine.

Pour Ekaterina Genieva, la Russie connaît actuellement de gros problèmes économiques, mais effectue d'importants progrès culturels et politiques qu'il est difficile de concrétiser en raison de l'extrême faiblesse des crédits d'acquisition et de modernisation consacrés aux bibliothèques.

Durant toute la période de l'ancien régime, les bibliothèques soviétiques ne pouvaient acquérir que les ouvrages autorisés par la censure. Seule la Bibliothèque de littérature étrangère faisait exception : son accès était réservé aux lecteurs privilégiés munis d'une autorisation. Les autres couches de la société n'avaient absolument pas accès à la littérature étrangère. Les détenteurs de livres interdits risquaient des années de goulag.

Ekaterina Genieva distingue différentes priorités :
- restaurer l'héritage culturel de chaque nation de l'ancien bloc communiste : il s'agit par exemple d'acquérir la littérature publiée à l'étranger par l'émigration russe ;
- assurer l'accès à des collections de livres étrangers y compris dans les bibliothèques publiques ;
- remettre à niveau le réseau des bibliothèques publiques. Les besoins sont énormes : il faut développer l'accès libre, réorganiser le rangement systématique des bibliothèques, créer une bibliographie nationale automatisée. Pour ce faire, toutes les aides seront les bienvenues : c'est ainsi que la Bibliothèque de littérature étrangère abrite un centre du British Council ainsi que de l'Alliance française, qu'elle organise des séminaires, des conférences, des expositions ;
- développer des opérations du type « Fureur de lire » (citée en français par l'oratrice) pour faire parler de la lecture et du livre. S'il existe aujourd'hui une grande liberté d'éditer, les maisons d'édition manquent de moyens, et c'est pourquoi la bibliothèque peut être amenée à héberger des éditions et à se rapprocher des auteurs ;
- la bibliothèque de littérature étrangère s'est chargée de répartir les aides étrangères auprès d'autres bibliothèques de Moscou ou de Saint-Pétersbourg : c'est ainsi que le British Council a fourni 1 million de volumes, et qu'une opération similaire est en cours de la part du Danemark ; certaines bibliothèques éloignées de Moscou n'avaient jamais vu de livre étranger !
- il convient enfin de repenser la formation des bibliothécaires.

En conclusion, Ekaterina Genieva insiste sur le fait que tous les pays d'Europe voyagent sur un même bateau, même si certains le font actuellement en 3e classe.

S'engage alors une polémique sur la nécessité ou non de faire payer les services d'accès à l'information offerts par les bibliothèques. Monsieur Butrimenko pense que le secteur public vient ici empiéter sur les prérogatives du secteur privé, mais Ekaterina Genieva rétorque que tous les exemples étrangers montrent que la bibliothèque est un service public et gratuit.

De l'importance des structures juridiques

Madame Tiiu Valm (Estonie) regrette qu'au moment même où les bibliothèques auraient un rôle crucial à jouer pour assurer l'accès du citoyen à l'information, elles manquent cruellement de moyens, non seulement pour des raisons économiques évidentes mais également parce qu'on note dans la population une grande résistance à l'idée de voir l'Etat (re)prendre en main le secteur culturel. Cela touche au problème de la réorganisation de l'appareil d'Etat : la rédaction d'une nouvelle loi sur les bibliothèques a été mise en chantier cette année. Lauri Lepik (Tallin, Estonie) détaille ce projet dans un des groupes de travail. Du temps du régime communiste, tout était extrêmement centralisé depuis Moscou. En exagérant à peine, on peut dire que le recrutement du moindre bibliothécaire dans la plus petite bibliothèque était contrôlé plus ou moins directement par les instances de Moscou (les pays baltes représentaient une zone jugée très sensible par le Kremlin).

Il y a 2 ans qu'a été mise en route la rédaction d'un projet de loi sur les bibliothèques publiques qui a finalement été adopté en mai 1992. Les bibliothèques publiques relèvent dorénavant des pouvoirs locaux qui ont l'obligation d'organiser des comités à ce sujet, tandis que les bibliothèques universitaires relèveront des universités. Les fonds privés étant quasi inexistants, on sera bien forcé de recourir au financement public. A ceci s'ajoute la présence des minorités ethniques dont il faut tenir compte : les bibliothèques sont souvent des lieux de réunion pour ces minorités. Notons que la distinction entre bibliothèques publiques et bibliothèques universitaires dans un pays aussi petit et démuni que l'Estonie relève sans doute plus de la volonté de limiter autant que faire se peut l'emprise de l'appareil d'Etat central que de la recherche d'une efficacité maximale.

Les ex-pays communistes européens sont en train de recréer une législation nationale et donc de réviser les statuts de leurs administrations locales, régionales, nationales et universitaires, après quoi viendront les lois régissant les bibliothèques. Seule exception, l'ex-RDA se voit obligée de reprendre purement et simplement le cadre juridique de l'Allemagne de l'Ouest sans aménagement.

De la culture

L'information pour tous, ou le savoir réservé à une élite ? C'était là le thème de l'exposé de Jörg Becker (Kom Tech GmbH Solingen, RFA).

Une tendance générale se dessine aujourd'hui : les pays les plus démunis et les couches sociales les plus défavorisées deviennent des consommateurs d'information et de spectacles importés et de basse qualité, tandis que les élites d'un petit nombre de pays développés (Etats-Unis, Japon et Europe de l'Ouest) poduisent et consomment une information toujours plus fine et rapidement actualisée. Peut-on croire que les pays pauvres vont rattraper les pays riches ?

Les politiques parlent souvent d'une Europe à une ou deux vitesses : considérant les situations respectives de l'Albanie, de l'Andalousie, de la Hongrie, du Bade-Wurtemberg ou de l'agglomération londonienne, il faut convenir qu'il ne s'agit pas d'une ou deux mais de plusieurs vitesses différentes. A moins qu'il n'y ait en fait qu'une seule vitesse en matière de développement, dictée par les centres dominants. Pour Jörg Becker, la différenciation des niveaux économiques atteints par les différents pays fait partie intégrante du type de développement occidental.

Les bases de données

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, il existait dans les anciens pays du COMECON 3 un grand nombre de bases de données. Il est même probable que le VINITI 4 de Moscou était le plus grand producteur d'abstracts au monde, avec plus d'1,3 million d'abstracts scientifiques produits par an. Il existe aujourd'hui environ 1 700 bases de données dans les pays de l'ex-COMECON, mais seulement 15 % sont accessibles en ligne. Il s'agit surtout de bases de données bibliographiques, les sciences naturelles et la technique représentant à elles seules plus de 50 % de l'information collectée. Certaines de ces bases de données auraient pu soutenir la concurrence avec leurs homologues de l'Ouest.

Notons d'autre part que la consultation des bases de données occidentales par les chercheurs de l'Est était beaucoup plus élevée que ce que l'on veut bien croire. Elle se faisait soit directement, soit par le biais de contacts entre associations de l'Est et de l'Ouest.

Toutes ces capacités étaient cependant entravées par de multiples facteurs : faiblesse des capacités de calcul, programmes et logiciels insuffisants, rareté des programmeurs qualifiés, absence d'étude de marché et de marketing. L'obstacle le plus important à un développement de l'automatisation de l'accès à l'information résidait cependant sans conteste dans l'absence d'un réseau de télécommunications performant : les réseaux de données étaient quasiment inexistants.

Ces retards ont des causes multiples : dévastations provoquées par la Seconde Guerre mondiale, dominante agraire de ces sociétés, restrictions apportées par les pays occidentaux à l'exportation de leur savoir-faire et surtout erreur d'appréciation, de la part des dirigeants communistes, de l'importance stratégique de l'information dans le processus de production et enfm absence d'incitation économique favorisant le développement d'un réseau de transport de l'information.

L'avenir

En admettant que d'une part l'ouverture sur le marché mondial et d'autre part la privatisation soient les deux paramètres déterminants pour le développement d'un marché de l'information dans les pays de l'Est, on peut redouter que se produisent les phénomènes suivants dans les années à venir :
- émigration massive des cerveaux vers les pays riches ;
- importation, dans les ex-pays communistes, d'information en provenance des pays développés, s'accompagnant de la quasi-disparition du flux inverse (Est vers Ouest) ; ces importations seront faibles, car les pays de l'Est manquent de moyens de paiement adéquats (ainsi par exemple, l'ex-bibliothèque Lénine de Moscou est tout près d'arrêter purement et simplement l'achat de livres étrangers, faute de devises) ;
- éclatement des marchés auparavant importants par leur taille (ex-URSS, Tchécoslovaquie, Yougoslavie) en une multitude de petits marchés peu significatifs ;
- les énormes besoins en télécommunications peuvent amener à s'adresser à plusieurs fournisseurs étrangers différents, ce qui rendrait les réseaux peu homogènes ;
- les sommes mobilisées pour la modernisation technologique peuvent ruiner les télécommunications locales : par exemple, la Lituanie a augmenté de 300 % ses taxes téléphoniques en 1991, ce qui lui a donné les moyens de se connecter au réseau scandinave par le satellite Norsat B, mais obère la modernisation de l'ensemble du réseau de télécommunications du pays ;
- faute de capitaux, la modernisation ne peut se faire qu'avec l'aide des pays de l'Ouest, ce qui augmente la dette extérieure ;
- les entreprises occidentales sont loin de se « ruer » sur les marchés des ex-pays communistes, car les risques sont encore trop grands : ainsi par exemple, les investissements réalisés par Siemens dans ces pays depuis la chute du mur de Berlin ne représentent guère qu' 1 % de son chiffre d'affaire global ;
- l'industrie électronique propre à ces pays disparaît dans la tourmente : des 4 firmes hongroises d'électronique existant avant 1989, deux sont en voie de fermeture, les deux autres ayant été rachetées par Siemens et Ericsson.

L'information et le savoir

La situation semble donc sans issue, mais il faut tenir compte de deux facteurs.

Premièrement, l'information et sa disponibilité n'est pas synonyme de savoir et de savoir-faire. Ainsi par exemple, des études approfondies montrent que la collecte des informations statistiques de l'ex-Allemagne de l'Est était sans doute l'une des plus perfectionnées au monde. Deux raisons l'empêchaient cependant de pouvoir être réellement utile : d'abord, le système était conçu en fonction d'impératifs idéologiques le rendant partial, et ensuite, aussi étonnant que cela puisse paraître, la quantité incroyable de données collectées dépassait les capacités de traitement existantes. Cela montre bien que l'accumulation d'informations n'est pas synonyme de savoir ni de capacité de décision, au contraire.

Deuxièmement, l'informatisation de la société doit s'inscrire dans les données culturelles du pays concerné, faute de quoi on assiste à une régression et non à un progrès : ces deux dernières années ont vu la disparition des théâtres locaux, des petits orchestres traditionnels, des maisons d'édition, des cirques familiaux qui n'ont pas résisté devant le déferlement d'une vague de productions issues de la haute technologie occidentale, comme par exemple les feuilletons du type « Dallas », la pornographie la plus vulgaire, etc. L'informatisation de la société n'avance pas d'un pas sur les ruines de la culture traditionnelle.

Pour Jörg Becker, l'information n'est pas synonyme de savoir : il se pourrait même que celui-ci soit bien plus étendu et profond chez les peuples dominés, habitués à la pauvreté, à l'oppression, à la souffrance que chez les peuples riches et gavés d'informations superficielles.

En guise de conclusion

Bien d'autres thèmes furent abordés, surtout dans les ateliers. De nombreuses questions ne pouvaient que rester en suspend : qu'est-ce finalement que l'information ? Quelle est sa valeur ? En quoi fait-elle partie de la culture ? Le retard technologique des ex-pays communistes sera-t-il rapidement comblé ?

Apportons enfin une note plus personnelle : pour moi qui ai assisté à de nombreux congrès de l'IFLA 5 dans les dix dernières années, je pense que le plus réconfortant est de voir l'importance du changement de qualité des membres des délégations des pays de l'Est. Rappelons la morgue des apparatchiks composant les délégations de l'URSS et des pays de l'Est il y a encore peu de temps !

  1.  (retour)↑  Organisé par le Deutsches Bibliotheks-Institut, la Federation of Information and Documentation, la Ligue des bibliothèques européennes de recherche, le British Council et l'US-Info Service, ce symposium était financé par la « Kulturstiftung » des « Länder » allemands. Le gouvernement allemand avait pris en charge intégralement les frais de déplacement et d'hébergement de nos collègues des pays de l'Est et certaines firmes avaient accepté de participer à cet effort financier (Swets & Zeitlinger, VUFB, Schulz, Saur Verlag). Au total, 23 pays étaient représentés.
  2.  (retour)↑  INIST : Institut national de l'information scientifique et technique.
  3.  (retour)↑  COMECON : Conseil d'assistance économique mutuelle.
  4.  (retour)↑  VINITI : Vsesojuznyj Institut Naucnoj i Tehniceskoj Informacii, Institut d'information scientifique et technique, Moscou.
  5.  (retour)↑  IFLA : International Federation of Library Associations.