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Votre enfant deviendra-t-il lecteur ?

Anne-Marie Filiole

L'Association Savoir livre (six éditeurs scolaires réunis depuis 1985 1) a demandé, en 1989, à la société Cofremca, de concevoir un observatoire de la relation des enfants aux livres. Tentant de repérer les facteurs favorables au développement de la lecture, celle-ci a lancé une étude longitudinale 2 bien différente des enquêtes ponctuelles habituelles, pas toujours très significatives.

Il s'agissait de suivre pendant trois ans deux groupes d'enfants de six et neuf ans, qui étaient en fin de grande section maternelle et première année de cours élémentaire au début de l'enquête. Un travail d'ethnographe privilégiant le qualitatif et les « variables discrètes, cachées, complexes, un peu molles » (Patrick Degrave, Cofremca)... qui permit d'entrer dans les familles et d'observer minutieusement leur mode de vie, leur logement, leurs habitudes de travail, de vacances, etc.

D'où il ressort que :
- 90 % des enfants ont les bases intellectuelles et instrumentales suffisantes pour lire, ce qui ne suffit pas pour avoir le goût du livre ;
- l'intérêt pour le livre se manifeste dès la grande section de maternelle : l'enfant qui joue avec le livre et négocie la lecture du soir a des chances, trois ans plus tard, d'être déjà un « grand lecteur » ;
- l'enfant continue à progresser tout au long de sa scolarité, particulièrement aux cours élémentaires 1re et 2e année : il est donc absolument exclu de l'abandonner dès qu'il déchiffre quelques phrases... ;
- occasion pour lui de mieux se connaître en se situant par rapport aux autres, la lecture est une première épreuve de compétence et peut, en cours préparatoire, être une expérience traumatisante, surtout si les parents dramatisent (culpabilité, devoir, avenir) et que l'enfant vit à ce moment-là des choses importantes (difficultés du couple, nouvelles naissances...) ;
- les parents ont tendance à sous-estimer la lecture effective de l'enfant et à prôner les livres épais qui s'apparentent aux romans ; l'enfant est pourtant en contact permanent avec l'écrit (par la publicité, le journal de la « télé », le quotidien, les textes scolaires, etc.) : il n'y a pas d'enfants non lecteurs, mais, très vite, de petits lecteurs, de grands lecteurs éclectiques et des lecteurs sélectifs, passionnés d'animaux préhistoriques, de personnages historiques, de certaines collections... ;
- l'influence de l'école à la maison ne se manifeste qu'à partir du cours moyen 1re ou 2e année, vers 9-10 ans, quand l'enfant apporte des documents pour travailler, préparer un dossier... : les familles devraient donc servir de relais entre la maternelle et ce moment précis.

Huit facteurs sont favorables au développement de la lecture :
- « l'exposition vivante au livre : dans une famille où le livre vit, l'enfant vit avec le livre » : une mère de famille aisée, grande lectrice, qui se retire le soir dans sa chambre pour lire quand les enfants sont couchés est un mauvais exemple ; la famille modeste qui ouvre le livre de cuisine toute l'année et le guide vert pendant les vacances est un bon exemple : « Le livre n'est pas un exercice abstrait, mais le support qui permet de vivre quelque chose ensemble » ; celui qui traîne sur le buffet ou la table du salon est un bon inducteur...
- la qualité de la communication entre parents et enfants : des parents proches, intimes, capables de donner les livres attendus ;
- une vie de famille rythmée par les besoins de l'enfant (et non par le départ du père ou de la mère), une famille présente, vigilante, qui regarde les devoirs et consacre du temps au livre parmi les autres activités ;
- le souci impérieux d'acculturation et d'insertion sociale des familles modestes, pour qui le livre est un symbole très fort ;
- le goût de l'esthétisme : les enquêteurs ont observé un fort souci d'apparence dans les familles où les enfants lisaient (tableaux aux murs, logement harmonieux, recherche vestimentaire...) ;
- le soutien des parents et leur désir de transmettre un capital culturel ;
- un choix minimum de livres ;
- le manuel scolaire, instrument pédagogique particulièrement utile pour les enfants en difficulté parce qu'il ont appris à l'utiliser en classe, qu'il présente des textes relativement courts, des explications lexicales et qu'il est assez facile d'y faire intervenir les parents : dans les familles très modestes, ce sont souvent les seuls livres et les seuls repères culturels.

On peut donc se rendre compte que la relation des enfants à la lecture est un phénomène complexe et très évolutif et que bien des conditions sont nécessaires pour prédéterminer un enfant à beaucoup lire, quand quelques écueils seulement s'y opposent. Si l'école apporte la capacité instrumentale à lire, le goût de la lecture se développe d'abord au sein de la famille, dont le rôle est primordial. Il faudrait une politique d'éducation de celle-ci pour qu'elle se charge d'accompagner l'enfant de la maternelle au cours moyen, quand s'établit un nouvel équilibre entre l'école et le foyer réunissant lecture plaisir et lecture apprentissage.

  1.  (retour)↑  Débat du 14 octobre 1992 : Quand l'enfant apprivoise le livre... Mécanismes.
  2.  (retour)↑  Débat du 14 octobre 1992 : Quand l'enfant apprivoise le livre... Mécanismes.
  3.  (retour)↑  Belin, Bordas, Hachette, Hatier, Magnard et Nathan.
  4.  (retour)↑  Les résultats de ce travail sont publiés dans : Votre enfant deviendra-t-il lecteur ? Une étude Cofremca-Savoir livre commentée par Jacqueline et Raoûl Dubois..., Paris, Les Cahiers de Savoir livre, 1992.