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Un code de déontologie

Anne-Marie Filiole

Archivistes, bibliothécaires, conservateurs, documentalistes 1 sont souvent confrontés à des problèmes contradictoires devant lesquels ils sont seuls à décider. Jusqu'où donner de l'information ? Jusqu'où la retenir ? Dans quelles conditions ?... Questions infinies, réponses multiples, qui en appellent au jugement et à l'éthique personnels.

Maniant du savoir et de l'information, donc du pouvoir, ces professions « au service de l'esprit » (Jean Meyriat, président de l'association ABCD) ont les mêmes valeurs d'accessibilité pour tous à l'information, de respect de la liberté individuelle, de neutralité idéologique, etc., mais des cadres d'exercice différents, des rapports à l'information différents (certains documentalistes « désossent » un livre pour créer des dossiers), des supports de travail différents (des producteurs de banques de données ne voient jamais un livre), et se trouvent parfois dans des situations concrètes très différentes.

Oui... mais

Si ce débat a montré qu'il fallait bannir toute idéologie personnelle et donner régulièrement l'état du savoir dans tous ses points de vue, il a également insisté sur le fait qu'il était nécessaire de sélectionner les collections en fonction de l'institution (dont le cadre impose un rôle et des missions précises), de l'équilibre des fonds déjà constitués, et des publics desservis (en prenant acte de leurs singularités). Il a montré aussi qu'il fallait veiller aux intérêts de l'employeur et à ceux de l'utilisateur (ce qui, particulièrement dans le privé, n'est pas toujours compatible), aider les recherches personnelles de certains sans oublier les autres (mais où sont les frontières ?), favoriser sans favoriser, etc. « Tout lecteur est responsable de ses désirs », déclare avec conviction le Père Michel Albaric 2, mais il faut « nuancer quand même » et ne pas donner « n'importe quoi à n'importe qui de n'importe quelle façon » (le même, un peu plus tard), savoir que l'information se communique « au bon moment, à la bonne personne et au moindre coût » (Geneviève Boisard) 3 et qu'on peut en restreindre l'accès par une organisation modulée (quelqu'un dans la salle)...

Un code de déontologie, précisant droits et devoirs, serait sans conteste le bienvenu - il est bon de formuler clairement les principes dont se réclame une profession -, mais un règlement ne donne aucune certitude définitive et ne se substitue pas à la décision. Il aide au discernement. Comme l'a dit Paul Ricœur à une émission de télévision récente, la déontologie « ne nous permet pas de trancher entre le blanc et le noir, mais de discerner le gris sur le gris ».

Depuis la morale privée de Jeremy Bentham, la déontologie a glissé vers la juridiction, et offre actuellement un paysage très divers : certaines professions ont des collections de préceptes sans force juridique, de l'ordre de la morale et de l'éthique, d'autres durcissent ces préceptes en véritables normes juridiques, décrets, avec contraintes et sanctions pour veiller à leur respect. C'est ce que François Braize (ministère de l'Education nationale et de la Culture) appelle « les dispositifs mous et les dispositifs durs »...

La déontologie pourrait s'apparenter au « curseur que l'on déplace plus ou moins entre la morale et le droit », mais cette approche linéaire n'est guère satisfaisante : morale et droit ont toujours été intimement imbriqués... La morale est constamment présente dans le fondement de la règle de droit : bon nombre de règles juridiques traduisent des préceptes moraux... Les systèmes juridiques se sont historiquement développés par rapport au concept de justice et d'équité. En se dotant de règles en vue de l'intérêt général, le groupe social développe une forme de morale...

Du texte

Qu'attendre d'une rédaction ? Quelle est la valeur d'un texte écrit ? La déontologie n'est pas une discipline théorique. Elle ne vit que de l'application et doit aider à résoudre des cas réels. Conciliant dans la pratique la morale et le droit, elle pourrait rapprocher les deux en s'efforçant de définir très concrètement la règle juridique, de préciser les mots et les énoncés abstraits, et d'être la règle de conduite qui découle de la perception collective d'une profession socialement reconnue. Discipline professionnelle, manière de se comporter pour qui appartient à un groupe social précis.

Bibliothécaires, archivistes, documentalistes des divers pays ont déjà rédigé quelques textes : souvent convergents, parfois légèrement différents, selon les cultures et les traditions nationales. Les Etats-Unis ont, par exemple, un grand respect de la liberté intellectuelle et une horreur congénitale à l'égard de toute censure. Français et Belges sont attachés aux valeurs républicaines et démocratiques, invoquant tour à tour les droits de l'homme et du citoyen. Les Anglais manifestent un respect très poussé des droits de l'individu, sur lesquels aucun groupe ne peut empiéter ; toutefois, ils donnent un rôle et des prérogatives très importants à l'association... Quelques traces de morale chrétienne apparaissent au Québec, « voire quelques relents d'Inquisition », précise malicieusement Jean Meyriat... Les Japonais ont une volonté très forte d'insertion sociale et le besoin d'affirmer leur identité : la bibliothèque doit être avant tout une institution sociale.

Divergences aussi selon l'organisation plus ou moins grande de la profession et le cadre dans lequel elle s'exerce : au Québec, existe une corporation des bibliothécaires ; en Italie, les archivistes ont créé un ordre professionnel... ; dans certains cas, l'accent est mis sur les droits, dans d'autres sur les devoirs : le texte français des documentalistes subordonne ceux-ci à ceux-là, le droit étant la garantie nécessaire pour remplir convenablement les devoirs...

Dernière variable : l'équilibre entre l'autodiscipline et la contrainte (conformité à sa conscience ou aux règles)... Les sanctions n'apparaissent guère, si ce n'est dans le texte britannique où la corporation détient un pouvoir disciplinaire.

Mais pour qu'une règle soit appliquée, elle doit être bien sentie : le consensus est plus important que la rédaction. La force du texte, à la fois médium et repère, dépendra de la perception collective qu'en aura réellement la profession... « C'est la réception même qui donne sa force à la loi » (Michel Albaric). Et Geneviève Boisard de conclure en souhaitant que ce texte exprime les valeurs communes à toutes ces professions, et soit « court et synthétique ».« Plus un texte est long, moins il est bon. La vie est beaucoup plus complexe que tous les détails envisagés ».

  1.  (retour)↑  Débat du 6 novembre 1992, dans les locaux de l'Unesco, à Paris.
  2.  (retour)↑  Débat du 6 novembre 1992, dans les locaux de l'Unesco, à Paris.
  3.  (retour)↑  Réunis dans l'interassociation ABCD.
  4.  (retour)↑  Bibliothèque du Saulchoir.
  5.  (retour)↑  Directrice de la bibliothèque universitaire Sainte-Geneviève.