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Les Grandes bibliothèques d'art allemandes

L'Association des bibliothèques d'art, un exemple d'acquisitions partagées

Thomas Lersch

Une bibliothèque nationale spécialisée en histoire de l'art (en allemand, ce terme inclut généralement aussi l'architecture) n'existe pas plus en République fédérale d'Allemagne qu'une bibliothèque nationale généraliste, dont le rôle serait d'une part la collecte et l'exploitation bibliographique de toute la production allemande, et d'autre part une acquisition sélective de la production étrangère, qui tiendrait compte de tous les pays et de toutes les cultures - ce qui constitue les deux missions traditionnelles d'une bibliothèque nationale. Le projet, conçu en 1848, de constituer à Francfort une Reichsbibliothek est resté sans suite, et même dans l'ancien Empire allemand, qui ne fut fondé qu'en 1871, il n'y a jamais eu de bibliothèque qui fût comparable par ses fonctions à des établissements centraux comme la Bibliothèque nationale de Paris ou la British Library de Londres.

Les « bibliothèques nationales » allemandes

Si l'on ouvre la dernière édition du World Guide to libraries 1 à la vedette Germany, on ne trouve pourtant pas moins de cinq « national libraries » répertoriées : deux d'entre elles sont situées en territoire de l'ex-République démocratique d'Allemagne. Et encore faudrait-il considérer que les bibliothèques de Francfort-sur-le-Main et de Leipzig, qui portent, depuis le 3 octobre 1990, le nouveau nom de Die Deutsche Bibliothek (13 millions de volumes à elles deux), se sont spécialisées dans la production de langue allemande. Ces deux institutions bénéficient dans une très large mesure du dépôt légal et établissent la bibliographie nationale allemande. La collecte des publications en langues étrangères est en revanche assurée pour l'essentiel par trois « bibliothèques d'Etat » dont deux se trouvent à Berlin et la troisième, sans doute la plus importante, à Munich.

Cette image quelque peu confuse s'explique, d'un côté par l'histoire politique allemande et la partition consécutive à la Seconde Guerre mondiale, de l'autre, par le fait que la politique culturelle relève, en République fédérale d'Allemagne, de chaque Land 2.

Bien qu'il n'existe pas de bibliothèques centrales en lettres et sciences humaines, certaines bibliothèques sont spécialisées en d'autres disciplines, qui exercent exactement pour leur domaine de collecte les fonctions d'une « bibliothèque nationale ». Ces « bibliothèques centrales spécialisées », qui sont au nombre de quatre 3, participent largement au prêt inter-bibliothèques allemand, à la différence de la plupart des bibliothèques spécialisées, et garantissent, au niveau interrégional la disponibilité de l'ensemble des collections considérées (Literaturversorgung) 4.

Les six « grandes »

Dans le cas des bibliothèques d'art, on pourrait parler avec un brin d'humour, au regard de la situation actuelle, d'une « bibliothèque nationale des arts décentralisée » 5. Il s'agit d'une coopération de vingt ans dans le domaine des acquisitions, exemplaire à plusieurs égards 6.

Certes, il existe sur le territoire des anciens Länder fédéraux plus de 80 bibliothèques spécialisées en histoire de l'art (les bibliothèques universitaires ne sont pas comprises) 7, mais six seulement peuvent revendiquer, en raison de leurs fonds et de leurs fonctions, une importance interrégionale 8. Par ordre alphabétique des lieux d'implantation, ce sont :

- La Kunstbibliothek Berlin, SMPK, ou Bibliothèque d'art de Berlin.

Cette institution est aujourd'hui une section des Staatliche Museen Preussischer Kulturbesitz (SMPK). Née en 1867 comme bibliothèque du Musée allemand des Arts et Métiers fondé par l'Union générale des artisans de Berlin, elle fut intégrée, en 1894, aux Musées royaux de Prusse et reçut, en 1924, le nom de Bibliothèque d'art (Kunstbibliothek).

En dehors de la bibliothèque des sciences artistiques, qui a fusionné avec les bibliothèques de l'Ile des musées, à Berlin-Est, et des musées de Dahlem, et possède environ 320 000 volumes sur l'art européen de l'Antiquité tardive à nos jours (elle déménagera en 1993 dans le nouveau complexe muséal de la Matthäi-Kirchplatz), la SMPK comprend trois autres sections : la célèbre Bibliothèque d'histoire du costume Lipperheide et des collections de dessins, la collection d'estampes ornementales (avec la précieuse collection Hippolyte Destailleur acquise en 1879) et la collection d'affiches.

- La Bibliothek des Kunsthistorischen Instituts Florenz (Bibliothèque de l'Institut d'histoire de l'art de Florence).

L'idée d'un établissement allemand de recherches sur l'histoire de l'art à Florence est née dans un petit cercle de spécialistes allemands de l'Italie, auquel appartenaient entre autres des érudits aussi célèbres que Wilhelm von Bode, August Schmarsow, Aby Warburg et Max J. Friedländer.

Ouvert officiellement en 1897, cet établissement de recherches dépend aujourd'hui du ministère fédéral de la Recherche et de la Technologie. La Bibliothèque collecte en majorité les ouvrages relatifs à l'art italien, en particulier de l'Italie du Nord, et dispose de pièces rares et précieuses, telles que des guides anciens (du XVIe au XIXe siècle), des éditions de Vasari et des archives sur l'histoire du futurisme. Elle comprend aujourd'hui 185 000 volumes.

- La Kunst-und Museums-bibliothek der Stadt Köln (Bibliothèque d'art des musées de la Ville de Cologne).

Cette bibliothèque est un organisme municipal. Elle naquit en 1957 de la fusion de deux bibliothèques de musées plus anciennes. Comme à Berlin, les bibliothèques de proximité de chaque musée n'ont pas été intégrées à cette grande bibliothèque publique spécialisée. A Cologne également, on collecte en principe les ouvrages sur l'ensemble de l'art occidental post-antique. En compensation d'un relatif désintérêt pour l'architecture, on y rassemble activement les publications sur l'histoire de la photographie et, dans une moindre mesure, du film.

La Bibliothèque d'art des musées de la Ville de Cologne est la première bibliothèque d'art allemande qui utilise l'informatique pour le catalogage.

- La Bibliothek des Zentralinstituts für Kunstgeschichte (Bibliothèque de l'Institut central d'histoire de l'art à Munich).

L'Institut central d'histoire de l'art fut fondé en 1946 et a commencé à travailler en 1947. Il a pour mission de favoriser et de poursuivre des recherches dans le domaine de l'histoire de l'art européen, de l'Antiquité tardive à nos jours. La cause directe de la création d'un tel Institut dans ce qui était alors la zone d'occupation américaine fut le vœu, exprimé par de jeunes historiens d'art allemands, de renouer les contacts internationaux rompus par la guerre. Ce vœu fut très favorablement accueilli par les autorités militaires américaines compétentes, et l'on fonda peu après l'Institut central, qui dépend aujourd'hui du ministère de la Culture du Freistaat de Bavière. Dans sa structure et ses fonctions, en tant que section d'un organisme de recherche, il est comparable à l'Institut Warburg à Londres, et à l'Institut de Florence mentionné ci-dessus.

Le fonds initial de livres fut constitué par une série de petites bibliothèques de provenance nationale-socialiste, confisquées par les Américains et rassemblées à Munich dans un Central collecting point. Aujourd'hui, la bibliothèque de l'Institut central, avec ses 300 000 volumes, est, après la Bibliothèque d'art de Berlin, la plus grosse bibliothèque spécialisée dans cette discipline sur le territoire allemand et, surtout, celle qui dispose du meilleur catalogue systématique. Aux côtés de la Bibliothèque d'art de Berlin, elle est la seule à acquérir largement des ouvrages sur toutes les subdivisions et régions de l'art européen. A la différence de la Bibliothèque d'art du SMPK, fondée au XIXe siècle, la bibliothèque de l'Institut central ne dispose pas d'un fonds ancien important constitué de manière organique. Elle ne collecte par ailleurs ni dessins ni estampes. Du reste, le terme plutôt pompeux d'Institut central ne doit pas faire illusion. L'Institut central n'avait pas, et n'a pas, les fonctions officielles d'un office central pour l'organisation de la recherche sur l'histoire de l'art en République fédérale allemande. On ne peut comparer sa bibliothèque, ni par l'étendue de ses collections, ni par les services qu'elle offre, aux « bibliothèques centrales spécialisées » évoquées ci-dessus, et dont la moindre possède bien plus d'un demi-million de volumes.

- La Bibliothek des Germanischen National-museums Nürnberg (Bibliothèque du Musée national germanique de Nuremberg).

Par son fonds, la Bibliothèque du Musée national germanique fondé en 1852 est de loin la plus grande des bibliothèques allemandes spécialisées en histoire de l'art. Son inventaire comprend environ 500 000 volumes. Encore ne s'agit-il pas seulement de publications sur l'histoire de l'art au sens strict, mais aussi, pour partie, d'ouvrages d'histoire générale et d'histoire culturelle, comme de géographie et de topographie historiques, bref ce qu'en France on désigne sous le vocable global de « régionalisme ». La Bibliothèque de Nuremberg propose aussi à ses lecteurs des ouvrages sur l'héraldique, les instruments de musique, la préhistoire et l'histoire médiévale allemandes. Il faut y voir l'écho de la mission globale du musée, dont le fondateur, le baron Hans von und zu Aufsess, était historien de formation. Au contraire de l'Institut central de Munich, le Musée national germanique n'est pas un service du Freistaat de Bavière, mais une fondation de droit public.

- La Bibliotheca Hertziana à Rome.

Plus jeune de quelques années, mais non moins considérée que l'Institut d'histoire de l'art de Florence, la Bibliothèque Hertziana est le second établissement de recherche allemand sur le territoire italien. Ce nom prête parfois à confusion : l'Institut de la Via Gregoriana à Rome comprend bien plus qu'une collection de livres. A l'origine du fonds se trouve une fondation de Henriette Hertz, originaire de Cologne et qui vivait à Rome. La Bibliothèque Hertziana fut ouverte pour la première fois au public des spécialistes en octobre 1912, à l'occasion du Xe Congrès international d'histoire de l'art. L'ouverture officielle eut lieu le 1er janvier 1913. D'abord sous la protection de la Société de l'Empereur Guillaume pour l'avancement des sciences (Kaiser-Wilhelm-Gesellschaft), elle passa après la Seconde Guerre mondiale sous la responsabilité de l'organisme qui prit la suite, la Société Max Planck pour l'avancement des sciences (Max-Planck-Gesellschaft e.v.), fondée en 1948, dont elle devint le premier institut en sciences humaines. La Hertziana rassemble principalement, elle aussi, des ouvrages relatifs à l'histoire de l'art médiéval et moderne en Italie, mais elle met l'accent sur Rome et les régions méridionales. Elle talonne l'Institut de Florence avec 180 000 volumes.

L'Association des bibliothèques d'art

Ces six grandes bibliothèques d'art se sont réunies en 1964 en un organisme distinct, l'Association des bibliothèques d'art (Arbeitsgemeinschaft der Kunstbibliotheken, AKB). Plusieurs des bibliothèques membres de cette association appartiennent aussi à l'Association des bibliothèques spécialisées (Arbeitsgemeinschaft der Spezialbibliotheken, ASpB), un organisme étendu fondé en 1948, comme il en existe aussi en France 9.

L' AKB n'est pas un regroupement dont l'objectif est de défendre des intérêts professionnels. Jusqu'en 1992, elle n'avait ni statut ni règlement intérieur. Aujourd'hui encore, elle ne dispose d'aucun organe administratif établi. Elle élit en son sein, par roulement, un président qui, primus inter pares, assume les tâches de coordinateur et d'animateur des débats, et représente l'association à l'extérieur. A la différence de ce qui se passe aux Etats-Unis ou dans le Royaume-Uni, où des associations dont les membres sont nombreux (Art libraries societies : ARLIS/NA, ARLIS/UK and Eire) publient les résultats de leurs activités dans leurs propres revues, l'AKB n'édite ni revue spécialisée ni bulletin de liaison. Les actes de ses journées de travail (32 jusqu'ici) sont cependant consignés dans des comptes rendus polycopiés, qui peuvent être consultés dans les bibliothèques participantes.

Le but de l'AKB est « l'avancement de la recherche en histoire de l'art, tant par l'accroissement constant et aussi large que possible des collections des bibliothèques que par une mise en valeur intensive de ces ouvrages au moyen de catalogues, de bibliographies et de documentation » 10. La mise à disposition des ouvrages allemands et étrangers utiles à la poursuite des recherches sur l'histoire de l'art poursuivies en République fédérale était donc, et demeure, la principale mission de l'Association.

La coopération en matière d'acquisitions

Il apparut, dès le milieu des années 60, que les budgets prévisionnels d'achats ne suffiraient à aucune des six bibliothèques d'art interrégionales de République fédérale, ne fût-ce que pour approcher de l'exhaustivité dans leurs futures acquisitions. Au regard de la croissance rapide du nombre des publications, mais aussi de l'élargissement des sujets d'intérêt en histoire de l'art, vers l'archéologie industrielle, l'ethnologie, la linguistique, la psychologie de la perception, etc., même les bibliothèques d'institutions relativement bien dotées se virent hors d'état de surveiller l'ensemble du marché du livre considéré et d'en tenir compte proportionnellement dans leurs acquisitions.

Face à cette situation, les bibliothèques regroupées dans l'AKB se sont adressées collectivement à l'Association allemande de recherche (Deutsche Forschungsgemeinschaft, DFG), pour solliciter une prise en charge dans le programme d'aide aux bibliothèques de la DFG. En 1970, la DFG (qui correspond à peu près au CNRS) a décidé d'accorder une aide financière (et aussi, pour une part, en personnel) aux six bibliothèques de l'AKB, dans le cadre de ses activités de maintien d'un volume suffisant d'accroissement des collections en République fédérale. Cette subvention, devenue effective pour la première fois en 1972, vise certains secteurs prioritaires de collecte, qui doivent être particulièrement couverts lors des acquisitions. Inutile de détailler la répartition des disciplines : elle apparaît clairement dans le tableau synoptique figurant à la fin de cet article. Signalons toutefois qu'avec la mise en place de l'aide de la DFG, les deux instituts de Florence et de Rome ont, certes, intensifié la collecte dans leur domaine traditionnel, l'art italien, mais ne l'ont pas étendue à proprement parler 11. Il en est de même pour le Musée national germanique, qui rassemble les ouvrages relatifs à l'art des régions de langue allemande. Les bibliothèques de Berlin, de Cologne et de Munich se sont partagé l'art du reste de l'Europe en termes de secteurs prioritaires de collecte.

Jusqu'en 1992, l'art du XXe siècle n'était en général pas compris dans les secteurs de niveau régional, mais réparti comme secteur de collecte interrégional entre Cologne (pour les arts plastiques et la photographie) et Berlin (architecture et urbanisme). En ce qui concerne Cologne, cette orientation résolument « moderne » s'inscrit au mieux dans le paysage artistique local, marqué par l'avant-garde. Comme la bibliothèque appartient à un réseau de musées très productif, elle peut dans une large mesure adresser à titre d'échange ses propres publications aux autres musées. Ce qui s'avère très efficace, surtout en ce qui concerne la très épineuse collecte de la littérature « grise » consacrée à l'art du XXe siècle.

Suivant une instruction de la DFG, les bibliothèques impliquées dans le programme de secteurs prioritaires de collecte vont supprimer, à partir de 1993, la limite chronologique de 1900 qui valait jusqu'alors, et donc collecter intensivement les ouvrages relatifs à l'art du XXe siècle dans les pays dont elles ont la charge. Pour les deux bibliothèques de Berlin et de Munich principalement, cette nouvelle disposition apportera un élargissement notable de leur politique d'acquisitions.

Il existe dans les universités allemandes quelques chaires d'archéologie chrétienne et byzantine, et ces deux disciplines considèrent pour une large part que l'examen des monuments artistiques fait partie de leurs attributions. De ce fait, la collecte d'ouvrages portant sur ce domaine spécifique de l'histoire de l'art est trop restreinte dans la plupart des bibliothèques d'art. Il y a donc de bonnes raisons pour que la Bibliothek des Deutschen Archäologischen Instituts (Bibliothèque de l'Institut allemand d'archéologie) à Rome, appartienne depuis 1978 à l'AKB. C'est en effet la plus grande bibliothèque spécialiste au monde pour les sciences de l'Antiquité classique. Dans le programme de la DFG, elle exerce ses compétences dans le secteur de la production relative à l'art paléochrétien et paléobyzantin. Fondée dès 1829, c'est la plus vénérable des bibliothèques membres de l'AKB.

Les sept bibliothèques de l'AKB se sont fait une obligation de prendre en compte, dans la répartition régionale des secteurs de collecte, en dehors de « grandes » disciplines comme l'architecture, la sculpture, la peinture et les arts graphiques, d'autres catégories comme les arts décoratifs, l'artisanat d'art et l'art populaire, ainsi que la théorie de l'art. Cette disposition vaut aussi pour les diverses formes de la littérature « grise », c'est-à-dire pour les documents produits en dehors des circuits commerciaux, et les ouvrages de vulgarisation, pour lesquels l'exhaustivité ne peut naturellement, ni ne doit être recherchée. Il faut remarquer que l'activité traditionnelle de collecte des bibliothèques n'est pas modifiée (par exemple restreinte) par le programme de la DFG, mais que les moyens apportés par celle-ci visent davantage à développer des secteurs supplémentaires. Dans la répartition de ces secteurs, on les a autant que possible articulés sur des secteurs de collecte préexistants et financés sur les crédits propres de chaque institution.

Dans l'idéal, l'exemple d'acquisitions partagées exposé ici devrait aboutir à ce que toute la production importante pour la recherche, quelle qu'en soit la provenance, se trouve disponible dans l'une au moins des sept grandes bibliothèques spécialisées allemandes 12. Mais la pratique atteste que la réalisation de cette bibliothèque d'art idéale se heurte à de multiples difficultés, difficultés qui ne vont pas en déclinant, vu le développement du marché de l'édition, mais s'aggravent. Il faut dire tout d'abord qu'aucune bibliothèque d'art participant au programme de la DFG ne va acquérir toutes les plaquettes parues à l'occasion de cérémonies locales, qui lui parviennent à titre de don. Car ni le personnel, ni les espaces de conservation disponibles, ni les crédits n'y suffiraient.

Un autre aspect est à considérer : du fait que ces sept bibliothèques ont à remplir des missions bien délimitées, voire distinctes (de par leur appartenance à des institutions précises), et qu'elles dépendent d'organismes différents, il s'ensuit une variété des dotations, tant en crédits qu'en capacités de personnel. De plus, il se trouve que seules quatre d'entre elles ont directement accès à la production des pays qu'elles doivent couvrir, et qu'il faut donc se procurer beaucoup de titres à l'occasion de voyages d'acquisitions. Toutes ces raisons font que les établissements qui participent au programme de la DFG ne sont pas en mesure de remplir également leurs missions de collecte. Les possibilités et les modalités de cette collecte diffèrent de l'un à l'autre, et l'on peut difficilement envisager de les coordonner. Pourtant, l'historien d'art usager de ces bibliothèques profite en fin de compte des résultats d'une collecte partagée et, s'il a de la chance, peut économiser grâce à la DFG un coûteux voyage à l'étranger. Avec un inventaire total de 1,9 million de volumes, on peut parfaitement dire que les bibliothèques membres de l'AKB constituent en quelque sorte une « bibliothèque nationale » de consultation sur l'histoire de l'art européen, répartie sur plusieurs lieux 13.

Une absence regrettable

Ce qui a toujours manqué, et manque encore, c'est un dépôt central d'archives consacré à l'art du XXe siècle, c'est-à-dire un lieu de collecte pour les innombrables catalogues d'exposition d'art contemporain publiés sous forme de dépliants, de polycopiés ou même de cartons d'invitation. C'est un matériel qu'aucune des bibliothèques existantes ne peut acquérir de manière aussi exhaustive et systématique que le souhaiterait la recherche. Il est vrai qu'entre-temps plusieurs services d'archives se sont donné pour mission la collecte des sources relatives à l'art du XXe siècle. Outre le Bauhausarchiv à Berlin (Archives du Bauhaus), qui se consacre exclusivement au domaine de l'avant-garde allemande, surtout dans les années 20, il faut citer d'abord le Documenta-Archiv für die Kunst des 20 Jahrhunderts à Kassel (Archives Documenta sur l'art du XXe siècle), fondé en 1961, et l'Archiv für bildende Kunst (Archives des arts plastiques), un peu plus récente, installée au Musée national germanique de Nuremberg.

Néanmoins, la constitution d'un service d'archives pour l'art du XXe siècle, bien équipé en personnel et en moyens financiers, depuis la disparition des Archives d'art (privées) Arntz, au Getty Center for the History of Art and the Humanities (Santa-Monica, California), a été réclamée à plusieurs reprises et constitue un vœu pressant 14.

Literaturversorgung et prêt inter

L'utilité d'une bibliothèque, voire d'un réseau de bibliothèques, ne dépend pas seulement, on le sait, de l'importance de ses collections, mais aussi de l'accessibilité de celles-ci. Les bibliothèques spécialisées sont en principe des bibliothèques de consultation sur place, et ne pratiquent pas le prêt inter-bibliothèques. Les bibliothèques de l'AKB ne font en pareil cas que dépanner l'usager, lorsque le livre qu'il souhaite n'est disponible dans aucune bibliothèque pratiquant le prêt inter. Pour des raisons bien compréhensibles, les bibliothèques spécialisées ne peuvent satisfaire les besoins du prêt à distance, et cette tâche doit donc être effectuée par une autre institution.

La Bibliothèque universitaire de Heidelberg (Universitätsbibliothek Heidelberg) a reçu, vers 1920, la mission de collecter largement les ouvrages sur l'histoire de l'art (et l'archéologie classique, l'égyptologie primitive). Ces collections sont disponibles sans restrictions pour le prêt inter, sous réserve des exceptions habituelles. Dans le cadre du programme spécifique de collecte des bibliothèques universitaires allemandes 15, Heidelberg s'est vu attribuer officiellement en 1949 la discipline « Histoire de l'art médiéval et moderne ». Cette spécialisation est incluse dans un programme, justement financé par la DFG, pour la disponibilité interrégionale des collections en République fédérale d'Allemagne. La Bibliothèque universitaire de Heidelberg (fonds d'histoire de l'art : 190 000 volumes, 1 175 abonnements) collecte non seulement la production relative à l'art européen, mais aussi à l'art des Etats-Unis, du Canada et de l'Australie, dans la mesure où il témoigne des influences européennes. Ses secteurs prioritaires de collecte sont d'une part la théorie et l'esthétique des arts plastiques, et d'autre part les sources écrites, les traités et les publications spécialisées sur l'art, du XVIe au XVIIIe siècle. Il faut souligner particulièrement son importante collection de micro-formes, encore trop peu nombreuses dans les bibliothèques spécialisées, faute de moyens financiers. On se procure les microfilms de thèses américaines lorsque de telles demandes de prêt se présentent. La Bibliothèque universitaire de Heidelberg publie régulièrement des listes de nouvelles acquisitions dans ses secteurs de collecte. Le chef du service compétent en histoire de l'art participe en invité aux journées de travail de l'AKB.

Il s'avère donc qu'en Allemagne, du moins dans le cas des bibliothèques d'art, on ne s'attache pas seulement au partage des acquisitions, mais on considère aussi que grâce à deux types, deux systèmes de bibliothèques complémentaires, la disponibilité des collections est garantie dans chaque Land et au niveau fédéral. Ainsi que l'attestent les expertises régulières de la DFG (les experts sont le plus souvent des professeurs ou des bibliothécaires en position de décideurs), cette pratique a fait ses preuves aux yeux des spécialistes.

L'avenir : perspectives et problèmes

L'avenir des grandes bibliothèques d'art, tel était le thème d'un colloque tenu à Paris en mai 1991. Pour ce qui concerne l'Allemagne, les bibliothèques spécialisées vont devoir avant tout produire d'importants efforts pour ne pas manquer leur insertion, technologiquement parlant, dans le développement international. On a par exemple entamé depuis des années des réflexions en vue de réaliser un catalogue collectif des fonds spécialisés. La conversion du catalogage sur informatique en est encore à sa phase de planification 16. Pour autant que les bibliothèques membres de l'AKB puissent réellement se considérer comme une bibliothèque nationale décentralisée, elles vont devoir coopérer encore plus étroitement, au-delà des acquisitions partagées, sur les questions de documentation et d'exploitation des fonds. Une amorce prometteuse de ce travail a déjà été produite par l'enregistrement de leurs collections de périodiques dans la base bibliographique des périodiques de Berlin (Berliner Zeitschriftendatenbank, ZDB).

Pour mettre sur pied une communication (qui a bien besoin d'être améliorée) et une coopération qui regrouperaient toutes les bibliothèques d'art et les centres de documentation en Allemagne, l'AKB travaille en ce moment aux statuts d'une « Association des bibliothèques d'art et de musées » étendue. Le besoin d'un tel organe de coopération, qu'on pourrait comparer aux Art Libraries Societies anglo-américaines, est pressant. Pendant que les représentants des bibliothèques réunies au sein de l'AKB et bénéficiant du soutien de la DFG se rencontrent chaque année, les collègues qui travaillent dans des institutions plus modestes ne communiquent que çà et là, lors des journées d'études de l'ASpB. Depuis les journées de Stuttgart, en 1967, une vingtaine seulement de communications sur des thèmes intéressant les bibliothèques d'art ont été présentées et publiées dans le cadre de l'ASpB 17.

Il faudra encore, au cours des prochaines années, s'attaquer à un autre problème : la progressive mise à niveau des bibliothèques d'art de l'ex-RDA pour atteindre les standards des bibliothèques de l'Ouest. Depuis 1990, la représentante de la Bibliothèque régionale de Saxe, à Dresde, prend part aux réunions annuelles de l'AKB. La Bibliothèque de Dresde qui, pour l'ex-RDA, effectue depuis 1960 la collecte de l'« histoire de l'art européen », possède aujourd'hui en Allemagne de l'Est le meilleur fonds spécialisé dans ce domaine (453 périodiques vivants). Depuis 1973, elle a publié la Bibliographie Bildende Kunst. In der Deutschen Demokratischen Republik erschienene Veröffentlichungen zur bildenden Kunst und im Ausland erschienene Veröffentlichungen zur bildenden Kunst des Deutschen Demokratischen Republik 18. Il est prévu que la Bibliothèque régionale de Saxe décharge la Bibliothèque universitaire de Heidelberg en assumant, dans le cadre du programme de collecte spécialisée de la DFG, les secteurs « Art du XXe siècle », « Design », «Photographie », « Publicitaires ». Partout, dans les nouveaux Länder fédéraux, le besoin de mise à niveau est considérable pour ce qui est des ouvrages parus depuis la fin de la guerre, les bibliothèques ayant pour l'essentiel été réduites à faire des échanges. Pour combler au moins les lacunes les plus sensibles, il sera, à ce qu'on dit, accordé douze années durant un soutien particulièrement généreux aux bibliothèques d'Allemagne de l'Est, à tout le moins à celles qui relèvent désormais du ministère fédéral de la Recherche et de la Technologie. L'Association allemande de recherche DFG apportera aussi son aide. Avec tout cela, on réussira, espérons-le, à augmenter non seulement les moyens financiers mais aussi les postes de travail. Beaucoup de choses sont encore en cours, et l'essor économique des nouveaux Länder se produit plus lentement que prévu. On verra.

Novembre 1992

Illustration

  1.  (retour)↑  Cet article a été traduit par Bernard HUCHET
  2.  (retour)↑  Cet article a été traduit par Bernard HUCHET
  3.  (retour)↑  World Guide to libraries, Munich, New York..., 1991, p. 179.
  4.  (retour)↑  Cf. Ladislas BUZAS, Deutsche Bibliotheksgeschichte der neuesten Zeit (1800-1945), Wiesbaden, 1978, p. 16-28. (Elemente des Buch-und Bibliothekswesens ; 3). Clemens KÖTTELWESCH, Das wissenchaftliche Bibliothekswesen in der Bundesrepublik Deutschland, VoL 1 : Die Bibliotheken. Aufgabe und Strukturen, Frankfurt am Main, 1980, p. 15-69, notamment p. 15 et suivantes. [Gisela von] BUSSE, [Horst] ERNESTUS, [Engelbert] PLASSMANN, Das Bibliothekswesen der Bundesrepublik Deutschland, Wiesbaden, 1983, p. 40-53. Bernhard FABIAN, Buch, Bibliothek und geisteswissenschaftliche Forschung. Zu Problemen der Literaturversorgung und Literaturproduktion in der Bundesrepublik Deutschland, Göttingen, 1983, p. 40-46. (Schriftenreihe der Stiftung Volkswagenwerk ; 24).
  5.  (retour)↑  Ce sont la Zentralbibliothek der Medizin à Cologne (Bibliothèque centrale de médecine), la Technische Informationsbibliothek à Hanovre (Bibliothèque d'information technique), la Bibliothek des Instituts für Weltwirtschaft à Kiel (Bibliothèque de l'Institut d'économie mondiale), et la Zentralbibliothek der Landbauwissenschaft à Bonn (Bibliothèque centrale des sciences agricoles).
  6.  (retour)↑  BUSSE, ERNESTUS et PLASSMANN, loc. cit., p. 76-80.
  7.  (retour)↑  Cf KÖTTELWESCH, loc. cit., p. 71, où l'auteur parle d'une « bibliothèque spécialisée décentralisée ».
  8.  (retour)↑  Il semble qu'on préfère aussi dans d'autres pays un réseau de bibliothèques reposant sur le principe d'un partenariat égalitaire, plutôt qu'une seule bibliothèque nationale des arts. « L'idéal d'une bibliothèque nationale des arts unique n'est pas plus praticable que celui d'une bibliothèque nationale unique. L'alternative est de considérer toutes les bibliothèques d'art d'un même pays comme constituant la bibliothèque nationale des arts... », lit-on dans un rapport de Clive PHILLPOT (« National art libraries : monoliths or artels ? » Art libruries journal, 13 (1988), 1, p. 4-8. Cf. aussi William B. WALKER, « National art libraries ? In New York ? » Art documentation, 9 (1990), p. 76-78.
  9.  (retour)↑  Leur présentation dans le World Guide to special libraries, 2e éd., Munich, New York..., 1990, est confuse parce que les bibliothèques intéressées sont répertoriées sous trois rubriques distinctes (Architecture, Art hitory, Fine arts), et que certaines d'entre elles apparaissent plusieurs fois.
  10.  (retour)↑  Parmi les bibliothèques d'art allemandes d'importance régionale, les principales sont :
    - la Bibliothek der Staatlichen Kunstsammlungen (Bibliothèque des collections d'art de l'Etat) de Karlsruhe (160 000 vol., 649 périodiques vivants) ;
    - la Bibliothek des Museums für Kunst und Gewerbe (Bibliothèque du Musée des arts et de l'industrie) à Hambourg (130 000 vol., 479 périodiques vivants) ;
    - la Bibliothek des Kunsthistorischen Instituts (Bibliothèque de l'Institut d'histoire de l'art) de l'Université de Bonn (135 000 vol., 320 périodiques vivants). Pour l'histoire des bibliothèques d'art allemandes, cf. l'essai de Thomas LERSCH : « Art libraries in the Federal Republic of Germany », Art libraries journal, 9 (1984), 3/4, p. 8-25, particulièrement p. 8 et suivantes.
  11.  (retour)↑  Cf. Bibliothekarische Arbeitsgemeinschaften in der Bundesrepublik Deutschland, Berlin, 1983, particulièrement p. 25 et suivante (Arbeitsgemeinschaft der Spezialbibliotheken. Schriftenreihe ; 4).
  12.  (retour)↑  Horst-Johannes TÜMMERS (réd.), Deutsche Kunstbibliotheke = German art libraries : Berlin, Florenz, Köln, München, Nürnberg, Rom, Munich, 1975, p. Il (Arbeitsgemeinschaft der Kunstbibliotheken).
  13.  (retour)↑  Grâce à une généreuse dotation sur les crédits spécifiques de son organisme de tutelle, la bibliothèque de la Hertziana peut renoncer, depuis 1978, aux subventions de la DFG.
  14.  (retour)↑  Le programme de la DFG se limite aux ouvrages relatifs à l'art européen. Il ne prend pas en considération le secteur de l'art extra-européen, qui est intégralement collecté dans certaines grandes bibliothèques d'art, comme la National Art Library à Londres.
  15.  (retour)↑  Pour autant que je sache, il n'y a dans les autres pays de programmes d'acquisitions partagées, dans le domaine des bibliothèques d'art, qu'au niveau municipal ou régional.
  16.  (retour)↑  Voir à ce sujet Konrad SCHEURMANN : « Spurensuche. Archive für moderne Kunst », Jahresring, 36 (1989), p. 62-77 ; Antje B. LEMKE : « Art archives : a common concern of archivists, librarians and museum professionals », Art libraries journal, 14 (1989), 2, p. 5-11.
  17.  (retour)↑  Cf. Gisela von BUSSE, Struktur und Organisation des wissenschaftlichen Bibliothekswesens in der Bunderepublik Deutschland : Entwicklungen 1945-1975, Wiesbaden, 1977, p. 531-549.
  18.  (retour)↑  Cf. Eberhard SLENCZKA, « Thesen zu einem Verbund der Kunstbibliotheken » 23. Arbeits-und Fortbildungstagung der ASpB/Sektion 5 imDBV. Wissenschaftliche Information im europäischen Rahmen, 13. bis 16 März 1991 in München, Leverkusen, 1991, p. 145 et suivante
  19.  (retour)↑  Voir en particulier Bericht über die... Tagung der ASpB, vol. 11 (1967) et suivants.
  20.  (retour)↑  Bibliographie des arts plastiques. Publications sur les arts plastiques parues en République démocratique d'Allemagne et publications parues à l'étranger sur les arts plastiques en République démocratique d'Allemagne.