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Lecture étudiante

Martine Poulain

Le Ministère de l'Education nationale s'interroge sur les pratiques de lecture des étudiants, que celles-ci s'exercent dans le cadre de leurs loisirs ou qu'elles aient lieu dans le cadre de leurs études. On le sait, beaucoup d'indicateurs montrent une baisse de l'intensité de lecture chez les étudiants et le corps professoral s'inquiète des difficultés que ceux-ci rencontrent dans la maîtrise de l'écrit. La Mission lecture a été créée dans ce contexte 1 et est rattachée à la sous-direction des bibliothèques universitaires, fait significatif de la volonté de cette dernière de s'impliquer généralement sur le terrain de la lecture et de voir les bibliothèques sortir de leurs murs et envisager la question des propositions de lecture de manière globale. La Mission lecture organisait en juillet dernier à Royaumont un colloque riche d'échanges.

Comparaisons européennes

Pour Jean Hébrard, conseiller auprès du ministre de l'Education nationale et de la culture, les performances de lecture des élèves et étudiants français ne sont pas mauvaises, loin s'en faut. Une évaluation comparative menée dans divers pays, place les élèves français à l'âge de 9 ans en cinquième rang, et à l'âge de 14 ans au deuxième rang. L'avance des élèves français serait notamment radicale dans le domaine de la lecture littéraire. Mais les étudiants ne savent peut-être pas adapter leurs capacités de lecture aux besoins d'aujourd'hui. Et savent-ils lire autre chose que leurs lectures d'études ? La question de la lecture étudiante est devenue centrale, parce qu'« elle nous interroge sur notre démocratie, sur notre citoyenneté et parce que lire est aujourd'hui devenu une valeur alors que ce n'était qu'une pratique ». L'unité livre a-t-elle encore un sens ? Comment distinguer déclarations de lecture et lectures effectives ? Comment s'effectuent les circulations des imprimés dans le milieu étudiant ? Quelle est aujourd'hui la place des étudiants dans la cité ? Quelles politiques mener ?

Une enquête ambitieuse est en cours, prise en charge par l'Observatoire du changement social et qui concerne les modes de vie étudiants. Aucune étude d'une certaine ampleur n'a été menée sur ce thème depuis un certain nombre d'années. Elle s'intéressera à la définition de ce qui fait, ou non, l'identité étudiante, aux lieux de vie et aux pratiques de ces derniers. L'hypothèse est celle d'une transformation des âges de la vie, la période étudiante étant moins qu'avant une phase de rupture. Le mode de vie étudiant serait alors un âge de transition qui se prolonge. Les lieux d'habitation sont un autre signe de la modification des frontières : les étudiants vivent davantage dans leur famille certes, mais ils ont surtout plusieurs lieux de résidence qui sont autant de lieux de référence.

Les étudiants, souligne Marc-Henri Soulet, se réfèrent à deux mondes à la fois : celui de la communauté étudiante certes, mais aussi celui des jeunes, de leur tranche d'âge. Leurs pôles d'attraction traversent ces deux mondes et expliqueraient pour une part les évolutions de leurs pratiques culturelles.

Mais pour Olivier Donnat, pas de doute : la lecture étudiante, si l'on parle en termes de lecture de livres, a baissé. Il faut alors distinguer plus radicalement lecture et lecture de livres, penser que la « lecture-zapping » a peut-être vraiment augmenté et n'est pas considérée dans les déclarations des personnes ; il faut évoquer une possible modification des représentations et de la valeur de la lecture.

Enseignement de masse

Francine Demichel, sous-directeur des enseignements à la Direction des enseignements supérieurs, estime que la façon dont les étudiants appréhendent les cours a changé. Auparavant, le cours n'était qu'un des éléments de leur relation au savoir, les étudiants lisaient « à contre-cours ». Aujourd'hui, l'étudiant ne sait plus ce que l'enseignant attend de lui. Il n'a plus la démarche de trangression, de critique que doit être toute lecture étudiante. Il faut introduire dans les cursus des unités de valeur de documentation, des travaux dirigés de méthodologie, mais ne pas se contenter d'une vision fonctionnaliste de la lecture.

Un constat partagé par Françoise Kleltz qui a interviewé 450 étudiants et 100 enseignants et bibliothécaires et qui estime qu'« on lit moins et moins bien » 2. Selon Françoise Kleltz, les étudiants de DEUG 3 liraient de 5 à 12 livres par an, ceux de licence de 12 à 20, et les « thésards » autour de 30 livres par an. Si l'image de la valeur de la lecture est encore forte, les nouveaux étudiants s'appuient davantage sur la parole du professeur, qui doit suffire, et ont une pratique utilitariste de la lecture, liée à la préparation des examens. La lecture est une obligation dans le cursus et présentée comme n'ayant rien à voir avec celle que les étudiants pratiquent pour leur plaisir. La part de l'initiative personnelle dans le choix des lectures liées aux études est extrêmement réduite. Les étudiants seraient désemparés dans l'univers du livre, manquant de points de repère et de savoir-faire dans son usage. Un seul point positif dans ce sombre tableau : les étudiants auraient une vision extrêmement positive des bibliothèques municipales, à la fois pour la richesse des documents qu'ils y trouvent et les relations de sociabilité qu'ils y établissent.

Le temps, l'argent et la difficulté

A Toulouse-Le Mirail, des chercheurs ont mené une étude assez précise sur les difficultés rencontrées face à l'écrit par des étudiants de lettres modernes, psychologie et sciences de l'éducation. Françoise Sublet estime qu'un tiers des étudiants sont en difficulté de lecture (les étudiants en sciences de l'éducation étant les plus nombreux à l'éprouver...) : manque de plaisir de lire, incapacité à cerner les éléments d'information utile. Les étudiants qui travaillent à plein temps, les plus de 25 ans, ceux qui sont issus d'un milieu familial peu favorable sont les plus nombreux à éprouver ces lacunes. Plus généralement, les étudiants expriment les handicaps suivants : les livres qu'ils recherchent seraient toujours sortis ; ils manqueraient de temps et d'argent pour lire ; les bibliographies seraient trop abondantes ; il y aurait trop de bruit et pas assez de places en bibliothèque ; ils éprouveraient des difficultés dans le maniement des fichiers ; enfin, leur propre lecture serait trop lente.

Une étude en cours à l'IUFM 4 de Versailles s'essaie à faire remplir aux étudiants une fiche pour chaque livre lu (qu'il le soit entièrement ou simplement consulté). 500 fiches de lecture, pour 45 étudiants, ont été rassemblées. L'enquête est en cours de traitement, mais il est déjà clair que, paradoxalement :
- les étudiants les plus diplômés ont rendu le moins de fiches (peut-être n'ont-ils pas voulu jouer le jeu...),
- les mères de famille disent ne pas avoir de temps pour lire,
- la lecture de livres de pédagogie représente environ 20 % des lectures de ces futurs enseignants, la lecture de fiction environ 33 %,
- la moitié des livres lus viennent des bibliothèques,

30 % sont achetés, 16 % prêtés par des amis. « Les livres empruntés en bibliothèque sont essentiellement des livres de pédagogie et quelques livres de littérature enfantine. Les livres achetés sont essentiellement des livres de fiction, mais aussi des livres de culture. Les livres prêtés sont essentiellement des romans et jamais des documentaires ».

Les bibliothèques

Les actuels projets de construction sont l'occasion de réfléchir à l'organisation des bibliothèques universitaires. Les attentes de chacune des populations qui composent la communauté universitaire ne sont pas les mêmes. Il faut autoriser les besoins de communication des étudiants, notamment en premier cycle, mais aussi les exigences spécifiques des professeurs. Comment articuler une éventuelle répartition des collections par niveau (séparant les cycles comme le voulaient les « Instructions » de 1962) et une répartion disciplinaire efficace ? Beaucoup de bibliothèques et de projets en cours remettent en cause aujourd'hui une organisation de la bibliothèque par niveaux :Toulouse-Le Mirail, Paris VII, Orsay refusent dans leurs projets ce type de distinction. La préoccupation de tous est de développer le libre-accès.

Autre question importante : la formation des utilisateurs. Le développement du tutorat par des moniteurs-étudiants de niveau DEA 5 ou doctorats serait-il la formule miracle ? Beaucoup de formules d'initiation à la recherche documentaire existent aujourd'hui, mais, souligne Madeleine Jullien, de Paris VIII, le problème est celui du nombre. Comment former 1,3 million d'étudiants ?

Edition et librairie

L'édition scientifique et technique française, c'est, précise Serge Eyrolles, un marché de trois milliards de francs, soit 15 % du marché total du livre. C'est un secteur peu concentré, où l'on trouve une cohabitation, rare ailleurs, entre secteur public et secteur privé. Le chiffre d'affaires de l'édition a progressé entre 1986 et 1991 de 20,9 % en sciences et techniques et de 63,3 % en sciences humaines et sociales. Parallèlement la production annuelle est passée de 3 969 titres à 5 000 en sciences et techniques et de 2 353 à 3 305 en sciences humaines et sociales. Les tirages ont baissé : de 3 274 exemplaires par titre à 2 752 en sciences et techniques sur la même période, de 4 819 à 4 520 en sciences humaines et sociales. L'édition française a connu pendant vingt ans une « certaine aisance », encore accrue par les débouchés du marché du livre francophone. Une situation qui est aujourd'hui à mettre au passé.

Et Serge Eyrolles de regretter que responsables politiques et télévision publique ne se préoccupent guère de défendre la lecture, qu'il n'y ait « aucune synergie entre les éditeurs et les producteurs scientifiques », que l'installation de librairies sur les campus soit aussi lente. « Il y a un effort formidable de communication de la chaîne auteur-lecteur à faire ».

Du côté des presses universitaires

Plusieurs expériences ont été relatées et discutées en matière de presses universitaires : celle d'Orsay par exemple. La production est passée en cinq ans de cinq titres en mille exemplaires à 70 titres en 12 000 exemplaires. Une croissance qui devrait se poursuivre en partenariat avec un éditeur. Mais selon Maurice Garden, de la Direction de la recherche et des études doctorales et ancien directeur des Presses universitaires, il n'y a « guère plus d'une dizaine de Presses universitaires au sens plein du terme ». De plus, la qualité des productions n'est pas toujours évidente et n'est pas toujours en rapport avec la recherche universitaire. Les presses universitaires ne pourront subsister que « si elles s'ouvrent, s'il y a une véritable chaîne entre plusieurs universités ».

Regards comparatifs

Qu'en est-il de la lecture, des bibliothèques et des prescriptions enseignantes dans d'autres pays ?

Selon Alain Viala, il faudrait pouvoir comparer à la fois les modèles d'exigences pédagogiques et leurs différences et les modalités pratiques mises en œuvre pour les appliquer. En France, les ambitions sont grandes et l'encadrement pédagogique mince.

Gernot Gabel, vice-directeur de la bibliothèque municipale et universitaire de Cologne, rappela quelques chiffres, toujours impressionnants, sur les bibliothèques allemandes : 100 millions de livres dans les bibliothèques universitaires ; des dépenses d'acquisition qui se sont élevées en 1991 à 220 millions de marks et dont un tiers est consacré aux dépenses suivantes : sciences économiques, sciences juridiques, histoire, chimie, ouvrages de référence. La bibliothèque universitaire de Cologne compte 55 000 étudiants ; elle offre 2,5 millions de volumes, accueille 30 000 usagers inscrits et effectue environ un million de prêts annuels. Les acquisitions en 1991 ont représenté 55 000 volumes, dont 40 % en anglais. Pourtant, les bibliothèques allemandes ont dû réduire les acquisitions, suite aux hausses des prix des périodiques et des monographies. Cologne offre autour des établissements universitaires six ou sept librairies de taille moyenne. Mais il semble qu'en Allemagne aussi, l'étudiant ait des lectures de plus en plus pragmatiques, économes et utilitaires.

A Peter Hawkins est revenu de dresser un tableau de l'étudiant britannique. La Grande Bretagne compte « seulement » 700 000 étudiants. Le « cursus d'études est très intensif, stictement limité à trois ou quatre ans » : « si vous échouez, c'est la porte », « mais quasiment personne n'échoue » : 90 % de réussite à la licence... La moyenne d'âge des étudiants est jeune : de 18 à 22 ans. La convertibilité des dipômes sur le marché de l'emploi est grande : « Un étudiant en lettres classiques peut être recruté par une banque et formé comme expert-comptable ».

A Bristol, le quartier universitaire est situé en centre-ville, donc entouré de libraires et d'activités culturelles diverses. La bibliothèque universitaire possède un million de titres, pour une population étudiante de 9 000 personnes et 1 000 enseignants. Elle effectue 500 000 prêts par an, soit une moyenne de 50 documents empruntés par personne. Selon un sondage, les étudiants en lettres achèteraient 15 livres par an, les étudiants en sciences, 7. La grande majorité des achats concernerait les lectures liées aux programmes, les 25 % restants étant des lectures de divertissement. Il existe d'autre part un marché d'occasion. Tout celà n'empêche pas les mêmes inquiétudes et les mêmes plaintes sur l'abandon de la lecture par les étudiants...

On fit aussi le point sur les relations entre l'Etat les universités et leurs partenaires ainsi que sur la place des bibliothèques dans les délocalisations universitaires. Valence, expérience sur laquelle nous reviendrons, fut avec raison longuement mise à l'honneur.

  1.  (retour)↑  Voir Emmanuel FRAISSE, « Une mission lecture étudiante », Bull. Bibl. de France, t. 37, n° 1, 1992.
  2.  (retour)↑  Pour un aperçu plus complet du travail de Françoise Kleltz, on se référera à l'article « La lecture des étudiants en sciences humaines et sociales à l'université », paru dans Les Cahiers de l'économie du livre, n° 7, mars 1992.
  3.  (retour)↑  DEUG : Diplôme d'études universitaires générales.
  4.  (retour)↑  IUFM : Institut universitaire de formation des maîtres.
  5.  (retour)↑  DEA : Diplôme d'études approfondies.