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La France à l'exposition universelle

Séville 1992

Paris : Flammarion, 1992.-681 p. : ill. ; 19 cm.
ISBN 2-08-035202-4: 95 F.

par Anne-Marie Filiole

« Odyssée des messages et de la communication » (Régis Debray), mémoire vive, le pavillon français plonge ses racines dans l'histoire médiatique et se projette dans l'espace de tous les possibles, franchissant, de 1492 à 1992, cinq siècles prodigieux, depuis le lieu clos du manuscrit médiéval jusqu'à l'image numérisée d'un monde totalement ouvert. Transition entre deux univers : le texte et le globe terrestre. Au XVe siècle déjà, Gutenberg ouvrait les frontières en imprimant l'écrit, qui se multiplia et s'affranchit avec vélocité. A travers les textes de Marco Polo et d'autres, Christophe Colomb, grand papivore, entrevit sa nouvelle route des Indes. Hier, les caravelles et le papier, aujourd'hui les satellites diffuseurs d'instantanés mondiaux et l'écran électronique.

Livre-monde

Ce livre un peu gigogne, un peu livre-monde est un superbe petit pavé iconographique, qui reprend, dans un style très soigné, les quatre temps du pavillon : « Architecture contemporaine », « Livre-monde », « Technologies du troisième millénaire », « Aspects de l'art contemporain »... Exposition universelle oblige, mise au point des progrès et avenir de l'homme...

Perspective très française, tous les points de vue sur l'éblouissante nudité d'une construction qui n'en finit pas de jouer dans ses transparences. Suggestion minimale ouverte de trois côtés, sans contour ni cloison, avec plancher de verre renvoyant à l'infini les images d'un écran souterrain bordé de quatre miroirs verticaux. Des reflets réflexions, soi et les autres pris dans les glaces, intérieur-extérieur, images inversées, l'étrange animation d'un monde flottant, virtuel, à peine surélevé. Temps délocalisé. Vertige suspendu. Etonnante abstraction matérielle.

Dans le puits d'images, Paris : Paris-livre et Paris-monde, six époques en maquettes d'eau plane sous les pieds, une histoire qui renvoie de la technique à la culture, de la culture à la ville, de la ville à la pensée. Urbanisme libre ou autoritaire, rangé ou dévoyé, où les siècles tracent des quartiers austères, raffinés, spirituels, des artères rectilignes ou des ébouriffures, des lieux de rencontre inspirés ou conspirant, dévoreurs d'écrits, producteurs de papier, libelles, romans, journaux, où mise en page et mise en rues se confondent, histoire et imprimerie s'emmêlent, technique et pensée progressent sans cesse, achevant leur dialogue sur un écran de toutes les combinaisons.

Savoir-faire

Plus l'on pousse la technique, plus le monde se rapproche. Plus l'horizon s'élargit, plus la terre diminue. Connaissance, découverte et progrès, la ville universelle est « issue de la contraction tellurique des télécommunications » (Paul Virilio). Le monde actuel est un texte vivant pris dans le maillage systématique d'une infinité de réseaux, communications toujours plus denses qui éclatent les pouvoirs et mondialisent les événements. Navigation modeme. Téléviseurs, téléscripteurs, télétravail, télécommunications, bientôt « télévie » d'un bout à l'autre d'une « médiasphère ». Transmission immédiate des messages, transport accéléré des hommes. Les missiles déchirent l'horizon de la planète...

Surplombant l'histoire en devenir, la Biode ou cité symbolique du troisième millénaire en orbite autour de la terre. Foisonnement science et technologie. Projection d'un futur en partie déterminé par les progrès de la biologie, des sciences de l'information et de l'environnement. Informatique, loisirs, santé, matériaux, agro-alimentaire, énergies... Du savoir au savoir-faire, un continuum de systèmes ouverts échangeant par écrans interposés, estompant les frontières entre vie professionnelle et vie privée, ajoutant les circuits intégrés aux interconnexions, traversant les entreprises d'un flux ininterrompu d'informations, nouvelle matière première de toute chose.

Une « terre à grande vitesse » qui multiplie les postes de travail et les équipes, isole et spécialise les individus, dépersonnalise toute relation et doit réécrire de nouveaux dialogues, une autre convivialité. Dont la réussite sera l'approche globale, multidimensionnelle, interactive des phénomènes et de la transmission des savoirs... Une immense entreprise culturelle aux interférences croissantes, synergie science et poésie, art et technique, éducation et loisirs..., préfigurée par le Futuroscope de Poitiers et la Cité des sciences et de l'industrie de La Villette...

Plus les appareillages sont lourds, plus libre est l'imagination et vive l'intelligence. Ressource inépuisable, celle-ci connaît une consommation sans borne. Réalité virtuelle, image de synthèse, modélisation, prospective, anticipation..., maîtres mots de demain. L'immatériel généré ex nihilo...

Un univers paradoxal

Les peintures exposées dans le salon d'honneur participent à l'ouverture des temps. Arts et métiers s'imbriquent. Avec Soulages, Matta, Hantaï, Ale-chinsky et d'autres, l'art conceptuel a remis en cause toutes les formes connues, « ouvrant l'espace pictural que le postcubisme verrouillait » (Catherine Millet). Structures libres, cadres vides, fuite des corps... « Expression d'une société tout entière mise en spectacle, absorbée dans la contemplation de son propre reflet ». Eclatement, confusion, silence propices à la liberté d'où surgit un univers paradoxal. « Atomisation de propositions avant-gardistes » (Gérard Gassiot Talabot), apparitions fragmentaires, glissements sémantiques, où le phénomène de « glaciation » côtoie, dans ses imperceptibles frémissements, les nouvelles figurations, narratives, expressionnistes, critiques, d'une époque abstraite reconstruite.

« Le bonheur du provisoire suffit » dit quelque part Régis Debray dans ce livre. Reste que, dans ce monde perçu et recréé à travers des machines à voir, à entendre, à lire, à écrire, à gérer..., dans ce monde dominé où tout est devenu possible, où « la mort elle-même recule et la vieillesse rajeunit » (Michel Serres), l'homme des pays développés a besoin de maîtriser sa domination, de protéger les sites et les espèces, de préserver l'environnement et la biosphère, de renouveler les énergies, d'acquérir une conscience planétaire englobant le tiers et le quart monde, en un mot de mesurer ses actes qui vont « peser des mégatonnes » sur les générations futures. La sagesse entre aussi dans ce bloc d'imagerie. A l'ombre de toutes les Lumières, passées et à venir, la philosophie tente encore de prendre des distances réfléchies. L'exposition s'achève, mais il est bon de flâner à loisir dans ce livre mémoires et prévisions qui, malgré ses défauts, et peut-être grâce à eux, multiplie les passages vers un monde sans frontières, complexe et polymorphe.