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Jacques Breton

Les Collections policières en France

au tournant des années 1990

Paris : Ed. du Cercle de la librairie, 1992. - 623 p. ; 24 cm.
ISBN 2-7654-0495-X : 220 F

par Jean-Pierre Brèthes

De 1920 à 1969, le roman policier n'a fait l'objet que de dix études ou essais (soit en moyenne un tous les cinq ans) ; de 1970 à 1979, à nouveau dix (soit un par an) ; de 1980 à 1989, plus de soixante (soit plus de six par an). Voilà qui semble suffisamment parlant : cette multiplication de la recherche, dénombrée et analysée ici par Jacques Breton dans le chapitre 9, montre l'annoblissement rapide de ce que les universitaires reléguaient il y a peu encore dans les bas-fonds de la sous-littérature (même s'ils en lisaient souvent ou en écrivaient parfois).

La voie bibliographique, frayée dès 1975 par Yvon Allard dans Paralittératures (2e éd., 1979), puis poursuivie par les bibliothèques de la Ville de Paris (Enquête sur le roman policier, 1978), a été largement balisée dans la décennie 80 : aux annuels de Michel Lebrun (L'Almanach du crime, 1980-1984, puis L"Année du polar, 1985-1988), se sont ajoutées des recensions encyclopédiques (Trésors du roman policier, de Jacques Bisceglia, 1981, 2e éd., 1984), des études systématiques des collections Série noire (SN : voyage au bout de la noire, 1982), Le Masque (Le vrai visage du Masque, 1984) et La Chouette (Les métamorphoses de la Chouette, 1986) dues à Jacques Baudou, Claude Mesplède et Jean-Jacques Schléret, la mise en route d'une bibliothèque consacrée au roman policier, la BILIPO (Bibliothèque des littératures policières, 74-76 rue Mouffetard 75015 Paris, qui reçoit un exemplaire du dépôt légal des romans policiers) et de sa revue bibliographique analytique et critique Les Crimes du trimestre (1985-1990, 20 numéros).

L'année 1990 a été marquée par la publication d'une somme : Les Écrits sur le roman policier de Norbert Spehner et Yvon Allard 1 et par le lancement d'un nouvel annuel, dirigé par Jean-Claude Alizet, L"Année du polar, de la SF, du fantastique et de l'espionnage 2, dont le deuxième volume vient de paraître. Les Crimes du trimestre se sont transformés en Les Crimes de l'année dont le premier numéro qui couvre 1991 vient également de paraître.

C'est dans ce contexte bibliographique que Jacques Breton, dont on connaît les travaux bibliologiques (Le Livre français contemporain, Solin, 1988, 2 vol.), publie Les Collections policières en France, ouvrage monumental de plus de 600 pages, qui passionnera les amateurs et devrait retenir l'attention des bibliothécaires. Il y a certes longtemps que des bibliothécaires ont cessé de considérer le polar comme un parent pauvre et ne se contentent plus d'admettre les dons les plus tocards des lecteurs. Le temps est pourtant proche où Gérard Maquet dans Littérature policière et bibliothèques publiques (Ed. du CLPCF, 1989) se croit encore obligé de proposer des listes sélectives d'acquisitions aux bibliothécaires censés être ignorants dans ce domaine. Il est vrai que le tri s'impose : une littérature qui, par définition, vise la grande diffusion charrie forcément le pire et le meilleur. Mais - et sur ce point, nous devons être clair - il ne s'agit pas pour autant d'établir des classements par rapport à la littérature générale : un bon polar est d'abord un bon roman, il vaut autant qu'un bon roman, et certainement plus qu'un mauvais roman de littérature générale. Or, en regardant les rayons des librairies et des bibliothèques, on constate qu'au fond, la médiocrité est tout aussi courante en littérature générale qu'en littérature policière. Si l'on doit être sélectif, commençons à l'être également dans le choix des romans-romans !

En même temps qu'œuvre bibliographique, Jacques Breton veut faire œuvre bibliologique : l'objet de son ouvrage est de recenser et d'analyser les collections vivantes de romans policiers en France entre 1986 et 1990. Pourquoi les collections ? Parce que le polar est par excellence le genre qui a besoin de la collection pour fleurir et s'épanouir 3 : les choix de la couleur, du papier, du format, de la typographie jouent un rôle aussi important que le choix des auteurs, des thèmes, des styles et des ambiances, dans la politique de chaque éditeur. Et c'est bien ainsi que se crée la connivence entre les ouvrages et les lecteurs et qu'ils méritent de voisiner sur les rayons. Une Série noire ne ressemble pas à un Masque, et leurs lecteurs l'entendent bien ainsi. Si certains auteurs passent d'une collection à une autre, c'est en adaptant leur écriture ou leurs thèmes. Pourquoi 1986-1990 ?

C'est que le recensement opéré par Michel Lebrun dans L"Année du polar s'arrête cette année-là.

Exhaustivité et bibliologie

Jacques Breton observe que quantitativement (en nombre de titres), le polar a davantage progressé que le roman en général. Malheureusement, cela s'est accompagné d'une chute (et le mot est presque faible) dramatique du tirage moyen qui passe de 26 920 en 1986 à 16 410 en 1990 (notons qu'il était de 42 811 en 1976). Cette dégringolade est qualifiée d'« alarmante », d'« inquiétante », par l'auteur et, ajoutée à d'autres observations, lui fait voir l'avenir en sombre :
- le pourcentage d'inédits, et en particulier d'inédits français, est peu encourageant ; on préfère les valeurs sûres ou les traductions étrangères, gage à peu près certain de succès (les collections Rivages / Noir et Polar / USA) ;
- les trois grands groupes d'édition publient à eux seuls les 3/4 des polars, ce qui laisse peu de marge aux autres : s'ils découvrent de bons auteurs, ceux-ci succombent à la surenchère des grands éditeurs ;
- une bonne partie des nouveautés (surtout chez les grands groupes) est marquée du sceau de la médiocrité : sur les 6 à 700 titres annuels, Jacques Breton estime que 200 seulement y échappent 4 ;
- plus grave, le lectorat ne semble pas s'élargir 5, en dépit des tentatives faites par les éditeurs pour gagner de jeunes lecteurs : Jacques Breton, en une page assassine (mais non dénuée de vérité), démontre qu'on a affaire avec ces collections de livres écrits spécialement pour la jeunesse à des « pseudo-collections policières ».

L'ouvrage comprend deux parties : d'abord une description raisonnée des principaux éditeurs et collections, parmi lesquels Le Masque a la place d'honneur, suivi immédiatement par la Série noire, l'empire du groupe de la Cité, Hachette, et les autres éditeurs. En général, Jacques Breton présente un historique de la collection, la décrit, indique les changements de tendance s'il y a lieu, énumère les principaux auteurs, avec un décompte toujours précis : on apprend ainsi qu'Agatha Christie n'occupe que 15 titres sur 221 Masque de 1927 à 1936, alors que de 1945 à 1954, elle occupe 21 titres sur 168, ce qui montre que le roman de détection n'était pas dominant au début du Masque et que le succès d'Agatha Christie n'est venu que peu à peu. L'auteur explore aussi les sous-séries et essaie de déterminer (souvent avec bonheur) ce qui fait la spécificité de chacune. L'intérêt de l'ouvrage est que, tout en faisant la part belle aux collections les plus intéressantes ou les plus prolifiques, il s'efforce de n'en oublier aucune, même si elles paraissent sans valeur : en bon défenseur des littératures policières, Jacques Breton fait dans l'exhaustivité critique.

Il stigmatise donc les traductions tronquées et aléatoires qui ont longtemps régné dans Le Masque ou la Série noire. Il dénonce les romans « truffés de flagomerie » de Beretta 9 mm, le « franglais particulièrement laborieux » de Secret défense, etc. Pourtant, le plus souvent, Jacques Breton se veut bibliologue objectif : il s'interroge sur les choix d'auteurs ou de titres, les prix de vente retenus, les stratégies éditoriales, la dernière en date étant de faire paraître de plus en plus d'ouvrages hors collection, à un format et à un prix de vente analogue à celui des romans littéraires. Ce désenclavement du genre policier lui semble risqué, car le public traditionnel ne suit pas et rien ne dit qu'un nouveau public est vraiment gagné.

La première partie de l'ouvrage s'achève sur un chapitre consacré aux études et essais sur le roman policier parus depuis la fameuse thèse de Régis Messac, Le Détective novel et l'influence de la pensée scientifique (1929). Chaque titre est analysé et décortiqué, depuis les textes fondateurs (et la dictature longtemps exercée par Thomas Narcejac) jusqu'à la sortie du ghetto dans la décennie 1980-1989, marquée par des travaux bibliographiques, historiques, analytiques et informatifs. Et c'est avec satisfaction que l'auteur peut noter qu'il existe désormais un groupe de spécialistes qui « ont la certitude d'être publiés », ce qui explique le relatif grand nombre d'ouvrages parus.

Rendez-vous dans cinq ans

La deuxième partie est un recensement de tous les titres parus de 1986 à 1990, collection par collection, ces dernières étant présentées dans le même ordre que dans la première partie. Chaque liste de titres est précédée d'une notice descriptive et signalétique de la collection : format, épaisseur, couleur, maquette, prix. Chaque livre est ensuite signalé par son auteur (et le pseudonyme s'il y a lieu), son titre (avec, en cas de traduction, le titre original, sa date de publication originale et la mention du traducteur), la date de parution, le nombre de pages, la numérotation dans la collection, et éventuellement la date de la première édition en français et du titre d'alors (s'il y a eu changement de titre). On le voit, le travail est très complet. Et dans un corpus aussi vaste, où plus de 3 000 titres sont recensés, nous n'avons relevé que quelques rares oublis de traducteurs ou de titres originaux, de mention de première édition française (ainsi pour Geoffrey Homes, Pendez-moi haut et court, p. 578, il n'est pas fait mention des deux premières éditions par Gallimard en Série noire, puis en Poche noire), de nombre de pages... Certains titres apparaissent deux fois sans raison (p. 365 et 387, par exemple pour quatre titres du Fleuve noir collationnés d'un côté en Fleuve noir grand format, de l'autre en Fleuve noir hors collection). On relève une erreur de nom d'auteur, p. 600, où l'on lit Garcia, alors qu'il s'agit de Blas, pour L"Arbre de Guernica, une mauvaise attribution de première édition pour Alexis Lecaye, Einstein et Sherlock Holmes, en 1981, alors que Lecaye publia cette année-là Marx et Sherlock Holmes. On trouve deux index : celui des auteurs comprend aussi les pseudonymes, Brice y est mal classé. Celui des collections, sous-collections et séries mélange en fait éditeurs et collections. Les sous-collections n'y sont pas toujours clairement indiquées : ainsi, s'il y a bien entre parenthèses UGE 10-18 pour l'Aventure insensée et Nuits blêmes, rien n'indique que Grands détectives est aussi une sous-collection de 10-18.

Cette somme va rester sans doute un modèle et un point de départ obligé pour la recherche bibliologique, pour la préparation d'expositions sur le thème du roman policier, pour mieux comprendre et cemer ce monde très mouvant. Peut-on donner rendez-vous à Jacques Breton dans cinq ans pour une nouvelle mise au point sur la période 1990-1994 ? En tout cas, on lui souhaite de voir son monumental ouvrage figurer sur les rayons de tous les bibliothécaires éclairés.

  1.  (retour)↑  Cf. analyse in BBF, 1991, n° 6, p. 598-600.
  2.  (retour)↑  Cf. analyse in BBF, 1991, n° 5, p. 503-504.
  3.  (retour)↑  A cet égard la désaffection des lecteurs dûment constatée par les éditeurs, puisque le tirage est en forte baisse, semble aller de pair avec le nombre de plus en plus grand de romans policiers publiés hors collection.
  4.  (retour)↑  Nous pensons que cela n'est pas si mal, et que s'il y avait aussi 1/3 de bons ou très bons romans dans la littérature générale, la lecture aurait encore de beaux jours devant elle !
  5.  (retour)↑  Sur les causes de la stagnation ou de la désaffection du lectorat de romans policiers, on ne peut, en l'absence d'études sociologiques sérieuses, que poser quelques hypothèses : absence de renouvellement des collections de polars, concurrence des nouveaux loisirs, en particulier de la multiplication des chaînes de télévision et de l'apparition du magnétoscope. Il faut bien dire que ce sont les collections les plus populaires qui ont le plus régressé, jusqu'à disparition parfois (cf. Fleuve noir). Ce lectorat populaire a-t-il évolué vers d'autres lectures ou bien trouve-t-il le même plaisir dans d'autres formes de loisir ?