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Roland Bertin

Gérard Desarthe

Leur fureur de lire

Paris : BPI-Centre Georges Pompidou, 1991.
(Deux cassettes)
ISBN : 2-902706-35-9

par Martine Poulain

Arielle Rousselle continue, avec un entêtement qui l'honore, à penser l'écrit et l'oral comme complémentaires, la lecture des écrits et leur mise en voix comme source de nouveaux plaisirs du texte et de nouvelles façons de le ressentir et de le comprendre. Elle fait aussi partie d'un club (trop restreint) qui pense que les bibliothèques peuvent et doivent se faire éditeurs, afin d'affirmer que, non contentes de contribuer à la conservation et à la transmission des écrits, elles sont l'un des lieux où ceux-ci peuvent voir leurs diverses expressions, leur place et leur sens discutés et confrontés.

Le tout pouvant se faire dans la complicité avec d'autres arts. Ainsi du théâtre. Roland Bertin et Gérard Desarthe prêtent leur voix irrésistibles et talentueuses à l'apologie des plaisirs et ressources de la lecture décrits et mis en scène par les écrivains entre XVIIIe et XXe siècles. Hugo, Tchekhov, Rousseau, Miller, Proust, Gide, Stendhal, Cavanna, Sartre, Calvino, Vallès, Rilke et tant d'autres sont du voyage. Ils disent les mutiples situations du lire et la multiplicité des sentiments et sensations qu'il procure. Ils disent que si la lecture est plaisir, elle peut être aussi inquiétude, obsession, interrogation - ce qui, au passage, conduit à soutenir l'expression « fureur de lire » comme étant aussi acceptable que d'autres. Contre ceux qui ne voudraient voir dans la lecture que repos sans enjeu pour l'âme, rappelons que la force de cette dernière est aussi, et peut-être surtout, d'être source de tous les questionnements et de toutes les remises en cause. Lire n'est pas seulement le lieu de la quiétude et d'une espèce d'absence au monde que rien ne viendrait troubler.

Le lecteur incontrôlable

A preuve, l'hostilité qu'elle procure parfois dans l'entourage du liseur : absent aux siens le lecteur est suspect, incontrôlable. Ainsi Colette raconte-t-elle la fascination teintée de jalousie qu'exercait sur elle sa soeur, dévoreuse de livres. Elle décrit l'habituelle inquiétude des parents devant une jeune fille qui « lit trop ». « A midi, ma sœur lisait déjà »... « Ma sœur aux longs cheveux ne mangeait plus », « bougeait à peine ». Pendant que la petite soeur entend avec envie défiler les noms des titres qu'elle ne comprend pas (Fromont jeune, La Chartreuse de Parme, le Vicomte de Bragelonne, les Chroniques de Charles V, les feuilletons du temps coupés et cousus, Voltaire, Ponson du Terrail, Les Misérables, Le Vicomte de Wakefield, La Terre, la collection de la Revue des deux mondes, celle du Joumal des dames et des demoiselles »), la mère tempête face à Hélène prise de fièvre et qui, dans son délire, appelle ces écrivains.

Ou Lamiel, obsédée par ses lectures, vivant à leur rythme et en leur nom, osant raconter à son oncle la vie de ses grands hommes, tels Mandrin ou Cartouche : « Apprenez », lui répond l'autre, choqué, « qu'il n'y a de grands hommes que les Saints ! ».

On connaît aussi les émois de l'enfant Sartre lorsqu'il lit des livres qu'il comprend mal. Ainsi des « secrets de l'amour » à la lecture de Madame Bovary : « J'aimais cette résistance coriace... Mystifié, fourbu, je goûtais l'ambiguë volonté de comprendre sans comprendre. C'était l'épaisseur du monde ». Si le livre est initiateur, il est aussi mystère et résistance : « De quoi parlent les livres? Qui les écrit ? Pourquoi ? ».

Lectures suspectes

L'accès à la lecture de Cavanna, fils d'immigrés italiens, ne se fait pas non plus dans une parfaite quiétude. Ses lectures préférées sont celles-là mêmes que le curé interdit. Dans la liste des livres interdits de l'abbé Martin, tout ce qui faisait le plaisir du jeune fou de lecture : Le Petit Illustré, L'Epatant, Cri-Cri, Fillette. Perplexe, mais terrorisé à l'idée de commettre un péché mortel, Cavanna décide « de ne plus acheter Le Petit Illustré et d'offrir à Jésus son sacrifice ». Mais, comble de malheur, les livres conseillés par le curé se révéleront d'un ennui insurmontable... Ah, comme la mère de Cavanna, pourtant soucieuse du Ciel et de ses représentants, regrette Bibi Fricotin...

Tous ces textes sont une preuve de plus de l'importance des lectures d'enfance. Non pas seulement, comme on le laisse souvent entendre, parce qu'elles constituent la base d'apprentissages et de constitution de savoirs, mais aussi par la force des émotions et des inquiétudes qu'elles provoquent. Les déplaisirs et les mystères, les incompréhensions et les manques ressentis par les enfants lecteurs sont porteurs d'autant de besoins lancinants de réponses qui les poursuivront à l'âge adulte. Rousseau qui lit avec son père « jusqu'au matin », qui se croit alors « grec ou romain », qui estime que ses lectures l'ont fait « libre et républicain », dit la distance entre la connaissance par les textes et l'expérience vitale : « Je n'avais aucune idée des choses, que tous les sentiments m'étaient déjà connus. Je n'avais rien connu, j'avais tout senti... ». Lire et vivre ne cesseront de devoir se prolonger et s'enrichir.

La lecture est toujours insérée dans un réseau de noeuds sociaux qui en expliquent les modes. Ainsi Jean des Bruyères, le brigand devenu lecteur. Autodidacte avant l'heure, celui-ci deviendra bon lecteur mais piètre brigand. La lecture l'a rendu sentimental, moral (il y prend « le dégoût pour le mal »), distancié par rapport à lui-même (il ne croit plus à son propre personnage). Le texte d'Italo Calvino est une illustration exemplaire des relations entre la lecture et le monde : la lecture y est bien à la fois distanciation, éloignement du monde, et prise sur le monde. Ainsi finissent parfois les hors-la-loi : comme le héros du livre qu'il est en train de lire pendant même qu'on l'emmène vers le lieu ultime, Jean des Bruyères finira pendu, perdu par les effets de son amour du lire.

Tels sont les multiples visages de la lecture et des lecteurs, toujours dans une relation agréablement trouble. Tous auraient pu ainsi dire avec Gide : « Je ne veux plus redevenir celui que j'étais avant d'avoir lu ».