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Bibliothèque et éducation

Martine Poulain

Le thème du congrès de l'ABF, tenu à Arles en mai dernier, était « Bibliothèque et éducation ». Jacqueline Gascuel l'introduisit en rappelant quelques étapes clés des rencontres entre bibliothèques et éducation dans l'histoire. La profession de bibliothécaire elle-même est structurellement liée au monde de l'éducation : un tiers des cadres A des bibliothèques n'ont-ils pas été enseignants à un moment de leur carrière ? N'ont-ils pas toujours eu tendance à définir leurs rôle et missions en référence à ceux des enseignants, quand bien même pour s'en distinguer, voire s'y opposer ? Pensons à Charles Schmidt inaugurant l'Heure Joyeuse en 1924 et la présentant comme bien loin des « armoires » que sont les bibliothèques scolaires. Pensons au lancement des bibliobus en 1945 ; il était dit qu'ils devaient aussi « aider l'instituteur à rester un intellectuel ». Les interrogations sur les rapports entre école et bibliothèques centrales de prêt ont été constantes. A partir de 1968, c'est la question des relations entre culture et éducation qui devient première et la bibliothèque semble le lieu idéal de réconciliation et de fédération de ces deux aspects de la formation humaine.

Consensus et concurrences

Pour Jean-Marie Privat, si le développement de la lecture est un consensus de base entre l'école et la bibliothèque, il n'empêche pas de traditionnelles relations de méfiance, voire d'ignorance, entre ces différentes catégories de médiateurs. Selon lui, « nos institutions valorisent le livre, mais n'apprennent ni à s'en servir, ni à quoi il sert ». Il est donc clair que « la convergence des philosophies culturelles n'exclut pas, au contraire, la concurrence pour la mise en œuvre des modèles ». Jean-Marie Privat s'est ainsi essayé à décliner et préciser les valeurs et les pratiques qui fédéraient ou opposaient enseignants et bibliothécaires. Mais il estime que les deux professions oublient le lecteur ordinaire en favorisant le lecteur « pétri de bonne volonté culturelle ». L'enseignant par exemple ne fait pas ce travail d'aide à la construction de l'attitude de lecteur : la pédagogie du livre est trop partielle, trop transmissive (au sens où elle part d'un présupposé de connivence culturelle entre enseignant et enseigné et exclut donc ceux qui y sont étrangers), trop légitime (la valorisation presque exclusive de la fiction en est un signe) ; l'approche du livre est bien souvent par trop décontextualisée, « le livre est réduit à sa lettre », « bien symbolique sans autre enjeu que sa fin propre », alors qu'aider le lecteur, c'est aussi situer un livre dans sa durée et le contexte de sa production.

Pour Jean-Marie Fabbiani, la rigidité des institutions d'enseignement et l'opération de « déréalisation / décontextualisation des corpus est bien à l'origine des tensions entre le système d'enseignement et le reste du corps social. Les relations entre école et bibliothèques ont été, selon lui, pensées sur plusieurs modes. Le modèle républicain pense la bibliothèque et l'école comme complémentaires : il n'y a pas alors de pluralité des cultures du livre. Le modèle moderniste « hédoniste » développé par les bibliothèques les définit comme remédiant aux carences ou à la fermeture de l'enseignement : « le travail pédagogique peut être alors inclus dans un travail social plus large », l'école étant de ce fait remise à sa place, relative.

Le prince et les savoirs

Plus tard, Gérard Losfeld cherchera à retracer l'évolution historique de la place des bibliothèques dans les relations aux savoirs. Les logiques anciennes à l'œuvre dans la constitution des bibliothèques (conservation de la totalité d'un patrimoine dans le souci de légitimer le prince et son pouvoir) sont en train de disparaître sous l'influence de plusieurs facteurs : l'explosion documentaire et les phénomènes connexes (émergence d'une micro-société de chercheurs, apparition d'une logique commerciale et concurrentielle, recours à la scientométrie pour mesurer les pertinences des bases de données et l'activité des chercheurs), l'explosion scolaire et la diversité des publics qui y interviennent. A ces deux bouleversements s'ajoute une rupture d'ordre épistémologique, véritable rupture de paradigmes : abandon d'une conception linéaire de la causalité, d'une vision hiérarchique du monde, de l'importance du sujet, invalidation du modèle de stabilité et de permanence, remise en cause des relations entre tradition et innovation. La stabilité du support est, moins que jamais, synonyme de l'immanence de son contenu. « Le lecteur crée l'horizon d'attente du texte en même temps qu'il le dévoile ». De plus, des ruptures d'ordre socioculturel devraient renforcer le rôle des bibliothèques et centres documentaires dans les années à venir, à condition que ces derniers soient aptes à mettre en œuvre de nouvelles logiques en agissant sur les lieux, les outils et les personnels. Agir sur les lieux, c'est cesser de privilégier le centre aux dépens de la périphérie et ainsi abandonner l'idée d'une bibliothèque totale, refuser les distinctions trop clivées entre les différents types de bibliothèques. Développer de nouveaux outils, c'est par exemple penser une bibliographie nouvellement définie, ainsi que le proposait récemment Mc Kenzie 1. Agir sur les personnels, c'est aussi développer les études sur l'histoire et la sociologie des productions, la science des textes et des discours. Pour Gérard Losfeld, pas de doute : les bibliothèques doivent se situer en dehors d'une logique patrimoniale, dans une logique de service.

Enfin Jean Goasguen a distingué sur le thème des relations entre bibliothèques et éducation ce qui relevait du secteur éducatif proprement dit, de la formation permanente, de l'autodidaxie. Les partenaires à ces différents niveaux d'intervention ne veulent pas être hiérarchisés, d'où recoupements divers et gaspillages. Toute expérience entreprise doit donner lieu à convention, à évaluation et être échelonnée sur plusieurs années. Or nombre de pratiques n'ont jamais été évaluées : les bibliobus scolaires, ou les bibliothèques-centres documentaires, pour ne prendre que deux exemples. Ne faut-il pas remettre en cause certaines frontières ? La tendance de l'école est de tout scolariser, celle des bibliothécaires de refuser de s'investir dans le domaine de l'accompagnement pédagogique. Certaines précisions seraient nécessaires, au risque de friser l'incohérence : ainsi, alors que les bibliothèques centrales de prêt se désinvestissent massivement du secteur scolaire, les bibliothèques municipales s'y réinvestissent tout aussi massivement...

Nouvelles officielles

Comme chaque année, le congrès fut aussi l'occasion d'écouter et de questionner Conseil supérieur des bibliothèques et administrations centrales.

Michel Melot s'est voulu grave. Le Conseil supérieur des bibliothèques (CSB) est, dit-il, dans une double expectative : il n'a pas reçu de réponse au rapport remis au Président de la République sur la Bibliothèque de France et il n'a pas de président après la démission d'André Miquel. La création d'une nouvelle commision sur la Bibliothèque de France, dont André Miquel a accepté de prendre la présidence, a suscité des clivages à l'intérieur du CSB ; tous ont cependant estimé que la nouvelle commission ne pouvait ni dépendre du Conseil supérieur, ni lui être rattachée. Mais la fragilité du Conseil a été ainsi mise en évidence.

Les travaux du Conseil au cours de l'année 1991 ont été rendus publics dans son rapport d'activité. Ils ont concerné notamment le projet de circulaire européenne sur le droit de prêt, la formation, le bénévolat. Le Conseil conteste, en vertu du principe de subsidiarité, le droit de la Commmunauté européenne à réglementer le prêt dans les pays membres, estime que celui-ci n'est pas la cause du piratage, mais que les « effets pervers » du prêt des documents doivent être compensés 2. Les réflexions sur la formation réaffirment l'unité des métiers de la documentation, « les bibliothécaires n'ayant rien à gagner à s'isoler dans des formations spécifiques ». Le Conseil plaide donc pour des formations communes, au moins au cours du 1er cycle.

Il insiste une nouvelle fois sur la nécessité de développer la recherche, dont le niveau « reste faible ». Enfin, il estime insuffisante la quantité des formations élémentaires, alors que le diplôme de l'ABF pourrait jouer un rôle fondamental de référence et déplore l'absence de manuels ou de guides à l'usage des bibliothèques ou leur trop petit nombre et l'inexistence d'outils communs aux bibliothécaires et aux enseignants par exemple.

Daniel Renoult a souligné les efforts en faveur du développement des bibliothèques universitaires : sur 467 MF de budget de fonctionnnement de 1992, 75 % sont pris en charge par l'Etat, même si l'on note une augmentation de la participation des collectivités territoriales. Le rééquilibrage géographique a amené à concentrer dans le Nord et l'Ouest 40 % des moyens et l'objectif de l'Etat reste 35 000 places supplémentaires en BU. Daniel Renoult a ensuite fait le bilan de l'état actuel des réseaux. Citons le cas de FOUDRE 3. L'expérience, qui aura duré 16 mois, s'est terminée fin juin. Le coût en a été important : 5,5 MF, pris en charge par l'Etat (67 %), France Télécom (22 %), Télésystèmes (11%). Le taux de satisfaction des demandes a été important en qualité et quantité des documents reçus. NUMERIS a fait la preuve de sa fiabilité. Le travail à un échelon international a été concluant. Mais des limites sont aussi apparues : le coût de la maintenance est élevée, l'infrastructure en matériel évoluant très vite, de nouveaux modèles se présentant sans cesse sur le marché. Le taux de demandes répétées d'un même article, une des hypothèses ayant servi de base à la tentative, s'est révélé très faible : on assiste bien au contraire à une très grande dispersion des besoins. L'expérience ne sera donc pas banalisée, et ce, pour plusieurs raisons : les questions de copyright ou d'ayants droit ne sont pas toutes résolues ; les méthodes de travail des partenaires étrangers sont souvent très différentes et rendent la tâche difficile ; les logiciels ne sont pas assez banalisés ; les disciplines et les sites qui auraient besoin de ces services ne sont pas suffisemment identifiés ; le coût est actuellement trop élevé.

Autre terrain sur lequel s'est investi la Sous-direction des bibliothèques universitaires : la lecture étudiante. Des missions lecture locale ont été créées dans certaines universités : ainsi à Lille, Grenoble, Toulouse. Des études particulières ont été entreprises : à l'IUFM 4 de Versailles, à Saint-Etienne, à Paris V, etc. On envisage de mettre sur pied, au cours de l'année universitaire 1992-93, des « semaines » universitaires du livre ici, des « trimestres » de l'écrit là, etc.

Enfin, les journées de Nice 5 ont montré que les présidents d'université s'approprient de plus en plus leur offre documentaire et que les directeurs de BU étaient bien décidés à changer l'image de marque de leurs établissements et de leurs services.

Réformes

Xavier Roy, tout fraîchement nommé directeur-adjoint à la Direction du livre et de la lecture, dut lui aussi se soumettre à son examen de passage devant les professionnels assemblés. Il rappela un certain nombre des investissements actuels de la DLL : les réformes d'organigramme en cours à la Direction et au Centre national des lettres 6 ont pour but « d'aider au renforcement de la carte documentaire » et de « rapprocher les instances de décision des bibliothèques qui agissent sur le terrain » et comportent deux points forts : « rénover les rapports de tutelle avec les grands établissements » et « promouvoir et développer les réseaux des bibliothèques en province ». Dans cette optique, plusieurs grandes mesures ont été prises ou plusieurs réalisations effectuées : réforme du concours particulier avec des crédits accrus pour répondre à quatre besoins (confirmer le rôle des BCP 7, doter les villes importantes de bibliothèques municipales à vocation régionale, augmenter les équipements de proximité, souternir la mise en réseau des différents établissements 8) ; lancement d'un plan d'évaluation des bibliothèques publiques (en est témoin le nouveau questionnaire pour le rapport annuel des bibliothèques ; en sera le signe un Atlas de la lecture en préparation) ; soutien d'une politique du patrimoine alliée à la mise en oeuvre d'expositions prestigieuses ; ouverture du Serveur bibliographique national et mise en route de la rétroconversion des notices dans sept bibliothèques, opération co-pilotée par la DLL et la Bibliothèque de France ; réforme du dépôt légal, qui devrait par ailleurs aider à la constitution de grandes offres régionales.

Enfin, indique toujours Xavier Roy, la réunion des ministères de l'Education et de la Culture a rapproché les actions de chacun, notamment dans les domaines de la formation (ainsi un centre commun de formation des bibliothécaires est prévu à Villeurbanne) ou sur le terrain, par un certain nombre de réalisations conjointes (qui associent par exemple antenne de bibliothèque universitaire et bibliothèque municipale).

La salle, comme à son accoutumée, a diversement apprécié ces bilans ou a souhaité obtenir des précisions sur tel ou tel point. Où en est le projet de bibliothèque universitaire à Tolbiac ? Qu'en est-il du reclassement des personnels ? On reprocha notamment à la réforme du concours particulier d'avoir exclu de ses « bénéfices » les départements de la petite couronne parisienne qui accueillent pourtant 4 millions d'habitants et 120 bibliothèques. On s'inquiéta aussi du sort fait à Médiadix, ex-centre de formation au CAFB 9, qui a accueilli année après année des générations d'étudiants, ou de celui réservé à l'agence de coopération AC2L 10. On demanda à l'ENSSIB 11 de prendre davantage en compte les besoins des personnels de lecture publique. On apporta des précisions sur la circulaire européenne sur le droit de prêt, etc.

Lors de la dernière demi-journée, des commissions particulières firent le point sur la loi (comment parvenir à une loi sur les bibliothèques publiques ?), la question de la gratuité ou du coût des services, la Bibliothèque de France.

  1.  (retour)↑  D. F Mc KENZIE, La bibliographie et la sociologie des textes, Le Cercle de la librairie, 1991, a fait l'objet d'un compte-rendu dans le numéro 3, 1992, du BBF.
  2.  (retour)↑  Rappelons les termes de la recommandation du CSB du 17 avril 1992 sur ce sujet : « Le CSB estime qu'il n'y a pas lieu de réglementer le prêt d'ouvrages au niveau du marché européen et que conformément au principe de subsidiarité, le prêt doit être exclu de la directive concernant le droit de location proposée par la Commission des communautés européennes. La démarche entreprise par la Commission des communautés européennes tire son origine, non pas de la nécessité de généraliser un « droit de prêt » sur les documents originaux, mais de la volonté de compenser les efforts de la copie privée des documents reproductibles par des appareils domestiques. Le CSB tient pour légitime cette question. C'est pourquoi il propose qu'elle soit traitée de façon juste et efficace, en fonction des moyens de reproduction propres à chaque type de documents ».
  3.  (retour)↑  FOUDRE : Fourniture de documents sur réseau électronique.
  4.  (retour)↑  IUFM : Institut universitaire de formation des maîtres.
  5.  (retour)↑  Voir dans ce numéro un compte rendu de ces journées.
  6.  (retour)↑  DLL : Direction du livre et de la lecture
    CNL : Centre national des lettres.
  7.  (retour)↑  BCP : Bibliothèque centrale de prêt.
  8.  (retour)↑  Voir dans ce même numéro, p. 12-23, l'article de Bertrand CALENGE.
  9.  (retour)↑  CAFB : Certificat d'aptitude aux fonctions de bibliothécaire.
  10.  (retour)↑  AC2L : Agence de coopération pour le livre, la lecture en Ile-de-France.
  11.  (retour)↑  ENSSIB : Ecole nationale supérieure des sciences de l'information et des bibliothèques.