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Statistiques statiques ou évaluation dynamique ?

Claude Husson

Depuis la « découverte » de l'illettrisme, les études sur les pratiques de lecture se multiplient et se diversifient, tandis que de grands éditeurs de littérature publient les plaidoyers et suggestions d'auteurs reconnus 1. Ces analyses s'appuient sur des enquêtes et sondages périodiques et, pour ce qui est des bibliothèques publiques, sur les statistiques annuelles établies par la Direction du livre et de la lecture (DLL) à partir des rapports de fonctionnement émanant desdites bibliothèques.

Une fréquentation « figée » par les statistiques

De ces dernières données, le chiffre statistique le plus largement utilisé, parce que le plus révélateur a priori, est celui de la part de la population inscrite en bibliothèque municipale. Le plus révélateur de quoi ? De la tendance générale à la lecture des Français, de leur comportement social, de l'impact de l'institution bibliothèque, de son évolution. Bref, de trop de choses pour que cet indice n'ait pas lui-même des comptes à rendre, particulièrement aux professionnels qui l'utilisent comme repère d'évaluation relative de l'efficience (degré de réussite par rapport à l'objectif : par principe, la desserte de toute la population) et de l'efficacité (degré de réussite au regard des moyens mis en œuvre) de leur propre établissement.

Comment un bibliothécaire peut-il se satisfaire d'un « taux de pénétration » national de 15,4 % (en 1989), d'une progression de 2 % de la valeur de ce taux en 2 ans ? D'autant que ce taux est lui-même surévalué, d'une part du fait que chaque établissement aura tendance à surévaluer plutôt que sous-évaluer ses résultats, d'autre part du fait que sont rapportés à la population de la commune-siège de la bibliothèque des inscrits issus d'autres communes.

L'effet démoralisant dans cette histoire provient de l'impression statique qu'engendre un chiffre qui n'évolue guère. Et ce, même si nous savons tous par expérience que notre public se renouvelle régulièrement. Mais dans quelle proportion ?

Sous la stabilité, le changement

Bayonne est une ville d'à peine plus de 40 000 habitants mais c'est le centre d'une agglomération dépassant très largement les 100 000 habitants (147 000 habitants d'après le dernier recensement de l'INSEE 2). Du fait qu'elle était la seule de l'agglomération, et parce qu'elle abrite un fonds ancien, un fonds local assez riche ainsi que des archives municipales, la bibliothèque a été transférée en 1976 dans un bâtiment de 4 000 m2. Depuis 1989, une bibliothèque de 1 800 m2 est ouverte dans la ville limitrophe d'Anglet (33 000 habitants). Cependant, en 1990, encore 45 % des emprunteurs individuels résident en dehors de Bayonne (y compris à Anglet), ce qui fait que les 9 500 emprunteurs de la BM de Bayonne ne représentent pas 24 % de la population, mais seulement 13 % 3 environ. Désespoir ! Pourtant la bibliothèque répond aux spécifications d'une « bonne bibliothèque » : personnel jeune et compétent, collections importantes et actualisées, diversification des médias (audio, vidéo), accès aux catalogues à domicile (minitel), horaires d'ouverture sur 6 jours, annexe de 500 m2 dans la ZUP 4, politique d'animation et de promotion.

Une donnée importante, confirmant de façon décisive le résultat précaire d'une enquête antérieure 5, nous a apporté un certain réconfort : le public de la bibliothèque se renouvelle chaque année dans une proportion très importante a priori 6 puisqu'il s'agit d'un bon tiers.

En effet, nous avons vérifié sur trois années successives que 35 % des actifs 7 d'une année (civile) ne se retrouvent pas parmi les actifs de l'année suivante (nous ne sommes pas en mesure d'évaluer combien « sautent » une année).

Courage, évaluons !

Sans prétendre à l'effet d'une révolution copernicienne, il est évident que cette information renouvelle singulièrement la problématique de ceux qui ont en charge le développement de la lecture publique : il ne s'agit plus essentiellement d'amener des irréductibles permanents à des pratiques de lecture (publique), mais aussi (et peut-être surtout) d'adapter le service public à des pratiques de lecture avérées (sans être précisément déterminées). Et ce, sans pour autant renoncer à sa mission de formation 8. Il apparaît alors clairement que la réflexion indispensable à l'amélioration de l'efficience du service, quittant le registre du sentiment de culpabilité et d'impuissance, gagne en sérénité. Parce qu'enfin - et il ne s'agit pas là d'un tour de passe-passe destiné à se donner bonne conscience à bon compte -, il n'est pas plus fondé de déterminer l'indice de réussite de la mission d'un service de lecture publique sur un an que sur plusieurs années. On ne voit décidément pas pourquoi les bibliothécaires auraient vocation au lamento 9.

Il serait donc intéressant de procéder à l'évaluation du taux de renouvellement du public de chaque établissement et d'essayer d'en dégager, plus que des moyennes - qui n'ont somme toute, comme le fameux « Français moyen », plus guère de signification -, d'éventuelles variables ou constantes permettant une avancée de la réflexion collective. Nul n'est mieux placé pour ce faire que la Direction du livre et de la lecture, au travers d'un formulaire de rapport annuel rénové et d'une meilleure exploitation informatique par croisements de données : il serait certainement plus utile d'élaborer une typologie selon les moyens et/ou selon les caractéristiques de fonctionnement que de présenter des chiffres par tranche ou ordre de population.

Mai 1992

Illustration
Répartition du taux de renouvellement des actifs

  1.  (retour)↑  Danielle SALLENAVE, Le Don des morts ; Daniel PENNAC, Comme un roman, pour ne citer que deux des plus récents.
  2.  (retour)↑  INSEE : Institut national de la statistique et des études économiques.
  3.  (retour)↑  Nous participons donc malgré nous, comme bien d'autres, à surévaluer le pourcentage global calculé honnêtement par la DLL en fonction des seules données recensées par le formulaire de rapport annuel.
  4.  (retour)↑  ZUP : Zone à urbaniser en priorité.
  5.  (retour)↑  Une enquête par sondage réalisée par des étudiants en sciences économiques indiquait que près de la moitié de la population déclarait avoir, un temps, fréquenté la bibliothèque.
  6.  (retour)↑  A priori, car ma lecture, sans doute imparfaite, de la presse professionnelle ne m'avait pas préparé à une telle « révélation ». Du reste l'enquête de 1979 (cf. Bulletin des bibliothèques de France, n° 6, 1980), aimablement signalée par Martine Poulain, sous-entend un taux deux fois moindre.
  7.  (retour)↑  Pour le système de gestion, « actifs » = emprunteurs. Une récente enquête effectuée pendant 1 mois auprès des utilisateurs de la salle de consultation nous conduit à évaluer à environ 1 500 (« extérieurs », non-inscrits pour éviter la cotisation due à ce titre et donc non-emprunteurs) le nombre complémentaire d'usagers réels de la bibliothèque sur une année. Ils échappent évidemment à tout comptage informatique.
  8.  (retour)↑  On objectera que toutes les études prouvent que les utilisateurs majoritaires des BM sont par ailleurs les plus « pratiquants » de la lecture et qu'il faut donc continuer à chercher à intéresser un public « réfractaire ». A quoi on peut répondre que malgré tous ses efforts d'aggiornamento, la bibliothèque demeure une institution et soulève justement à ce titre une méfiance certaine chez ces « réfractaires ». De nombreuses études montrent que les « faibles » lecteurs font davantage confiance à l'avis de leur entourage qu'à celui des « prescripteurs » (enseignant, libraire, bibliothécaire), ce que confirme d'ailleurs l'enquête locale en révélant l'efficacité très relative des diverses actions promotionnelles. Donc, pour gagner de nouveaux lecteurs, il y a tout intérêt à fidéliser le public actif, surtout ses composantes sociologiquement les plus « fragiles », car c'est bien lui notre meilleur « propagandiste »...
  9.  (retour)↑  Plus même, on peut se demander si la mobilisation de moyens en direction d'une cible qui n'est pas la bonne ne se traduit pas en fin de compte par un résultat négatif.