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Communication

nouvelles approches

Paris, CNET, 1991.- 231 p. ; 27 cm.
(Réseaux, n° 50, nov.-déc. 1991)
ISSN 0751-7971 : 50 F.

par Jean-François Tétu

La communication, on le sait, est devenue un ingrédient quasiment indispensable à tout discours social qui affiche sa modemité. Mais le flou conceptuel qui l'entoure ordinairement lui a donné une extension aussi considérable que la variété des usages qu'on en fait. Pourtant, le seul fait de voir dans la communication le remède miracle à des phénomènes aussi divers que le désordre dans les organisations, la faillite des grands récits, les déboires des croyances et des idéaux collectifs, en fait un objet d'interrogation pressant pour les sciences sociales.

Pour sa 50e livraison, la revue Réseaux offre un dossier consistant (plus de 200 pages) qui, sous le titre « Communication : nouvelles approches », propose un ensemble de pistes de recherches très vastes, sinon vraiment nouvelles, sur la plupart des questions fondamentales que l'engouement même du vocable occulte trop souvent : que savons-nous de nouveau sur la dynamique des processus de communication, des médiations produites par et avec les techniques de communication, et la place de la communication dans le lien social et ses pratiques ?

Les effets de réalité

E. Neveu et R. Reiffel, d'abord, suivis par Roger Lauter dans un article consacré à l'usage que l'entreprise fait de la communication, s'interrogent sur « les effets de réalité des sciences de la communication », i.e. tentent de mesurer les usages de cette catégorie. A la façon dont la muséologie, par exemple, porte la trace des objets légitimes de la recherche historienne d'un temps, ou dont la littérature ou le cinéma de ce siècle portent l'inscription de la psychanalyse ou du marxisme, les auteurs tentent de lire dans la société contemporaine les effets de théorie « qui sont en l'occurrence des effets de réalité » des sciences de la communication. Pari justifié par la place considérable prise par les discours sur la communication et les médias dans le paysage intellectuel et éditorial.

Que le déficit de communication soit « érigé en diagnostic de tous les malaises sociaux » montre la place récemment prise par l'objet communication et sa réévaluation symbolique grâce à des travaux « légitimes » ; ainsi, la communication tendrait à prendre la place des grands récits, ou en formerait un nouveau, « débarrassé de toute dimension messianique ou épique ». Les auteurs y analysent successivement trois de ces « effets de réalité » : « la certitude que le bien communiquer constitue le fondement du pouvoir et du lien social dans les champs sociaux les plus divers » ; les traces de cette certitude dans les logiques professionnelles (pour exemple les entreprises et les acteurs politiques) ; l'évolution des filières scolaires enfin, où on voit que la syllabe « COM », d'un usage publicitaire marqué dans les officines privées recouvre le plus souvent une évacuation des références théoriques et leur subordination à une logique purement utilitaire. Cette contribution stimulante s'achève par la description de la logique de la concurrence qui s'est installée entre les deux pôles constituants de la communication : le pôle académique des chercheurs et des universitaires, et le pôle professionnel qui revendique l'élaboration d'un savoir théorique « indigène » et l'emporte dans le rapport de force actuel parce qu'il « détient actuellement la position de gate-keeper qui commande l'accès à la visibilité sociale pour les travaux académiques ».

L'intention de communication

Patrice Flichy, dans le droit fil de ses derniers travaux (en particulier Une histoire de la communication modeme, 1991) pose de nouveau la question de la technique dans la communication. Après avoir rappelé, en trois étapes, la rencontre, dans les années cinquante, entre la sociologie de la communication et celle de l'innovation technique, puis la réflexion sur les rapports entre les institutions du savoir et les formes de la communication (Mac Luhan et Harold Innis), et enfin le renouveau de l'histoire des techniques aux Etats-Unis dans les années soixante, il propose trois pistes de recherche : la circulation de l'objet technique d'abord, envisagé dans son triple usage, technique, social et marchand, puis son évolution sur la longue durée, et enfin - ce qui constitue la part la plus neuve de ces propositions - le rapport entre la technique et le social envisagé au moment où l'innovation paraît être un outil d'utopie. Le rôle de l'utopie et son effet de mobilisation des acteurs politiques autant que scientifiques ou sociaux ouvre de façon tout à fait intéressante l'espace d'articulation entre la technique et la société.

Si Patrice Flichy montre du doigt des lacunes à combler, ce qu'il fait pour sa part dans ses derniers travaux, P. Livet reprend la question de l'analyse de la communication dans la lignée récente des travaux sur la pragmatique du langage. D'emblée, il s'écarte de la perspective d'analyse d'une communication « modèle », réussie, celle de Searle, par exemple, ou de Strawson, pour adopter une position plus proche de Sperber et Wilson ; il examine ainsi ce qui permet non pas la réussite de la communication, mais la poursuite du processus de communication, puis la réflexibilité de l'intention communicative et enfin les « actes » de langage. Il faut pour cela parcourir trois niveaux : celui de l'« intention informative », celui de l' « intention de communication » qu'il distingue de l'intention de « communiquer » parce qu'elle « porte précisément sur la possibilité de modifier les attitudes des partenaires à l'égard des autres ». C'est, dit-il, « le niveau où la communication vise sa propre modification ».

On voit que la piste proposée consiste à traiter la communication comme un procès qui essaie sans cesse de porter remède à ses défauts (d'où la référence à la « manifesteté mutuelle » de Sperber et Wilson, i.e. les points de conjonction entre les univers cognitifs des interlocuteurs). Il déplace donc logiquement les actes de parole de leur vertu performative vers l'intention de communiquer et la modification des attitudes qui s'accorde avec cette intention. Il s'agit donc de concilier une approche cognitive de la communication avec « la communication située » de l'ethnométhodologie qui refuse de définir a priori les règles d'une action mais les place dans la situation en cours.

L'ethnométhodologie est, on s'en doute, l'objet de la contribution suivante. En effet, à ces travaux originaux, Réseaux ajoute, comme il l'avait fait dans son n° 48 avec la traduction du texte de Jack Goody sur l'alphabet et l'écriture, deux traductions de textes inédits en français sur des questions majeures dans l'étude de la communication. Le premier est une traduction d'un article de John Héritage qui dresse un panorama global des recherches en ethnométhodologie, organisé autour des travaux de Garkinkel et de ses successeurs. Un des traits les plus remarquables de ce panorama est de présenter ces travaux dans le contexte scientifique de leur apparition. On sait la part capitale prise par l'ethnométhodologie dans l'analyse de la communication ordinaire (la conversation), mais John Heritage montre ici que l'ethnométhodologie contribue de façon directe à l'analyse de l'action sociale grâce à une approche « procédurale » qui décrit comment l'espace social se structure grâce à des processus de communication ; le concept majeur de cette démarche n'est d'ailleurs pas celui de « communication » mais d'« accountability », peu traduisible, qui désigne le caractère « observable-rapportable » d'une succession d'actions où on peut analyser l'ensemble des liens entre norme et situation...

La seconde traduction est celle d'un texte de Niklas Luhmann extrait de son livre majeur Soziale Systeme où il reprend sa théorie des systèmes sociaux en s'appuyant sur ce que Varela a récemment développé sous le nom d'« autopoièse ». C'est, là encore, la question de l'auto-organisation qui se trouve au centre de la réflexion. On pourra lire ce texte comme une critique très forte de la Théorie de l'agir communicationnel d'Habermas, parce que Luhmann s'oppose au fondement même de la théorie habermassienne : « La socialité n'est pas un cas particulier de l'action. Au contraire, c'est à travers la communication et l'attribution que l'action se constitue dans les systèmes sociaux, comme réduction de la complexité, comme auto-simplification indispensable du système ».

Pour conclure ce numéro particulièrement stimulant, un point de vue d'Elie Noam sur la déréglementation à la télévision et ses effets sur la prééminence de la production hollywoodienne sur les productions nationales constitue une véritable provocation aux idées reçues sur cette question. Il est cependant dommage que l'argumentation de Noam, présentée comme rigoureusement économique, enrichisse la sophistique du poids de l'économie ; exemple type : « Moins les importations coûtent cher, plus de ressources importantes peuvent être dégagées pour réaliser des productions domestiques » ! On n'en a pas fini avec les moyens d'un mieux disant culturel.