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Jeunes et médias

dossier

Jean-François Barbier-Bouvet, Pierre Corset, Béatrice d'Irube, François de Coustin... et al.
Paris : Médiaspouvoirs, 1992. -p. 96-209 ; 24 cm.
(Médiaspouvoirs, n° 25, janv.-mars 1992)
ISSN 0762-5642 : 110 F.

par Jean-Pierre Brèthes

Les loisirs des jeunes font désormais l'objet d'enquêtes sociologiques de plus en plus fréquentes ; c'est en effet un domaine d'étude qui, trop longtemps négligé, a laissé le champ libre aux spéculations douteuses, observations sans recul et à priori idéologiques, qui ont conduit aux stéréotypes bien connus : « les enfants ne lisent plus », « les enfants subissent passivement la télévision », « les enfants avalent la publicité », ou bien « les enfants sont traumatisés par la violence-spectacle », etc. Mais on peut penser qu'il y a enfant et enfant, et qu'il convient de distinguer les comportements selon les âges, le sexe, le mode de vie scolaire, le niveau socio-économique familial, la place dans la fratrie, le capital culturel de la famille et autres variables qui induisent des appétits et loisirs différents.

D'autre part, le rapport des enfants aux médias doit être placé dans la perspective globale de l'emploi du temps de l'enfance, comme le rappelle ici opportunément François Mariet 1. De toute façon, quelles que soient les vertus des enquêtes et le soin avec lequel elles sont conduites, il ne faut pas négliger les effets perturbateurs de la situation d'enquêté, où l'individu cherche à s'ajuster à la norme (souvent inconsciemment), à surestimer ce qui est perçu comme activité noble et, corollairement, à passer sous silence ou à tout le moins sous-estimer ce qui est perçu comme activité peu légitime. Et ceci peut être encore plus vrai dans les domaines du loisir et de la culture, ainsi que pour les enfants ou jeunes.

Donc prudence quand on analyse les enquêtes. La revue Médias-pouvoirs 2 publie un dossier à partir de deux enquêtes récentes : d'une part, l'enquête Médiamétrie-Diapason, initiée en 1987-1988 (3 000 jeunes âgés de 8 à 16 ans interrogés au cours de trois vagues d'enquêtes) et renouvelée en 1990 (4 400 jeunes du même âge interrogés au cours de deux vagues d'enquêtes), et qui comportait trois volets d'enquêtes : un volet socio-culturel, un volet « presse » et un volet « télévision », et d'autre part, l'enquête CNC/Okapi, Les 10-14 ans et le cinéma.

Le zapping

Quelles conclusions peut-on tirer de cet ensemble copieux d'une douzaine d'articles ? D'abord que peu d'enfants de 8 à 16 ans échappent à une consommation frénétique des médias : 74 % regardent quotidiennent la télévision (et en moyenne deux heures par jour ou plus), 61 % sont assidus à au moins un titre de la presse des jeunes, 49 % écoutent la radio tous les jours, 48 % utilisent un micro-ordinateur au moins une fois par mois et 80 % vont au cinéma au moins une fois par an. On s'aperçoit qu'en fait la télévision, par son accessibilité immédiate, son renouvellement incessant, l'autonomie apparente qu'elle procure, est située au cœur des loisirs. Il est vrai que souvent elle n'est qu'un bouche-trou, une pause, une occupation du temps libre devenu « temps vide ». Cependant, à elle seule, elle n'est en rien source d'échecs scolaires, mais quand elle s'additionne au faible capital culturel des parents, à une situation géographique excentrée, notamment éloignée des centres d'équipements collectifs (donc d'autres équipements socio-culturels), elle finit par constituer un handicap, ne serait-ce que par l'impossibilité pour un jeune d'opérer la nécessaire sélection et l'exploitation des objets culturels légitimes qu'elle recèle.

D'ailleurs, l'usage intensif de la télévision n'est pas sans conséquences : on sait maintenant que la première révolution télévisuelle (généralisation du téléviseur dans tous les foyers, au cours des années 60) a entraîné l'affaiblissement de la diffusion et de la lecture de la presse quotidienne. On connaît moins les effets de la deuxième révolution télévisuelle qui a changé le rapport à l'image : c'est la télécommande avec la nouvelle pratique du « zapping ». La décomposition des messages en multiples entrées élémentaires introduit l'habitude de la discontinuité, l'élimination des temps morts, la création de juxtapositions inattendues, l'annulation des transitions et progressions, et finalement un changement de la syntaxe de la communication : c'est l'avènement du prélèvement, de la mémoire immédiate, liés à la séduction permanente de l'outil.

Déjà la presse des jeunes a compris et s'est adaptée : elle permet aux enfants de « zapper » dans le texte en multipliant les images, les graphiques, les encarts, les explications. C'est qu'il faut consommer vite. On constate d'ailleurs que la presse purement distractive a tendance elle aussi à faiblir : c'est même d'un effondrement dont il faut parler à propos de la presse de bande dessinée. En revanche, la presse documentaire et éducative s'est redressée en mettant à la portée des enfants une information de préférence optimiste (Astrapi) ou explicative (Journal des enfants) : l'essentiel semble bien de capter l'attention en faisant court, en utilisant un vocabulaire connu, un langage semi-oral, en mettant en symbiose texte et illustration, en faisant participer les lecteurs. L'interactivité développée par l'informatique, et dont les enfants ont pris l'habitude, devient indispensable.

Livre, presse et cinéma

Et le livre dans tout ça ? Toutes les enquêtes démontrent que la lecture reste liée à un sentiment d'effort (36 % des enfants), qu'elle est trop connotée à l'école (approfondissement des connaissances) ou à l'utilité, qu'elle nécessite une familiarité acquise dès le premier âge : or 20 % des foyers n'ont pas de livres, tandis que 55 % ont deux ou plusieurs postes de télévision ! D'autre part, elle implique la participation active des parents (qu'ils soient payeurs, prescripteurs ou... lecteurs), enfin elle a besoin d'intimité (solitude, silence, nécessité intérieure). Tout cela n'en fait pas une distraction à part entière aux yeux des enfants. Seuls 41 % des 8-16 ans avouent aimer lire des livres (en fait 29 % seulement des garçons, mais 53 % des filles), et ils ne sont plus que 38 % de 14 à 16 ans. Il y a donc, ce que tout bibliothécaire a pu constater, un affaiblissement du goût de la lecture et aussi une baisse des pratiques : 37 % de gros lecteurs 3 chez les 8-10 ans, contre 17 % chez les 14-16 ans. Et encore y a-t-il sans doute chez ces derniers les prescriptions et obligations scolaires : la pratique de la lecture n'a plus qu'un faible rapport, à cet âge, avec les aspirations réelles.

Mais la bande dessinée subit un décrochement vers 13-14 ans. On peut penser que le rapport à l'écrit est sans doute actuellement en train de changer : l'univers du livre (et en particulier du roman), avec la nécessité de l'attente, de la progression, de la continuité, de l'intimité, ne devient-il pas étranger ? La presse en tire parti, qui est nettement mieux perçue, en particulier par les garçons (46 % aiment, alors qu'ils ne sont que 29 % pour le livre), et par les 14-16 ans (53 % contre 38 %). Le succès grandissant des joumaux lycéens (au nombre de plus de 3 000) prouve pourtant qu'il n'y a pas de rejet absolu de l'écrit chez les jeunes. L'usage du micro-ordinateur 4 qui multiplie la production de textes, et finalement change le rapport à l'écrit, démontre que « écrire autrement » devrait déboucher sur « lire autrement », que les satisfactions procurées par l'écriture et la lecture, étant radicalement différentes de celles procurées par la télévision, sont incomparables (au sens premier de ce terme), nous dit Jean-François Barbier-Bouvet au terme d'une étude pénétrante.

Outre les problèmes de la télévision, de la presse et de la lecture, on trouvera aussi dans ce dossier des articles sur les jeunes et le cinéma (ils aiment de façon générale, mais il faudrait beaucoup nuancer, en particulier en fonction du milieu culturel), les enfants et la publicité (Jean-Noël Kapferer y démontre que la publicité télévisuelle s'appuie sur la structure du conte, que le plaisir vient de la magie, de la répétitivité, de la participation, de la mise en oeuvre d'un merveilleux rassurant et déréalisé), les programmes « jeunesse » dans les sociétés de télévision (les volumes ont progressé, mais la production originale a baissé), une tentative intéressante de radio pour les enfants de 8-12 ans (Superloustic, en FM). Au total donc, un dossier dense et passionnant, avec des renseignements parfois inconnus et des analyses toujours pertinentes, qui devrait largement intéresser tous nos collègues de lecture publique 5.

  1.  (retour)↑  Auteur du remarqué Laissez-les regarder la télévision : le nouvel espnt télévisuel, Paris, Calmann-Lévy, 1989 ; 2* éd. augm., Paris, Presse pocket, 1990. Pour lui, « le métier d'enfant, c'est d'abord les vacances », et on ne doit pas s'étonner que les enfants passent plus de temps devant le petit écran qu'à l'école.
  2.  (retour)↑  Cette revue, dont la qualité est constante, nous paraît indispensable au professionnel de l'information et de la documentation, et devrait figurer parmi les abonnements de plein droit de toute bibliothèque.
  3.  (retour)↑  Est gros lecteur celui ou celle qui lit deux livres par mois ou plus.
  4.  (retour)↑  On peut d'ores et déjà imaginer que l'usage du micro-ordinateur deviendra obligatoire pour l'écriture des devoirs dans une prochaine décennie. C'est le cas dans certaines écoles américaines aujourd'hui.
  5.  (retour)↑  Dans ce même numéro 25, outre le dossier « Jeunes et médias », on trouvera plusieurs articles passionnants, parmi lesquels celui de Denis Ruellan :
    « Reporters, les disciples de Zola », celui de Valérie Ganne : « Pour ou pour Twin peaks ? » ou celui de Gérard Loiseau : « La télématique municipale, média de proximité ». A signaler aussi dans chaque numéro les analyses de livres, très denses.