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Michel Garel

D'une main forte

manuscrits hébreux des collections françaises

Paris : Seuil-Bibliothèque nationale, 1991. - 207 p., ill. ; 30 cm.
ISBN 27177-18370 : 395 F.

par Anne-Marie Filiole

En dépit des confiscations, des persécutions et des expulsions, le Peuple du livre n'a jamais cessé de couvrir « d'une main forte » les pages d'un territoire sans limites. « De la mer Morte à Canterbury, du Yémen à Tolède, de Paris à Saint-Pétersbourg, et de Prague à Rome », la littérature hébraïque courut obstinément le long des siècles.

La Bibliothèque nationale a récemment témoigné de cette profusion créatrice en exposant une centaine de manuscrits hébreux sortis des collections françaises - quelque 2150 pièces nationales, pour 1479 à la Nationale - situés, pour la plupart, entre la fin du XIIe siècle et la fin Renaissance.

La fantaisie du scribe

Pour ceux qui n'auraient pu voir l'exposition, reste ce somptueux livre grand format, pages de glace et superbes clichés captant toutes les fragilités du parchemin et du papier, transparence rosée ou peau tavelée. Un voyage en Orient, Espagne et Provence, France et Angleterre, Allemagne et Europe centrale, Italie : cinq étapes géographiques ouvrant des lieux de pensée vive. Sous la main du scribe et du copiste, l'écriture prend des tours d'« orientale », d'« ibérique et provençale », d'« insulaire et continentale », d'« impériale », d'« italique »... Patine du cuir, élancement calligraphique, chatoiement des couleurs, nuances parcheminées..., le livre en son entier rayonne et bruit d'une vie intellectuelle et artistique intense. Anonymes ou signées de la main d'un artiste en renom, ces œuvres traduisent un art consommé du livre et de l'esthétique : graphie ornementale, premiers mots du texte entièrement décorés, texte organisé en calligrammes, micrographie, soit une écriture minuscule qui, par ses entrelacs, devient elle-même décoration textuelle.

Alternativement carrée, cursive ou semi-cursive, l'écriture emprunte parfois les trois styles pour un même texte, multipliant notre plaisir de la voir évoluer, se pliant, s'enroulant, se dressant, presque monumentale, en des allures d'inscription lapidaire, soumise aux jeux des lettres et à la fantaisie du scribe, influencée par le pays d'accueil, volute séfarade dans l'Espagne musulmane, brisure ashkénaze à l'ombre du gothique allemand...

Le texte est tour à tour Bible ou légende, recueil de prières ou pharmacopée, manuel de médecine, acte de mariage, traité de philosophie, d'astronomie médiévale..., soit le reflet complexe des manifestations de vie. De loin en loin, on trouve les copies d'une même oeuvre - Almageste de Ptolémée, Guide des égarés de Moïse Maïmonide, Canon d'Avicenne, rouleau d'Esther... -, les Commentaires de Rashi, le plus grand exégète qu'il y eut jamais de la Bible et du Talmud. On reconnaît la facture d'un Joël Ben Siméon ou d'une autre célébrité... Le livre donne des signes de sa propre histoire par les marques de possession dont il s'affuble parfois sans réserve. Il rend hommage aux souverains ou aux commanditaires à travers écus et blasons...

La mise en page est fascinante d'esprit, d'audace et de trouvailles. Elle fait dans toutes les libertés, avec des textes d'une réglure très soignée ou, au contraire, élégamment flottants, des textes qui prennent des formes géométriques, triangles ou losanges, maisons stylisées ou sabliers renversés... ; avec des gloses qui envahissent les marges de façon très fantaisiste, devenant de pures figurations abstraites ou des créations hybrides, mi-humaines mi-animates ; avec des pages comme des tapis mauresques, entièrement décorées de micrographies lilliputiennes qu'on exécutait aux lentilles, véritables chorégraphies de lettres aux motifs géométriques, végétaux, anthropomorphes ou zoomorphes.

Eclat sensible

Une plume qui n'en finit pas de s'affiner dans le tracé des filigranes ocre pâle, bleus, rouges ou mauves qui ornent d'une subtile résille le fond de certains mots. Plume et pinceau croisés. Contraste saisissant des lettres, hauteur et forme. Enluminures rehaussant les premières lettres d'un trait d'or - les Hébreux ignoraient majuscule et lettrine -, brossant des rouilles et des verts bronze, enchâssant les Grandes chroniques de France dans un bleu royal à la fois solennel et feutré, sorti d'une palette forte et sobre qui garde tout son éclat sensible.

Le commentaire judicieux des photographies souligne l'originalité de chaque manuscrit, rappelle les événements, évoque les personnalités, permet, par de savantes interprétations paléographiques, de suivre les tribulations d'un livre de Tolède jusqu'en Turquie, voire l'enchaînement du savoir au savoir, dans le cas, par exemple, de cette critique en neuf livres que fit, au XIIe siècle, l'arabe Abu Mohammad Jabir ibu Aflah al-Ishbili (bien connu de tout l'Occident latin comme « le Sévillan ») de l'Almageste de Ptolémée, dont Averroès utilisa les traductions hébraïques pour composer son Abrégé du traité ptolémaïque.

Il s'accompagne d'une notation sur la provenance du manuscrit, sur les expositions auxquelles celui-ci a déjà pris part, ainsi que d'une bibliographie sur les questions attenantes.

Quelle ultime émotion, alors que l'esprit sombre dans la contemplation, que le regard s'échappe et glisse sur le reflet d'un cuir au plat illuminé entre la gauffre parcheminée et les minéralités d'un papier hésitant, quand l'œil croit surprendre, sous la griffure du temps et le dessin du pain azyme, une tache de vin, de cire ou de graisse...