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Michel Peroni

De l'écrit à l'écran

Paris : Bibliothèque publique d'Information, Centre Georges Pompidou, 1991. - 214 p. ; 21 cm.
ISBN 2-902706-33-2 :145 F

par Pierre Mayol

« Là, à la télé, lieu de babil aboli dans l'instant », Alain Rémond (cité p. 44)

Les émissions littéraires télévisées favorisent-elles la lecture ? Les téléphages répondent oui, les téléphobes, non. Face à ce débat bouclé d'avance, l'auteur propose une réponse nuancée et solidement argumentée. En effet, tout dépend de l'intention de l'émission, et si c'est la lecture qui est favorisée, ou bien l'auteur comme valeur plus ou moins transposable à l'écran, ou encore le présentateur de télévision, surtout si c'est une vedette.

Vrais sondages et fausses réponses

Le premier chapitre montre que la réponse statistique des sondages n'est jamais évidente : « Il est tout aussi improbable d'évaluer l'effet de la télévision sur la lecture que de rapporter la lecture au nombre de livres achetés ou possédés » (p. 10). D'une part la télévision prise globalement n'a pas entravé l'augmentation du nombre de lecteurs de livres, d'autre part les émissions littéraires incitent à lire surtout ceux qui lisent déjà : « Les enquêtes quantitatives d'audience sont vouées à rester à la périphérie du phénomène » (p. 45).

Mais les émissions littéraires existent, elles sont un label et ont un succès qui renforcent leur plus-value culturelle. N'ayant pas d'influence sur la lecture, elles privilégient le livre et l'auteur qu'elles traitent comme n'importe quel objet télévisuel, en les mettant en scène avec un « plus » de respectabilité. Pourtant, une citation de Roland Barthes montre, dès 1971, les limites de cette théâtralisation : faire parler un écrivain sur son livre « suppose que l'écrivain (...) a encore quelque chose à dire : quoi ? Des oublis ? Des déchets ? (...). L'écriture est précisément ce qui excède la parole (...), la parole ne peut rien ajouter, (elle) est toujours en arrière de l'écriture. Le seul genre d'entretien que l'on pourrait à la rigueur défendre, serait celui où l'auteur serait sollicité d'énoncer ce qu'il ne peut pas écrire » (p. 49). Voie sans issue donc.

Lire et vivre

Cela n'a pas découragé la télévision. Dès l'origine, l'ambition est de « profiter » des avantages du média pour « faire passer » le livre. La chronologie montre une inflexion de ce bel objectif. Avec Lectures pour tous (280 émissions de 1953 à 1968), Pierre Dumayet invitait l'auteur « à une sorte d'examen de conscience » (cité p. 60) en le renvoyant à la responsabilité de son œuvre : l'interview étant le contraire d'un compte rendu, dit-il, il est « plus intéressant à la télévision de voir quelqu'un chercher que de trouver » (p. 57). En poussant l'auteur vers ses « arrières » (cf. Barthes), c'est moins l'œuvre qui est valorisée que la biographie de l'auteur ici présent, magnifié par la visibilité de ses émotions (les gros plans). Le livre devient visage, le nom devient chair, l'image invite au partage. A ce prix on satisfait et éveille le public, on l'invite à la connaissance d'un livre par la présence de l'auteur, contact qui le conduira peut-être à la lecture du livre.

La perspective est inversée dans Lire c'est vivre (1975-1987) : les lecteurs assument la responsabilité de leurs lectures, Pierre Dumayet confiant un livre à des lecteurs privilégiés et les interrogeant « à partir des passages qu'ils y ont soulignés, non pas tant sur le contenu littéraire de l'œuvre que sur les rapports qu'elle entretient avec leur propre expérience » (p. 66). La lecture se fait expérience de vie et le téléspectateur est invité, par transitivité, à trouver aussi « les livres de sa vie ». Quels que soient le succès et l'histoire de ces émissions, l'idée centrale était de mettre la télévision au service du livre en espérant que lecture suivrait.

Lire ou voir

Apostrophes (660 émissions de 1975 à 1990) franchit un pas vers la notoriété et le grand public, c'est le « livre à grand spectacle » (p. 91). Auteurs et livres deviennent des objets médiatiques, les éditeurs se frottent les mains, les téléspectateurs attendent avec intérêt cette émission dont l'animateur jouit d'un préjugé culturel universellement reconnu. Le champ s'élargit, incluant les essais, la politique, l'histoire surtout. Le livre est exalté comme il ne l'a jamais été, mais les effets sur la lecture restent insignifiants : « On ne discute plus du livre qu'on a lu mais de l'émission qu'on a vue » (p. 104).

Ex libris, émission de Patrick Poivre d'Arvor, homme de télévision qui se dit aussi « homme de culture », homme providentiel donc, est, d'après Peroni, une émission surtout centrée sur son animateur. Là, la boucle est bouclée, le livre est au service de la télévision jusque dans le générique (qui ressemble à un livre qui s'ouvre), il n'est qu'un faire-valoir de plus dans la panoplie d'une star de l'audimat.

D'autres émissions sont passées en revue, Libre et change de Michel Polac dont la polémique renforçait le rôle prescriptif (il faut lire ceci ou cela), des émissions sportives ou les actualités qui accordent parfois de la place aux livres. Peroni donne de nombreux extraits d'émissions qui illustrent bien cette tendance chronologique lourde à se tourner progressivement du livre vers l'auteur, puis de l'auteur vers le présentateur-vedette devenant la référence des bonnes manières de lire.

Le dernier chapitre est centré sur l'écrivain transformé en « acteur » par la mise en scène, et sur les résistances parfois farouches que les plus secrets d'entre eux opposent à cette médiatisation. Mais d'autres, et non des moindres, montrent bien des complaisances...

Malgré un style parfois contourné, le livre de Michel Peroni est dense et apporte la preuve qu'à la télévision « l'immédiateté du rapport à l'auteur tient lieu d'immédiateté du rapport au texte (car) la réception télévisée précède la lecture et peut même en tenir lieu » (p. 196). Il montre ainsi que les défense et illustration de la lecture prônée par la télévision servent surtout la promotion de ses présentateurs.