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Danièle Sallenave

Le Don des morts

sur la littérature

Paris : Gallimard, 1991. -190 p. ; 21 cm.
ISBN 9-782070-722334

par Martine Poulain

Danièle Sallenave aime la littérature. Elle le dit. Elle a raison. Elle pense que seule la littérature donne un sens à la vie. Elle le dit. Elle a raison. Danièle Sallenave est elle-même un bon écrivain. Lire sa littérature (Les portes de Gubbio, Un printemps froid, Adieu, La vie fantôme,...) est toujours un bonheur, agréable lecture de variations sur le circonstanciel et l'universel, portraits touchants de la vie ordinaire.

Lire, c'est penser la vie

Danièle Sallenave fait l'apologie de la lecture. Qui s'en plaindrait ? « Un livre doit être la hache qui brise en nous la mer gelée » dit Kafka. Victor Hugo pensait que l'imprimerie tuerait l'architecture (« ceci tuera cela ») ; Danièle Sallenave pense en revanche que la vie en ville permit la vie en livres, que livres et villes sont tous deux une « deuxième naissance de l'humanité ». En bonne disciple d'Hannah Arendt ou de Jürgen Habermas, Danièle Sallenave estime en effet que la ville et son espace public ouvert à la réflexion collective furent longtemps favorables à la pensée, à la lecture conçue comme dialectique entre soi et le monde.

Lire un livre, c'est faire l'expérience de la durée, de l'intemporalité, de la méditation, du secret, du silence, du retour sur soi, du singulier, du doute. « Le livre est l'autre nom du procès d'humanisation de l'homme ».

Qui dit lecture ne dit pas nécessairement culture. Il existe, accorde l'auteur, d'autres sources de culture, et l'expérience de la lecture est autre chose qu'une recherche de culture. Autre chose : une expérience vitale, existentielle. Danièle Sallenave développe ce qu'elle a exposé dans plusieurs contributions, notamment dans un très bel article en hommage à Paul Ricœur *. « Lire est ce qui nous arrache au monde et qui nous assure une prise sur le monde ». Lire, c'est se retirer du monde afin d'être dans le monde. Seule l'expérience du lire permet de penser la vie.

Lire la littérature, c'est accepter ce « don des morts ». La littérature n'est pas seulement expérience esthétique, mais horizon éthique, car « elle ne cesse d'en (de la vie) faire l'analyse complexe, infinie, interminable, en déployant une galerie infinie, interminable de ces miroirs de notre âme déchirée : les personnages de roman ».

La lecture de la littérature n'est pas divertissement, elle est un arrachement, une mise à distance qui nous rend à nous-mêmes, qui fait accéder le « moi » à l'universalité du « soi ».

La vie sans livres

A l'opposé, Danièle Sallenave décrit la douleur de la vie sans livre : « Quelque chose de terrible et de monstrueux, quoique entièrement invisible, et qui affecte les âmes comme une maladie, un manque, une carence qui affecte et détruit les corps. Ceux à qui les livres ont manqué, il leur manquera toujours la pensée, l'expérience élargie, et la vie qui s'ouvre... Ceux qui n'ont jamais eu de livres, ce sont ceux qui n'ont pas de monde ». « Sans les livres, nous n'héritons de rien, nous ne faisons que naître ».

Car en Danièle Sallenave, un Don Quichotte sommeille. A moi les ennemis du livre ! Pourfendons le divertissement contemporain, l'écervelage, la vie tout entière tendue vers la consommation. A moi, Berluschoni et la sociologie, unis par une même responsabilité, le premier parce qu'il représente l'idéal-type du divertissement, la seconde parce qu'elle est sympômatique d'une nouvelle « trahison des clercs ». La sociologie prônerait en effet un relativisme culturel coupable, dénierait toute idée de hiérarchie de valeur dans le domaine culturel et aurait contribué au fait qu'aujourd'hui, comme le disait Alain Finkielkraut, « une paire de bottes vaut Shakespeare ».

On ne tiendra pas ici de discours d'auto-défense de la sociologie. Celle-ci se trouve pourtant dans une position comparable, par certains côtés, à celle du bibliothécaire : attentifs tous deux à tous les types de lecteurs et à tous les types de lectures, sans pour autant confondre Harlequin et Racine et sans perdre de vue le désir qu'il y ait plus de lecteurs de Racine que d'amateurs d'Harlequin. Qui dit attention ne dit pas approbation. On peut toutefois, avec l'auteur, appeler à la méfiance envers ce qui pourrait apparaître commme de nouvelles formes de populisme, et revendiquer hautement le droit et le devoir, pour les bibliothécaires, d'émettre des goûts et des jugements sur la qualité des textes, tout en ne jugeant pas de la qualité des lectures et des lecteurs. On peut aussi refuser certains simplismes sociologiques qui ont parfois refusé toute possibilité de juger de la qualité esthétique des œuvres, au nom des discours de distinction ou de compétition auxquels leur appropriation donne lieu. On peut répéter à l'infini que certains lisent plus volontiers Proust ou Pérec parce que leur milieu culturel les y porte, et que d'autres, pour les mêmes raisons, lisent plus volontiers Desforges ou Sulitzer, qu'aura-t-on vraiment compris à l'empreinte des textes sur leurs lecteurs ?

Littérature et éthique

Cependant, autant l'on suit Danièle Sallenave dans sa défense et illustration des richesses de la lecture de la littérature, jusqu'à la considérer avec elle comme une expérience unique et irremplaçable, source d'un autre rapport au monde, autant on ne peut accepter les syllogismes rapides de l'auteur. Non, la vie sans livre n'est pas nécessairement et toujours la vie sans pensée, la vie abrutie, la vie de servage : comment l'auteur de La vie fantôme ou de Adieu, qui a elle-même si merveilleusement décrit la vie ordinaire, l'âme de la vie ordinaire, peut-elle tenir ce type de discours ? Et la vie avec les livres n'est pas toujours, malheureusement, synonyme d'émancipation. L'espérer et le rechercher est un but mais non une certitude. L'histoire, celle des individus comme celle des sociétés, est bien malheureusement là pour rappeler que la fréquentation des livres n'est pas toujours accompagnée d'une attitude morale. L'éthique n'est pas donnée ipso facto par la fréquentation des Lettres. L'éthique est un construit, une volonté.

On ne peut donc accepter cette démonstration dont la séduction mais aussi le simplisme cachent tout à la fois un discours d'exclusion et une absence de réflexion. Il est aujourd'hui de mode et facile de dénoncer la « défaite de la pensée ». C'est un discours consensuel et dont on sait qu'il pourrait être tenu pour à peu près toutes les époques de l'humanité. La nostalgie n'est pas explicative.

La nécessité est autre et plus exigeante : penser réellement les mentalités aujourd'hui, les relations des hommes à leur culture et à leur patrimoine, les mille et une manières dont les êtres humains, y compris ceux de notre modernité si décriée, se construisent en se confrontant au monde.

  1.  (retour)↑  , Paul RICŒUR, Onze propositions à Temps et récit, Esprit, juillet-août 1988.