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Régis Debray

Cours de médiologie générale

Paris : Gallimard, 1991.-395 p. ; 23 cm. - (Bibliothèque des idées)
ISBN 2-07-072292-9 : 120 F.

par Anne-Marie Filiole

L'auteur prévient : ce livre est un cours qui s'adresse à l'étudiant, non à l'expert. Il progresse en effet par démonstrations rigoureuses, classifications didactiques, analogies, comparaisons, exemples et déductions en cascade.

Ni sémiologie, ni sociologie des médias, ni histoire des mentalités..., la médiologie, difficile à définir, étudie la transmutation des actes de pensée en faits de société. Par quelle alchimie une idée devient-elle force incamée, moteur social et collectif ? Par quelles médiations, quels dispositifs de transmission, quelle infrastructure sociotechnique le discours d'un individu, prophète ou docteur, star ou héros, peut-il fonder un mouvement d'opinion, un parti, un ordre, une église, une république... ? Comment des traces, écrites ou orales, sont-elles à l'origine de « mouvements de foule, de dépeuplements, colonisations, révolutions, amputations ou annexions, guerres civiles, exterminations » ? Que se passe-t-il autour d'un « homme de parole qui, par son dire, fait faire » ?

La pensée matérielle

Réconciliant la culture avec sa matérialité, le médiologue observe « comment les faits de langue s'exilent hors du langage ». Il ne parle pas de littérature en littérateur « mais en artilleur et en trajectographe ». Craignons les cinq « dragons » que sont le dualisme, le spiritualisme, l'humanisme, l'individualisme et le modernisme - qui font oublier « ce fait élémentaire que la pensée n'existe qu'en se matérialisant » -, et réinstallons « l'hétéronomie au cœur des événements discursifs » ...

La pensée désigne en effet « l'ensemble matériel, techniquement déterminé, des supports, rapports et moyens de transport qui lui assurent, pour chaque époque, son existence sociale ». Aussi le médiologue, en bon écologiste, ne s'intéresse-t-il pas aux idéologies mais à ce qui les rend possibles, ne juge-t-il pas de la musique mais de « l'acoustique de la salle ». Un message n'est pas autonome. Il ne « prend » que s'il rencontre le média adapté et l'infrastructure qui pourra le porter. Si telle infrastructure n'est pas donnée, telle forme de pensée ne pourra apparaître. « Dans une logique d'image et de marché, un Das Kapital traduit en français serait resté ce qu'il a commencé par être en France, une extravagance érudite pour bibliophile, non le point de départ d'un courant d'influence politique. »

La puissance technique

Si « n'importe quelle vision du monde ne peut passer à chances égales par n'importe quels canaux ni régner à deux époques médiologiques par les mêmes moyens » , si « la loi divine se grave, les doctrines s'impriment, les opinions s'enregistrent », chaque vecteur d'information, chaque procédé de mise en mémoire réagit sur la pensée et dicte sa forme d'écriture : pas de « morale ludique » ni d'« ère du vide » sans l'assouplissement et la prolifération des supports caractéristiques de nos sociétés d'abondance où l'on a loisir d'écrire un jour blanc un jour noir et de gâcher sans souci... Fonction symbolique, technique de transmission, moyen de transport, mode de domination sont intimement liés. Le pouvoir passe par la maîtrise de la technique dominante, qui lui donne son effet : « Toute entreprise de transformation collective est assujettie à un système technique de transmission ».

Aucun média ne s'emploie gratuitement. La technique la plus performante fait la politique et domine les hommes. « Les machines à information suscitent (....) leur environnement culturel, leur rumeur sociale »... Chaque support crée un espace-temps particulier auquel il faut se soumettre : « Hier, pour dominer les esprits et le marché des idées, il fallait dominer la mer, comme aujourd'hui le marché des images et des informations exige la maîtrise de l'espace. » Il crée des cercles d'initiés - les nouveaux médiocrates -, élit des lieux privilégiés - l'imprimerie socialiste, le café existentialiste, le journal ou la revue spécialisée des intellectuels, le plateau de télévision du star system... -, s'appuie sur des réseaux spécifiques, érige des institutions... Un message ne se propage et ne perdure que s'il s'appuie sur une structure solide de communication, une série de relais, d'intermédiaires entre l'autorité suprême et le peuple récipiendiaire. Tout un réseau de communauté pensante...

Le modèle christique

En cela réside le « génie du christianisme » qui s'est doté du plus grand appareil de transmission du monde : la construction d'une Eglise en « formidable chaîne de communication », « incomparable service de télédistribution entre l'au-delà et l'ici-bas » formé d'apôtres, de saints, d'anges (vecteurs tout spécialement opérationnels), de pontifes (jeteurs de « ponts ») entre Dieu et les hommes..., une vraie « cascade pyramidale de perfections descendantes, catégories rebondissantes et intercédantes les unes après les autres »... Un messianisme qui a les moyens de sa fin... L'autorité pyramidale de l'institution ecclésiale a multiplié les maillons, zones médianes essentielles tout autant que fragiles, sur lesquelles repose tout l'édifice charismatique. « Si le fusible saute, tout le réseau de grâce disjoncte », écrit savoureusement l'auteur dont le style savant et dogmatique ne manque ni de panache ni d'éclat.

Est-ce la fascination qu'exerce sur lui l'ampleur d'une telle stratégie ? Quand il parle christianisme, Régis Debray, inventeur avec Daniel Bougnoux * de la science médiologique, devient délicieusement lyrique. Pour cet expert, le christianisme est « la médiologie faite religion ».

Le message christique, tendre et simple, « accessible au cœur, délivré du Livre, érotisé », était déjà en soi particulièrement performant à cause de son maximum d'immédiateté sensible : « L'agir de Dieu coïncide avec son penser ». Dieu, le Verbe, « seul être qui ne parle pas pour ne rien faire », s'est fait chair pour s'unir à l'homme et faire signe. Symbiose totale du message, du médium et des disciples. Pour résumer, le Christ a « maximisé les taux d'écoute » : parole incamée, message universel, ciblage illimité, construction sans faille, rassemblement des fidèles autour du Verbe. Le mystère de l'Incarnation nous est dévoilé : le nec plus ultra de l'art médiologique...

On pourrait s'étonner que l'auteur, plus républicain que démocrate, montre de tels transports pour l'inégalable démocratie qu'est le christianisme, doctrine égalitaire universelle. Mais sa démonstration prouve, d'un bout à l'autre, et quoi qu'il déclare, l'enchantement que sont pour lui les « médias chauds » (paroles vivantes, messages directs, effets spontanés), même si raison et histoire personnelle le rangent plutôt du côté de l'écrit, de la retraite et de la lettre « froide »...

La façon d'imposer ses propos par des formules clip et choc comme « Notre grand sachem n'est pas McLuhan mais Saint Jean » ou des images très contemporaines comme « La disproportion entre l'input, quelques vibrations sonores, et l'output, un réagencement du monde... », pour évoquer la réorganisation de l'Empire par Constantin sur la base de l'enseignement christique, traduit-elle une passion inavouée ou n'est-elle que la simple application de constats en matière d'efficacité messagère ? « Le chaud marche mieux que le froid, l'émotif que le cérébral, l'immédiat que l'ésotérique »...

L'image encore

Le XXe siècle applique cela parfaitement. « idéociaste » et « iconolâtre », il revient de la lettre à l'image, à l'inverse du XVIe, cet autre grand bouleversement qui avait permis la transition de l'icône au symbole. Serait-ce le retour vers un passé tribal de l'immédiat et du sensible ? Vers un monde présence médiatique en perte de signes ? Si l'on considère en effet les trois médiasphères par lesquelles Régis Debray ordonne superbement la marche de l'esprit humain, il semblerait que l'actuelle vidéosphère (ou Age de l'électron) renoue avec la logosphère qui précédait l'imprimerie (ou Age théologique) au mépris de la graphosphère, où l'auteur apparaissait, garant de vérité, avec le texte triompant. Ces deux façons d'échapper à l'histoire, le stade initial (Ecriture sainte ou Bonne nouvelle) et le stade suprême de l'immédiateté (les news ou dernières nouvelles), se seraient rejointes.

Aujourd'hui, « nous voulons que tout soit proche, vécu, senti, sympa, authentique ». L'émotion rejoint Dieu par-dessus la raison.

En bon médiologue qui laisse ses craintes de côté, l'auteur, même s'il fait long et « cours », enjoint d'ailleurs vivement ses lecteurs, s'ils veulent se faire entendre, à emprunter les moyens du jour : « O, vous qui voulez transmettre (...), Racontez des histoires, et ne donnez pas de leçons. Faites court, avec un t, et portable. Soyez positifs, affirmatifs, optimistes. Trouvez-nous de belles images, plutôt que de vilains mots. Pas de théorèmes, des paraboles. Un clip vaut mieux qu'un laïus »... Quittant un jour le sombre et l'isolé, l'auteur projetterait-il de nous apparaître dans un joyeux spot télévisé ? Pas sûr. Il a déjà prévu une suite à ce long cours tranquille - un deuxième tome consacré au seul Ordre nouveau, le nôtre - dans la ligne directe de la République des lettres. La vidéosphère héberge encore des professeurs... Mais chacun n'est-il pas tout à la fois « théocrate, idéocrate et vidéocrate » ?

  1.  (retour)↑  Professeur à l'Université Stendhal de Grenoble, il y fit venir Régis Debray en 1988-1989, pour donner un enseignement en médiologie dans le cadre de l'UFR en sciences de la communication. L'année suivante, ils dirigeaient conjointement un séminaire sur le même sujet au Collège international de philosophie.