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Information et compétitivité

rapport du groupe présidé par M. René Mayer

Secrétariat d'Etat auprès du Premier ministre chargé du Plan, Commissariat général du Plan.
La Documentation française, 1990. - 302 p.
ISBN 2-11-002496-8. - 140 F

par Yves Desrichard

Comment susciter, en France, une prise de conscience par les entreprises de l'importance de l'information dans la détermination de leurs stratégies, dans leurs choix, dans leur fonctionnement, dans leur politique de marketing ? Comment faire pour que les industries françaises de l'information ne soient pas dominées par des multinationales, essentiellement anglo-saxonnes, et que la langue courante de production et de diffusion de l'information économique ne soit plus exclusivement l'anglais ? Comment faire enfin pour que l'intervention de l'Etat dans ce, ou plutôt dans ces domaines, soit efficace, et n'engendre pas des faillites intellectuelles ou économiques, comme trop souvent par le passé ?

Un double paradoxe

Information et compétitivité se propose d'exposer les situations économique, politique, technique, intellectuelle, des industries de l'information en France et dans le monde - et d'apporter des réponses aux problèmes posés : il s'agit, après tout, d'une étude commanditée par le Secrétariat d'Etat chargé du Plan (Xe Plan, 1989-1992). Si on peut s'interroger sur la nécessité, dans un état libéral, d'une tentative de planification de l'économie, on peut encore plus s'interroger sur la légitimité d'un groupe de travail qui, peu ou prou, n'inclut que des partenaires de services publics, ou d'organismes proches, alors même que la principale préoccupation des auteurs est l'importance économique de l'information, de sa collecte et de son utilisation, dans le secteur privé.

De fait, les auteurs d'Information et compétitivité ne parviennent pas à contourner les écueils liés à ce double paradoxe : ne pouvant envisager une planification de l'intervention de l'Etat dans ce secteur, et encore moins des initiatives privées, dont ils reconnaissent eux-mêmes (mais cela relève du truisme !) qu'elles sont essentiellement liées à des impératifs de rentabilité, ils ne peuvent proposer qu'une série de mesures, voire de « considérations », dont la pertinence n'excuse pas toujours la banalité. Par ailleurs, et malgré des efforts louables pour analyser le « fonctionnement informatif » du secteur privé, ils ne parviennent pas non plus à inclure les stratégies préconisées dans un contexte économique et financier réaliste : en quoi un chef d'entreprise se sentira-t-il concerné par le devenir de la langue française, si l'essentiel de son chiffre d'affaires à l'exportation se fait avec des pays anglo-saxons ?

Condamnés à une analyse forcément limitée de la situation, s'appuyant sur des données fort disparates, même s'ils ont l'excuse du peu de fiabilité (là encore paradoxal !) des données chiffrées sur les industries de l'information, multipliant à la fois des comptes rendus d'expériences ponctuelles et des généralisations parfois douteuses (« Il n'existe aucune raison sérieuse de penser que la tradition judéo-chrétienne ait épuisé son infinie richesse et qu'elle présente, dans un monde de l'équilibre... moins de vertus qu'à l'âge des conquêtes, ou moins de force que n'en offre aujourd'hui l'harmonie shintoïste » - sic, dans l'introduction), les auteurs du rapport alternent des réflexions justes, mais peu imaginatives, et des analyses qui pêchent, soit par excès d'optimisme, soit par idéalisme : « C'est l'ensemble de la langue, de la logique et de la culture françaises qu'il faut adapter au dialogue international » (p. 240).

Le complexe de culpabilité

Une fois de plus, se manifeste le complexe de culpabilité nourri par les intervenants publics à l'égard d'un secteur où, par delà les nécessités politiques ou stratégiques, c'est, avant tout, une logique économique qui doit s'affirmer - cette dernière ne devant rien à une réflexion intellectuelle, si élaborée soit-elle, mais beaucoup à un pragmatisme « de terrain », bien éloigné souvent des pratiques parisiennes !

A cet égard, il est remarquable que les auteurs ne tirent pas d'une manière plus décidée les leçons d'un des rares exemples réussis de politique d'incitation publique dans le domaine de l'information professionnelle : si les professions du bâtiment, par delà leurs diversités d'approche, travaillent de plus en plus autour d'outils d'information communs, c'est bien parce que, d'une part, ils ont eux-mêmes ressenti ce besoin, et d'autre part parce que l'intervention de l'Etat a été « délibérement informelle et ouverte » : on aurait aimé que le contenu même du rapport, et, plus loin, la démarche, soient caractérisés par un même bon sens...

Enfin, s'il fallait émettre une proposition - une de plus... -, ce serait d'assurer, à défaut d'autre chose, une collecte précise et strictement utilitaire des informations chiffrées sur le domaine : un responsable d'entreprise serait sans doute convaincu plus efficacement par un ratio coût de recherche d'une information / bénéfices induits par l'utilisation de cette information que par les déclarations péremptoires mais pas toujours étayées du Commissariat général au Plan.

Faute de quoi, entre l'avènement du Marché unique européen, la domination anglo-saxonne, de plus en plus forte, sur les industries de l'information, les déréglementations et concentrations de tous ordres à l'échelle mondiale, la domination presqu'incontestée de l'anglais comme langue des affaires, la déconfiture de l'industrie informatique européenne (en attendant, peut-être, celle de l'industrie de programmes, télévision en tête), le prochain rapport (du XIe Plan ?) sur la nécessité d'une gestion de l'information à destination des entreprises ne pourrait plus être qu'un constat posthume de faillite économique - et intellectuelle.