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Bruno Blasselle

Jacqueline Melet-Sanson

La Bibliothèque nationale, mémoire de l'avenir

Paris : Découvertes Gallimard, 1990. - 176p. ; 18cm. - (Histoire).
ISBN 9-782070-531110

par Martine Poulain

Jolie réussite que ce petit « Découvertes/Gallimard » sur la Bibliothèque nationale, soigneusement concocté par Bruno Blasselle et Jacqueline Melet-Sanson. On connaît les principes de la collection: donner, avec exactitude mais sur un ton léger, les grands points de repère concernant tel ou tel phénomène, personnage, événement, civilisation; y adjoindre un corpus de textes de diverses époques et origines concernant le sujet traité; envelopper le tout dans une iconographie abondante d'une qualité rare pour un format de poche, remarquablement mise en page, soutenant, renforçant et diversifiant l'attention au texte.

Le ton juste

Le petit volume sur la Bibliothèque nationale ne déroge pas à la règle: loin d'adopter un ton compassé qui malheureusement encombre encore bien souvent nombre de nos descriptions de ces lieux et de ces imprimés que nous desservons alors en croyant les servir, les auteurs ont su trouver la note juste.

A chaque étape de son histoire, on voit sous leur plume la Bibliothèque nationale vivre, se constituer, tâchant de trouver la ou les solutions, la ou les négociations face à telle ou telle nouvelle question que lui posent son propre développement ou la conjoncture historique : face à ce poids des contingences, le petit livre fait bien saisir combien fut (est) grand aussi celui des hommes, lorsqu'ils essaient de faire prendre à l'établissement telle ou telle orientation décisive et à quel point la reconnaissance par les instances politiques du rôle unique d'une Bibliothèque nationale est indispensable à son fonctionnement.

Les auteurs, avec raison, ont choisi, en traversant l'histoire, de faire de permanentes allusions aux questions du jour. Deux questions: « Faut-il déménager?» et « Une bibliothèque pour quels publics ? » reviennent ainsi régulièrement dans l'ouvrage aux côtés des questions plus vitales encore, mais plus traditionnelles, des difficiles alliances entre conservation et communication ou des nécessités et ambitions catalographiques.

Savants et lisailleurs

On sait que la question de l'étroitesse des bâtiments n'est pas nouvelle. Pas plus que ne l'est celle des publics, toujours dans un même mouvement désirés et redoutés : si Robert Estienne indique que les collections du roi sont ouvertes « librement à quiconque en a besoin », le XVIIe siècle les destine sans problème aux « savants », mais est plus réticent à l'égard des « curieux »; on cherche tout au long de l'ancien régime comment gérer cette coexistence entre les gens de lettres et ceux qui « veulent seulement lire ».

Le XIXe verra la BN se confronter à un public plus large encore de « candidats liseurs » : « Espérons qu'elle (la Bibliothèque) sera fermée aux lisailleurs et aux oisifs de bas étage, qu'elle ouvrira seulement pour un public choisi et lettré... Il faut fermer la Bibliothèque du Roi, faire les catalogues, éloigner le mauvais public et rendre utile à la science le plus bel établissement que la science possède au monde ». Et les auteurs de rappeler des heurs et malheurs de la salle dite « B », que quiconque réfléchit aux orientations de Tolbiac ferait bien de méditer !

Côté vert, côté gris

Le choix des textes d'accompagnement répond aussi à cette volonté de diversifier les approches et les points de vue : visites par des voyageurs étrangers, portraits des lecteurs, désirés ou indésirables, ethnographie des us et coutumes ( les grandes recherches passant parfois par de toutes petites habitudes : on appréciera particulièrement le « Côté vert, côté gris » de Michel Pastoureau), portraits de quelques « gardes » et autres « patrons » célèbres de cette bibliothèque, textes sur le dépôt légal, les manuscrits, les saisies révolutionnaires, l'autodestruction du papier acide ou le vertige « hallucinogène » dû à l'impossibilité de tout conserver. Le ton des textes ici rassemblés pourra paraître un peu trop documentaire et pas assez littéraire, tant il est plus savoureux encore de lire les aventures de Jacques Roubaud, des inventaires à la Perec (ici absents), ou des descriptions de bibliothèques utopiques, que tel ou tel commentaire savant ou journalistique. Mais c'est là affaire de goût.

Face à un ouvrage de ce type, il se trouvera toujours des esprits chagrins pour regretter telle absence ou tel survol : on ne peut pas résumer une telle histoire sans bien sûr friser l'inexact : dire que Julien Cain a été l'administrateur de la Bibliothèque nationale de1930 à 1964, sans indiquer, au moins par un dédoublement des dates, l'irruption de la seconde guerre mondiale et de ses effets sur l'établissement comme sur son administrateur, en est un exemple.

Mais les auteurs ont su faire mieux que d'accumuler les faits : intéresser le lecteur « non spécialiste » à la problématique et aux enjeux d'une bibliothèque nationale, resituer celle-ci dans un contexte intellectuel, historique et politique plus large, bref en travailler le sens et laisser pressentir ainsi comment elle peut être investie d'autant de passion.