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Une conférence internationale à Varsovie

Expositions du romantisme et romantisme des expositions

Philippe Hoch

Depuis l'époque des cabinets de curiosités, qui réunissaient spécimens naturels, antiquités, oeuvres d'art et livres manuscrits ou imprimés ; depuis le temps où Claude Clément, jésuite franc-comtois et professeur d'éloquence à Madrid, intitulait, de façon très significative, son traité de bibliothéconomie Musei, sive bibliothecæ tam privatæ quam publicæ Extructio, Cura, Usus (Lyon, 1635), bibliothèques et musées, en dépit des liens anciens tissés entre eux, se sont progressivement constitués en établissements entièrement distincts, voués à des sphères d'action certes comparables, mais séparées. Et leurs responsables respectifs, chargés pourtant de remplir de mêmes missions (citons simplement, à titre d'exemple, la conservation et la mise en valeur des collections), ne cultivent pas toujours avec l'entière ferveur que l'on voudrait de règle, les échanges d'idées et d'expériences, d'autant que les organisations professionnelles n'accueillent qu'à titre assez exceptionnel des membres de la « corporation » voisine.

Il est une structure, pourtant, qui, au plan international, contribue - bien que trop modestement encore - au rapprochement des deux mondes: le Comité international des musées de littérature (ICLM). Ce dernier oeuvre, parmi une vingtaine d'autres groupements spécialisés - voués à l'archéologie, au costume, à l'égyptologie ou au verre... -, au sein du Conseil international des musées (ICOM), fondé après la Deuxième Guerre mondiale. Conservateurs de musées et bibliothécaires s'y retrouvent d'autant plus aisément qu'ils ont, en l'occurrence, la garde de collections de nature semblable - livres, pièces autographes, etc. - et qu'une même discipline, l'histoire littéraire, se trouve au coeur de leurs préoccupations.

Romantisme et identité nationale

Une rencontre annuelle est ainsi, pour les membres de ce comité, l'occasion de stimulantes confrontations, comme ce fut le cas récemment encore à Varsovie, du 23 au 29 septembre 1990, à l'invitation du Musée de la littérature Adam Mickiewicz et de son directeur, Janusz Odrowaz-Pieniazek. Une trentaine de conservateurs de musées « littéraires » et de bibliothèques « patrimoniales », venus de l'Est comme de l'Ouest, mais aussi des pays nordiques, témoins réjouis du puissant vent de liberté qui, parti de Pologne, souffle désormais sur le Mitteleuropa, bénéficièrent de l'hospitalité parfaite de leurs collègues varsoviens. Ils débattirent durant plusieurs jours de la littérature du XIXe siècle et, en particulier, des poètes et écrivains représentatifs du romantisme européen. De manière plus précise, les nombreuses communications présentées, tout comme les discussions qui les suivirent, portèrent sur les différents problèmes, théoriques et pratiques, posés par les expositions, dans les musées ou les bibliothèques, permanentes ou temporaires, des documents et objets se rapportant aux auteurs du siècle dernier.

On nous permettra de résumer très brièvement les principales contributions du colloque et d'en tirer peut-être quelques conclusions. Le thème de la conférence - le romantisme - invitait naturellement à une réflexion renouvelée portant sur l'essence de ce mouvement, ainsi que sur ses expressions non seulement artistiques mais aussi politiques. Plusieurs intervenants, à commencer par l'organisateur même de la conférence, soulignèrent avec force l'importance du romantisme et, en particulier, de la poésie, dans le processus de formation ou de consolidation de l'identité nationale.

Et les remarques formulées par Janusz Odrowaz-Pieniazek à propos de Mickiewicz et de la littérature polonaise, purent être appliquées, mutadis mutandis, par Raija Majamaa à la culture finnoise, force de résistance opposée à la domination russe, ou encore adaptées à la situation tchèque par Pravoslav Kneidl, lequel présenta quelques-unes des fort nombreuses éditions illustrées de l'oeuvre du poète Macha. Enfin, l'« indépendance nationale » et la « transformation nationale » furent aussi au coeur du romantisme hongrois, tel que le présenta, à propos d'une récente exposition du Musée Petöfi, Csilla Csorba. Mais, à ce courant extrêmement fort on peut cependant opposer le romantisme anglais ou français, de nature finalement assez différente.

La fleur et l'herbier

En vérité, l'examen des formes revêtues par les idées romantiques s'imposait d'autant plus que les orientations retenues pour la présentation des collections en découlent, en particulier dans les institutions spécifiquement consacrées au courant qui nous intéresse ici. Deux grandes tendances se dégagèrent progressivement lors des travaux de la conférence. A plusieurs reprises, au long des débats, l'accent fut placé sur la nécessité d'une « mise en scène » d'ordre « affectif », d'un agencement « émotionnel » des collections, incitant le visiteur à une « communion » ou, à tout le moins, à une « participation » en quelque sorte sentimentale. Un remarquable exemple concret en fut offert aux congressistes, sur place, au Musée de la littérature de Varsovie, où se tenait une exposition temporaire consacrée à l'exil des intellectuels - mais aussi d'une grande partie du peuple - polonais, déportés en Sibérie, dès l'époque de Mickiewicz.

A la « muséographie du coeur » s'oppose celle de la raison, en faveur de laquelle plaida Alexander Krein (Moscou), qui voulait que les expositions fussent envisagées d'abord d'un « point de vue pratique et logique », sous un angle qui ne sacrifierait point les légitimes exigences de l'esprit, de la réflexion et du savoir. Une position dont le romantisme, au juste, ne facilite peut-être pas la mise en oeuvre, car nous sommes en présence, selon les paroles de Zanaida Bonami (Moscou), d'un « phénomène artistique et d'un mode de vie qui supposent un tel dynamisme intérieur et la recherche d'un renouveau, qu'il est difficile de saisir sans transformer une fleur vivante en herbier ».

Fût-il précaire, un équilibre doit, en définitive, être trouvé entre une organisation et une présentation des documents destinés à émouvoir le visiteur et une muséographie ayant plutôt pour dessein de l'informer, d'accroître son savoir. Les participants français ne furent point les derniers à défendre cette position, souhaitant, selon l'heureuse formule de Judith Meyer-Petit, qu'on ne confondît pas « musée du romantisme et romantisme du musée »  1. Commentant la nouvelle organisation de l'institution qu'elle dirige, la Maison de Balzac, à Paris, Judith Meyer-Petit mit l'accent sur l'erreur consistant à agencer les documents et objets divers se rapportant au courant romantique, de manière telle qu'ils puissent « nécessairement éveiller des sentiments de nostalgie ». Il s'agit bien plutôt d'« inciter nos visiteurs à comprendre quel était le mal du siècle et pour ce faire une distanciation est indispensable ».

Le responsable des fonds anciens et précieux de la bibliothèque municipale de Metz soutint une position semblable. Il souligna, à propos des importantes collections de Verlaine conservées dans cet établissement, que les expositions, si elles devaient, en effet, répondre à certaines exigences esthétiques, avaient aussi pour but d'accroître les connaissances relatives à l'auteur, à la période ou au mouvement choisis. L'intervenant s'efforça, en outre, de cerner la spécificité des expositions organisées dans les bibliothèques, dont les responsables se trouvent confrontés à des contraintes particulières que ne connaissent pas leurs collègues des musées, fussent-ils musées de la littérature.

Le romantisme de... Corneille

Quant à la troisième contribution française, due à Jacqueline Delaporte (Musées départementaux de la Seine-Maritime), elle nous éloigna des problèmes de conception et de mise en oeuvre des expositions, pour nous inviter à une très brillante et fine analyse du romantisme avant la lettre de... Corneille, dont Victor Hugo, en 1825, projeta de faire le héros d'un drame jamais composé. C'est que Corneille « a plus d'une fois cédé à des tentations, tentations insidieuses, innomées, innommables aussi longtemps que les Anglais, puis Madame de Staël ne les avaient pas qualifiées, mais qui sont latentes en chaque vrai poète : les élans romantiques ». Nous voici donc revenus à notre point de départ : le romantisme et ses différents visages 2.

Retenons, parmi les orientations réaffirmées à cette occasion, la volonté de coopérer de manière plus étroite avec la section des documents rares et précieux de l'IFLA, de renforcer les échanges divers entre bibliothécaires et muséologues. Musei, sive bibliothecae...

A l'invitation de Raija Majamaa, la XIVe conférence annuelle du Comité international des musées de littérature se tiendra, en septembre 1991, à Helsinki.

  1.  (retour)↑  Le titre retenu pour le présent compte rendu doit beaucoup à la brillante formule de Judith Meyer-Petit.
  2.  (retour)↑  Parmi les autres contributions, relevons : « La première période du romantisme en Allemagne, plaidoyer pour une exposition comme fragment », par Petra Maisak (RFA) ; « Tolstoï et la modernité », par Lidya Liubimova Mikhailovna (URSS) ; ainsi que « Littérature et voyages », par David Perker (Grande-Bretagne).