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Histoire des bibliothèques françaises

les bibliothèques de l'Ancien Régime

sous la dir. de Claude Jolly
Promodis, Cercle de la Librairie, 1988. - XV-547 p. : ill. ; 31 cm
ISBN 2-903181-68-3

par Noë Richter

Ils ont été quarante-trois, chercheurs, iconographes et éditeurs, pour produire cette Histoire des bibliothèques sous l'Ancien Régime, et cela nous vaut un superbe ouvrage, sévère et imposant, un livre que l'on ouvre avec respect. La matière y est répartie entre cinq ensembles. Le premier traite des « bibliothèques écclésiastiques ». celles des communautés, des universités, des collèges et des séminaires, qui attestent la continuité de l'Eglise dans la société française. Mais l'Ancien Régime est marqué surtout par l'avènement et l'apogée des bibliothèques privées - à commencer par celle du roi de France - dont les plus importantes et les plus durables s'ouvriront au public lettré à partir du milieu du Grand siècle. L'ouvrage y distingue deux âges et deux modèles à chacun desquels il consacre deux ensembles de chapitres qui sont autant de monographies particulières. Il y a la « librairie humaniste », de l'érudit et du savant (jusque vers 1660), et la « bibliothèque lettrée », de l'honnête homme et du mondain.

L'émergence de cette dernière est accompagnée de la naissance des « cabinets de livres rares », collections appartenant à des bibliophiles qui s'attachent davantage à l'objet qu'à son utilité ou à sa valeur ostentatoire. Les deux dernières parties réunissent des contributions transversales, plus synthétiques. La quatrième, intitulée « Les usages de la bibliothèque moderne », traite de ce que nous appelons « bibliothéconomie » : les collections et leurs accroissements, les marques de propriété et les ex-libris gravés, les bâtiments et les locaux, le bibliothécaire, la lente évolution de la bibliothèque privée vers la bibliothèque publique, fait qui caractérisera le XIXe siècle. Cette partie s'achève par un chapitre marginal sur les cabinets de lecture, chapitre qui aurait trouvé meilleure place dans la troisième partie ou, mieux encore, dans la cinquième. Celle-ci est, en effet, consacrée à la lecture et comporte six monographies régionales décrivant les ressources de Paris, Rouen, Besançon. Bordeaux, du Comtat-Venaissin et des provinces du Nord. Et, en guise de conclusion, cette histoire de bibliothèques bien réelles nous propose un chapitre sur les bibliothèques imaginaires et leur représentation dans la littérature, du XVIe au XIXe siècle.

Des dangers du collectif

Les travaux abondent sur les bibliothèques, mais les synthèses y sont difficiles. C'est ce que nous dit Claude Jolly dans une introduction aussi modeste que prudente où il fait la revue critique des sources d'information. La difficulté est aggravée ici par le caractère collectif de la rédaction. On connaît les risques de tels ouvrages. Les collaborateurs ne sont pas de simples exécutants, et le chef d'orchestre ne peut leur imposer son interprétation ni régler trop strictement le jeu des parties. L'Histoire des bibliothèques françaises n'a pas échappé à ces écueils. Le morcellement de la rédaction a engendré des redondances et émietté l'information. Il semble que plusieurs des auteurs travaillant dans des domaines voisins n'aient pas su se concerter, s'informer, ni tracer leurs limites. Le lecteur sera surpris, par exemple, d'apprendre à la page 261 que la collection des catalogues de ventes de la Bibliothèque nationale est encore inexploitée... alors qu'il en aura lu une analyse magistrale neuf pages plus haut. Mais ce serait fausser le jugement que de s'attarder sur les redites et contradictions. Elles ne touchent à rien d'essentiel.

Maestria du chef d'orchestre

Même s'il n'a pas pu empêcher les fausses notes, le chef d'orchestre a maintenu l'unité de l'œuvre en y ménageant de larges espaces de réflexion qui permettent au lecteur de souffler et de prendre ses distances à l'égard d'une érudition envahissante. Les vingt-et-un encadrés et l'abondante illustration insérés dans les chapitres sont ces aires de repos tout en assurant également une fonction corrective et complémentaire. Certains encadrés préservent les textes de l'accumulation et de la dispersion de l'information en replaçant celle-ci dans une perspective plus générale et plus synthétique. On appréciera de ce point de vue les deux encadrés complémentaires, l'un sur la masse obscure des petites bibliothèques, l'autre qui apporte un éclairage sur la genèse de la bibliothéconomie et sur les pratiques du classement.

D'autres, à l'inverse, illustrent des propos généraux par des précisions de type monographique, tel l'encadré sur le marquis de Méjanes, qui est un modèle de bonne humeur érudite. L'illustration, quant à elle, a des côtés tout à fait originaux. Elle déborde singulièrement sa fonction iconographique en reproduisant des pages de livres qui remplacent de façon heureuse des citations trop longues qui auraient surchargé la rédaction. On saura gré à Claude Jolly de donner à lire les originaux de textes insoupçonnés ou introuvables comme les règles du bibliothécaire de la Congrégation de Sainte-Maure et de la Société de Jésus, le règlement de la bibliothèque du séminaire de Tulle et les recommandations de La Mothe Le Vayer pour « dresser une bibliothèque d'une centaine de livres seulement. »

Misère et indignité du censeur

Son impression générale exprimée, le censeur se retrouve fort démuni lorsqu'il lui faut, puisque c'est la loi du genre, donner une opinion motivée sur l'œuvre soumise à sa critique. Avouant « la faiblesse de notre savoir sur les bibliothèques », Claude Jolly n'a cependant pas craint de « tenter une première synthèse ». Il a engagé une pléiade de spécialistes. Le censeur avoue la même faiblesse, mais il est seul, et il n'a pas l'outrecuidance de se substituer à quarante savants. Il se résignera donc à ne parler que de ce qu'il sait.

Une évidence s'impose : l'ouvrage s'intéresse seulement aux lectures d'une élite intellectuelle, c'est-à-dire d'une fraction infime de la population. La réalité de la masse encore indistincte du petit peuple de France n'y est évoquée qu'incidemment, par le biais de l'alphabétisation, de l'édition bleue, des missions et du contenu des bibliothèques des curés. Mais de l'institution de lecture populaire, il n'est pas question. Les deux bibliothèques du peuple citées dans l'ouvrage apparaissent comme deux curiosités singulières, véritables hapax institutionnels, l'un en milieu urbain, l'autre à la campagne. Ce sont la bibliothèque paroissiale de Sainte-Marguerite, fondée à Paris en 1738, et celle qu'Henri Grégoire a créée en Lorraine après 1782. C'est fausser la réalité et s'interdire toute explication d'un fait essentiel de l'histoire culturelle que de présenter ainsi les choses.

La pastorale populaire

Comment comprendre que la lecture du peuple soit devenue une affaire politique en 1790, un problème de société en 1815, un aspect de la lutte des classes après 1830, si l'on ne dit pas qu'elle est née dans la pastorale populaire et qu'elle a lentement pris corps à partir de la Réforme ? Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, cette pastorale déborde l'instruction religieuse. Les Lumières et la physiocratie font des ravages chez les desservants de campagne. Leurs bibliothèques, qui n'étaient jusqu'alors composées que de livres religieux, s'ouvrent aux livres profanes. On y trouve les auteurs contemporains, Lesage, Marivaux et Voltaire, des livres d'hygiène et d'économie domestiques, de pédagogie, d'agronomie. Ils ne sont pas tous à l'usage du curé, qui est aussi un prêteur de livres et qui deviendra vite, avec le maître d'école, le premier bibliothécaire du peuple.

On est surpris de ne pas voir mentionnée, à côté de la bibliothèque très tardive d'Henri Grégoire, celle de son voisin et ami, le pasteur luthérien Frédéric Oberlin, qui fut créée vers 1750. Elle contenait 500 volumes à la fin du siècle, et Oberlin avait organisé la circulation des livres dans les cinq villages de la paroisse et tenait une statistique régulière «par villages et par sexes ». Grégoire lui-même a témoigné de la banalité des bibliothèques paroissiales dans les provinces de l'Est avant 1789. Les bibliothèques des curés, inventoriées dans un petit terroir du Haut-Maine entre Le Mans et la vallée du Loir, confirment l'essor de la lecture paysanne après 1760.

L'ouvrage a laissé échapper ces données qui éclairent à la fois la genèse de l'idéologie de la lecture du peuple pendant la période pré-révolutionnaire, la montée de l'obscurantisme, et fournissent les clefs des comportements philanthropiques et paternalistes qui ont si fortement marqué l'institution de lecture du XIXe siècle. Elles sont certes encore minces, mais elles auraient justifié au moins un encadré dans l'avant-dernier chapitre des « usages de l'époque moderne ».

Prière à l'éditeur

La richesse de l'ouvrage appelle les lectures multiples. Chacun fera la sienne et lui adressera critiques ou louanges en fonction de la qualité de son attente. Quoi qu'il en soit, nul n'ignorera désormais l'Histoire des bibliothèques françaises et l'Histoire de l'édition française. On ne peut séparer ces deux monuments qui font honneur à Promodis et au Cercle de la librairie. Les interférences entre les deux ouvrages sont trop évidentes. Tous deux nous parlent du livre, de son élaboration et de sa diffusion. Tous deux abordent par des côtés différents l'histoire de l'édition et des bibliothèques. Tous deux nous instruisent de la vie et des institutions de la République des Lettres. Toute recherche doit maintenant passer par eux. Les personnages y fourmillent et les références surabondent. Des index très soignés repèrent les hommes. les lieux, les institutions, les publications.

Et c'est là où le chercheur s'inquiète. Comment retrouvera-t-il l'objet qui l'intéresse dans cette accumulation de richesses ? Perdu au milieu d'elles, le malheureux devra parcourir et reparcourir en tous sens les quelque cinq mille pages qui seront offertes à sa fringale de savoir, ou bien créer son propre index matières. Est-ce bien raisonnable ? Ne vaut-il pas mieux se tourner vers le maître d'ouvrage et lui dire : vous avez construit un superbe monument. Soit. Il vous faut à présent parfaire l'édifice en programmant un neuvième et dernier volume qui sera un index analytique et cumulatif général des sujets, des personnages, des institutions, et une bibliographie intégrale. Vous rendrez ainsi un immense service à la communauté des chercheurs et vous ferez de vos deux publications les instruments parfaits et perdurables d'une recherche bibliologique que vous aurez par là-même stimulée.