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Graham Keith Barnett

Histoire des bibliothèques publiques en France de la Révolution à 1939

Paris : Promodis, 1987. - 489 p. ; 24 cm. - (Histoire du livre)
ISBN 2-903181-56-X : 310 F.

par Louis Desgraves

En attendant la publication prochaine, sous la direction de Claude Jolly, du tome III de l'Histoire des bibliothèques, le volume de Graham Barnett apporte une contribution importante à l'histoire des bibliothèques publiques en France, de la Révolution à 1939. La lecture de ce gros livre de près de 500 pages amène cependant quelques remarques qui ne font que confirmer l'intérêt porté à son contenu.

L'auteur a adopté un plan chronologique répartissant la matière en six grands chapitres : les bibliothèques de l'Ancien régime, de la Révolution à la Monarchie de juillet, la Monarchie de juillet (1830-1848), la Deuxième république et le Second empire (1848-1870), la Troisième république (1871-1914) et enfin la Troisième république (1914-1939). Le premier chapitre constitue une introduction fort brève (p. 11-16) sur la situation et la répartition des bibliothèques à Paris et en province. L'auteur souligne, à juste titre, que la plupart de ces bibliothèques appartenant à des communautés religieuses et à des sociétés savantes avaient le statut de bibliothèques privées, mais étaient, d'une manière variable, largement ouvertes au public érudit et cultivé des villes où elles étaient situées. En examinant ce plan, on relève une disproportion entre les différentes périodes chronologiques retenues.

Le deuxième chapitre aurait gagné, lui aussi, à être étoffé. En effet, la période révolutionnaire, marquée par la mise à la disposition de la nation des ouvrages des établissements religieux, puis des émigrés, est essentielle pour comprendre les difficultés auxquelles se sont heurtés les bibliothécaires français pendant tout le XIXe siècle, et même au-delà, pour reclasser des millions de volumes entassés pêle-mêle dans des dépôts, puis pour les cataloguer et les communiquer dans des locaux le plus souvent mal adaptés. Le rôle des bibliothécaires français du XIXe siècle, malgré les lacunes et les déficiences de certains d'entre eux, serait mieux compris si les circonstances de la réunion de ces fonds avaient été exposées plus longuement.

La Troisième république, que l'auteur divise à bon escient en deux parties allant, l'une de 1871 à 1914, l'autre de 1914 à 1939, semble occuper une place trop importante par rapport à l'ensemble du texte. Il est vrai que l'auteur y expose longuement les vues de bibliothécaires novateurs, tels Morel, dont il semble, peut-être, adopter un peu vite tous les points de vue sans les soumettre à un examen préalable qui tiendrait compte de la situation réelle des bibliothèques et des possibilités offertes tant aux pouvoirs publics qu'aux bibliothécaires.

Il semble donc qu'un plan méthodique aurait permis d'exposer plus clairement la situation des bibliothèques françaises de 1789 à 1939 et aurait évité des retours en arrière fréquents et une certaine lourdeur de l'exposé. Bien plus, le plan adopté aurait justifié l'établissement d'une table analytique des matières et d'un index des noms de personnes et de lieux. L'absence de ces deux instruments de travail rend difficile la recherche d'un renseignement précis. On sent, d'autre part, que l'auteur garde toujours présent à l'esprit le modèle anglo-saxon, position normale pour un bibliothécaire britannique et d'ailleurs adoptée par nombre de bibliothécaires français. Certes les comparaisons de deux conceptions sont utiles; mais à force de vouloir comparer la situation des bibliothèques françaises au XIXe siècle au modèle anglo-saxon, ne risque-t-on pas souligner à l'excès les aspects négatifs et de tenir pour négligeables les résultats obtenus au prix d'un labeur acharné dans des conditions particulièrement difficiles ?

Dans son introduction (p. 7), l'auteur indique que pour « illustrer les tendances générales et les thèmes » abordés, il a tenté de « suivre méthodiquement le développement de deux bibliothèques municipales », Troyes et Chartres. Si l'exemple de Troyes est judicieusement choisi, celui de Chartres paraît plus contestable. En effet, pendant tout le XIXe siècle, cette bibliothèque a constitué un cas aberrant, mais heureusement unique, puisqu'elle n'a cessé d'être dirigée par un groupe de bibliothécaires responsables collectivement de son fonctionnement.

Tout au long de l'ouvrage, de nombreux bibliothécaires sont cités ; on aurait souhaité que l'auteur brosse le portrait de certains d'entre eux, pour montrer leurs réussites et leurs échecs liés à leur formation et à leur tempérament. Pour beaucoup, la responsabilité d'une bibliothèque municipale ne constituait pas seulement une sinécure ; on pourrait citer, à côté de quelques fantaisistes ou de personnages hauts en couleur dépeints par Pol Neveux, de nombreux bibliothécaires qui se sont dépensés sans compter pour améliorer le service dont ils avaient la charge, tel Louis Audiat reconstituant la bibliothèque municipale de Saintes après son incendie, en 1871.

L'ouvrage s'achève par des annexes reproduisant un certain nombre de textes réglementaires et par une abondante bibliographie répartie en plusieurs sections qui en facilitent la consultation. Notons seulement que la section « bibliothèques par villes et par départements » néglige nombre d'articles récents consacrés aux bibliothèques municipales.

Un document de référence

Ces remarques n'enlèvent rien au mérite et à l'intérêt de cette histoire qui constitue, pour longtemps, un document de référence essentiel. En effet, l'auteur, en face d'un domaine encore trop mal connu, a eu le mérite, en utilisant les sources à sa disposition, tout d'abord de suivre les progrès et les reculs de l'intérêt porté aux bibliothèques et aux bibliothécaires par les régimes et gouvernements successifs et par les élus locaux ; ensuite de dégager tes rôles attribués aux bibliothèques au cours d'une lente évolution des mentalités, dans le domaine de la conservation et de la mise en valeur du patrimoine, mais aussi dans les fonctions morales, éducatives, politiques, informatives ou de distraction. Les pages consacrées aux bibliothèques scolaires et aux bibliothèques populaires sont, à cet égard, particulièrement instructives.

L'auteur ne cesse d'aborder les différents problèmes qui contrarient ou facilitent l'évolution des bibliothèques vers un service public adapté aux besoins de toutes les catégories de lecteurs. Il met en valeur l'action novatrice des bibliothécaires qui, au sein de l'Association des bibliothécaires français, ont combattu pour la nationalisation et pour la modernisation des services, débattu par la plume et la parole pour la création de la lecture publique, se sont préoccupés de la formation professionnelle, de l'établissement de normes de catalogage et de la coopération entre bibliothèques. La plupart des idées débattues depuis le début du XXe siècle ont été longues à mûrir et à être adoptées aussi bien par les pouvoirs publics que par l'ensemble des bibliothécaires. L'œuvre de Graham Barnett montre bien les étapes qui ont conduit à la modernisation des bibliothèques publiques françaises. S'il avait pu mener son exposé jusqu'aux alentours des années 1980, il aurait certainement constaté les progrès essentiels, même s'ils sont encore insuffisants, réalisés depuis la fin de la seconde guerre mondiale. On ne peut donc que recommander à tous les bibliothécaires la lecture de cette histoire, qui, malgré les quelques réserves formulées au début de ce compte rendu, met à leur disposition un ouvrage de référence indispensable.