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Simone Balayé

La Bibliothèque nationale des origines à 1800

Genève: Droz, 1988. - 546 p. : 22 cm. - (Histoire des idées et critique littéraire, vol. 262)

par Denis Pallier

Aussi surprenant que cela paraisse, le passé de la Bibliothèque nationale, qui est l'une des institutions culturelles les plus prestigieuses de France et peut être la plus chargée d'histoire, n'a fait l'objet que de peu d'études. Ce passé a été retracé depuis le XVIIIe siècle par Boivin, Le Prince (1782), Alfred Franklin (1875). Théodore Mortreuil (1878) et dans la série Les grandes institutions de la France (1907), mais non sans lacunes et sans erreurs.

Pour faire connaître cette histoire dans son ampleur, Georges Le Rider, lorsqu'il était administrateur général de la bibliothèque, a chargé un conservateur de l'établissement, également connu'comme chercheur, Simone Balayé, d'élaborer l'ouvrage qui vient d'être publié. Celle-ci a pu d'autant plus facilement mener l'étude des fonds de la bibliothèque et recourir aux archives administratives qu'elle conserve, ainsi qu'aux archives de ses départements, Estampes et Manuscrits notamment. Parmi ces sources, il en est d'exceptionnelles, tels les papiers et correspondances de l'Abbé Jean-Paul Bignon pour le XVIIIe siècle, ou les papiers de Van Praet pour la période révolutionnaire. S. Balayé a utilisé également les fonds des Archives nationales et entrepris la synthèse des multiples études consacrées depuis le XIXe siècle, sous la forme de catalogues, d'articles ou de monographies, aux collections, aux départements ou aux bâtiments de la Bibliothèque nationale.

Ainsi que l'exprime dans la préface qu'il a donnée à cet ouvrage. André Miquel, ancien administrateur général de la Bibliothèque nationale, « à quelques exceptions près, l'histoire de la Bibliothèque nationale restait centrée sur ses enrichissements, leur nature, moins sur la politique menée par les responsables, fort peu sur le financement, le personnel, les dirigeants eux-mêmes, les relations avec le pouvoir, les milieux savants et la société en général ». La présente étude entreprend une nouvelle synthèse en cinq chapitres chronologiques, qui conduisent de la naissance de la bibliothèque à l'heure des Révolutions.

Des fondations d'un édifice...

Dès Saint-Louis, le roi de France a une bibliothèque digne de ce nom, mais il faut attendre la fin du XVe siècle pour que la Bibliothèque du roi soit transmise sahs interruption à ses successeurs. La Bibliothèque nationale ne remonte donc pas en ce sens aux collections de Charles V, envoyées en Angleterre et dispersées en 1435, mais à celles de Louis XI transmises en 1483 à Charles VIII son fils. Les sources pour cette période ne sont pas les plus riches. Du moins attestent-elles que Charles VIII et Louis XII enrichissent la bibliothèque de leurs propres collections et de manuscrits riches en textes de l'Antiquité, récoltés au cours des guerres d'Italie. Mais François 1er est le véritable roi fondateur. Il crée à Fontainebleau une bibliothèque de recherche érudite sur l'Antiquité, les études bibliques et patristiques, confiée à Guillaume Budé, puis à Pierre Du Chastel. Cette bibliothèque de manuscrits, alimentée par des achats en France, en Italie et au Proche-Orient, est à l'origine d'une tradition qui a fait de la Bibliothèque nationale l'établissement le plus riche en manuscrits grecs du monde. A la bibliothèque de ses prédécesseurs installée à Blois, doit se faire en principe, suivant l'édit de 1537, le dépôt de tous les livres imprimés dans le royaume. Les deux « librairies » seront réunies en 1544 à Fontainebleau.

Si l'action personnelle d'Henri II et ses successeurs n'est pas sensible, la bibliothèque continue de s'enrichir. Elle compte, vers 1560, moment présumé de son transfert à Paris, 3 651 ouvrages imprimés et manuscrits, mille de plus qu'à la fin du règne de François 1er. En 1593, lorsque Henri IV met fin aux guerres civiles, il nomme maître de sa bibliothèque le Président Jacques Auguste de Thou, personnage important et grand bibliophile. Avec l'achat de la bibliothèque de Catherine de Médicis les grandes acquisitions reprennent. A Fontainebleau, le roi recrée un Cabinet des Médailles, confié à Pierre-Antoine Rascas de Bagarris. A l'orée de l'âge classique, la bibliothèque royale a son siège dans la capitale politique et économique. Si elle n'est pas encore une institution, elle constitue, hors des palais royaux, une bibliothèque utile à l'avancement des sciences, au contact de la société savante.

Au cours des années 1610-1660, la Bibliothèque du roi (titre qui lui est acquis en 1618) est dirigée par des membres de la « République des lettres » : J.-A. de Thou, François de Thou son fils, condamné à mort en 1642 dans l'affaire Cinq-Mars, puis Jérôme Bignon se succèdent comme maîtres de la librairie. Ils s'appuient sur des gardes de la bibliothèque qui appartiennent aussi au monde savant : l'avocat Nicolas Rigault, les frères Pierre et Jacques Dupuy, qui léguèrent leur bibliothèque au roi. Le dépôt légal est relancé, en 1642 apparaît l'obligation de déposer les « figures » (cartes et estampes). Cependant, le développement de la bibliothèque n'est pas considérable : 16746 volumes en 1656, dont 6088 manuscrits et 10658 imprimés. D'autres « librairies » parisiennes, celles du chancelier Seguier, de Mesme, de Bignon, sont plus riches en imprimés. La bibliothèque de Mazarin, confiée depuis 1642 à Gabriel Naudé, compte plus de 40 000 volumes lors de la vente en 1651.

... Aux assises d'une institution

L'élan est donné par Colbert, qui nomme garde son frère l'abbé Nicolas Colbert puis un de ses plus jeunes fils. Colbert régente de 1662 à 1683 la Bibliothèque du roi et la développe parallèlement à la sienne propre. En 1666, il établit la bibliothèque rue Vivienne, tout près de son hôtel, en un lieu récemment acquis pour agrandir l'actuelle Bibliothèque nationale. Il lui donne son meilleur bibliothécaire, Nicolas Clément, qui dressera le premier catalogue des imprimés, avec un classement en 23 divisions, dont les grandes lignes subsistent encore. Si le dépôt légal ne fonctionne encore qu'à demi, les acquisitions sont nombreuses. Apparaît avec la collection Doat l'esquisse du Cabinet des titres et des généalogies. L'achat de la collection Marolles constitue le noyau du fonds des Estampes, avec des séries classées par artistes et sujets conservées depuis. Le roi lui-même portait intérêt aux médailles. Les collections qu'il a héritées de Gaston d'Orléans, enrichies de dons et d'achats, sont transférées du Louvre à la bibliothèque en 1666

Lorsque Colbert disparaît, Louvois prend en main la surintendance des bâtiments dont dépend la bibliothèque. Il réunit les charges de bibliothécaire et de garde sur son plus jeune fils Camille Le Tellier, l'abbé de Louvois. Avec de moindres moyens, les enrichissements se poursuivent pour les imprimés, les estampes (collections de Clément et de Gaignières), les médailles transférées à Versailles en 1684 et les manuscrits avec un intérêt nouveau pour l'Extrême-Orient. La bibliothèque, ouverte aux savants et au public à partir de 1692, deux jours par semaine, joue un rôle discret, avec les Académies, au service de la politique de prestige du roi.

Il faut cependant attendre le début du XVIIIe siècle pour voir la bibliothèque royale conquérir son assise et son espace définitifs. Cela est dû à l'abbé Jean-Paul Bignon, neveu de Ponchartrain, grand commis qui avait organisé et contrôlé le monde de l'édition comme directeur de la librairie, réformé les académies, dirigé le Journal des savants. Lorsqu'il est nommé à la tête de la bibliothèque en 1719, Bignon dépend, avec les académies, de la Maison du roi. Il entreprend un inventaire général de toutes les collections, crée cinq départements (Imprimés, Manuscrits. Titres et généalogies, Estampes, Médailles), constitue un corps de conservateurs, les « gardes », recrutés dans les Académies et dans le Collège royal. Bignon réussit à installer la bibliothèque dans les bâtiments de Mazarin, entre les rues des Petits-champs, Vivienne et Richelieu. Il arrête des mesures précises en matière de dépôt légal, d'acquisitions, de catalogues et de prêt, dont les registres subsistent depuis 1735. La bibliothèque royale est devenue une institution en contact avec tous les savants : Académies, bénédictins, jésuites missionnaires et sociétés étrangères.

Tentatives de structuration

L'époque qui suit la mort de l'abbé Bignon (1743), jusqu'à la Révolution française était la moins connue. Les deux chapitres consacrés à la période 1741-1789 et aux années 1789-1810 qui représentent la moitié du présent ouvrage, apportent une foule d'indications nouvelles.

L'abbé Bignon avait assuré sa survivance. Ses neveux et petits neveux se succédèrent jusqu'en 1784. Mais leur activité n'égala pas celle de leur oncle. L'action des gardes en revanche prolonge l'élan donné. Parmi eux se signalent particulièrement Jean-Jacques Barthélémy, le plus grand archéologue français de son temps, responsable des Médailles et des Antiques, et Hugues Adrien Joly, garde des Estampes, lié aux collectionneurs et artistes de l'Europe entière. Si le budget courant demeure modeste (130000 livres en 1765), des dépenses exceptionnelles sont facilement consenties pour les enrichissements d'imprimés, de médailles ou d'estampes, notamment dans les années 1750-1760. Le personnel demeure médiocrement payé, mais logé. Le travail de catalogage se poursuit. En 1745 Gros de Boze et Barthélémy mettent au point la méthode de classement des médailles. Pour les imprimés est publié le catalogue des Belles-lettres (1750) et entamé celui de la Jurisprudence (1753). En 1766 est installé à la bibliothèque le Parnasse français de Titon du Tillet, en 1779 les globes de Coronelli; mais celle-ci n'a pu s'étendre ni déménager, malgré les projets de Soufflot (1767) ou Boullée.

En 1784, un nouveau bibliothécaire est nommé, Pierre Lenoir, qui a été directeur de la librairie, et lieutenant général de police pour Paris. Lenoir n'est pas effacé, il se préoccupe de l'organisation de la bibliothèque, des comptes, de la lenteur des catalogues et de la reliure (faite sur le bénéfice de la vente des doubles) et du dépôt des imprimés (3 exemplaires de la production française et 4 exemplaires pour 50 ouvrages étrangers entrés en France). Il porte une attention particulière à la Musique et aux Cartes. Mais Lenoir provoque ou se heurte à une révolte des gardes, demandant pouvoir de présentation de leurs collaborateurs et correspondance directe avec le ministre. Exilé en Suisse, il demandera sa retraite en 1789.

Révolutions

L'heure des révolutions est marquée à la Bibliothèque du roi par l'instabilité. Quatre administrations se succèdent. celle de Lefevre d'Ormesson de Noyseau, de 1789 à sa révocation par le ministre Roland en 1792, la direction des « bibliothécaires de la Nation », Carra et Chamfort (1792-1793), celle de Lefebvre de Villebrune (1793-1795). Puis la charge de bibliothécaire est supprimée par la réforme de 1795, qui constitue un Conservatoire. Les gardes, appelés désormais conservateurs, nommés par la Convention sur présentation du comité d'instruction publique, puis cooptés, dirigent la bibliothèque. Celle-ci a traversé une période particulièrement noire en 1792-1793. Le bibliothécaire Jean-Louis Carra, ancien employé aux imprimés, membre et secrétaire de la Convention, mène une activité uniquement politique, jusqu'à son exécution avec les Girondins en décembre 1793. Son acolyte, l'illustre Chamfort assure seul la charge d'une bibliothèque, ébranlée par la suppression de départements, puis le renvoi en masse et l'emprisonnement du personnel, sur dénonciation d'un de ses membres, le « patriote » Tobiesen-Duby.

Parmi les divers responsables, une personnalité méritait d'être mise en lumière, celle de Lefevre d'Ormesson de Noyseau, dont l'activité a été remarquable au sein de la bibliothèque et dans les commissions créées pour administrer les confiscations révolutionnaires, alors qu'il était confronté à la diminution de moitié du budget de la bibliothèque et à la supression du dépôt légal (1790-1793). A l'initiative de Lefevre d'Ormesson s'est constituée une collection des impressions concernant la Révolution. A son départ, la bibliothèque comptait 152 868 imprimés, 38000 manuscrits, 60000 médailles. Elle avait reçu de la Constituante le Dépôt de législation et le Cabinet des Chartes, son complément historique.

Malgré les troubles, le mouvement de concentration vers la Bibliothèque nationale des collections de Paris et de province, puis des prises de guerre va se poursuivre. Il continuera sous le Directoire, le Consulat et l'Empire. Pendant l'administration de Chamfort, entrent les manuscrits de Saint-Victor, les médailles de Sainte-Geneviève. Sous la direction agitée de Lefevre de Villebrune, arrivent les prises de guerre de Belgique, des Pays-Bas, d'Allemagne. Après 1795, la bibliothèque, dont le budget est relevé à 192 000 livres et qui ouvre tous les jours (de 10 heures à 14 heures), reçoit 9 000 manuscrits de Saint-Germain-des-Prés échappés à l'incendie, 1 883 manuscrits de la Sorbonne, les prises de guerre d'Italie et d'Allemagne. Les conservateurs, notamment Van Praet et Caperonnier, commis au dépôt des Imprimés, assument un travail énorme de tri et d'intercalation, qui aboutit au regroupement et à la sauvegarde des sources actuelles de la recherche.

Le mérite de Simone Balayé est d'avoir su fixer et retracer les grandes lignes de l'histoire de la Bibliothèque nationale, en donnant, là où les sources le permettent, l'état de la question, ou bien en ouvrant des pistes de recherche : sur les personnels, sur les acquisitions, sur l'exploitation des registres de prêt. L'ouvrage, appuyé sur une historiographie de la Bibliothèque nationale et une bibliographie détaillée (p. 463-496), offre en outre une chronologie de la bibliothèque, la liste des personnels qui l'ont dirigée, 62 illustrations commentées (portraits, plans ou projets d'architecture concernant la bibliothèque) et naturellement un index et des tables.

Au moment où l'histoire des bibliothèques connaît en France une nouvelle faveur, à la veille de l'anniversaire de la Révolution, à la veille aussi de nouveaux projets pour la Bibliothèque nationale, cette étude explique et situe utilement cette grande bibliothèque. Sachant que, pour les années postérieures à 1810, seule la période de la Monarchie de juillet a fait l'objet d'une synthèse (par Jean-François Foucaud), on ne peut qu'attendre impatiemment le second volume de l'histoire de la Bibliothèque nationale.