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Daniel Anet

Vivre avec des livres

souvenirs d'un bibliothécaire

Genève: Slatkine, 1987. - 114 p. ; 21 cm
ISBN 2-05-100832-9

par Anne-Marie Filiole

Trente-cinq ans de bonheur en livres, une «belle traversée des temps » (..) dans cet « étrange vaisseau appareillant (...) vers la haute mer des idées et des sargasses intellectuelles (...)» qu'est la Bibliothèque publique et universitaire de Genève. Encore et toujours des marines pour évoquer l'infini plaisir bibliothéconomique du professionnel comblé... Des mots livrant tout l'enthousiasme et l'idéal de ce retraité nostalgique...

A jamais amoureux du métier, Daniel Anet se penche sur son passé, distillant minutieusement les souvenirs dans une langue classique pénétrée d'émotion. Le parc ombragé, le recueillement de la salle de lecture, les livres, les idées, les rencontres, tout lui fut source de plaisir quotidien. Esthète gourmand, humaniste érudit, il n'en finit pas de parcourir les rayons, d'exhumer des trésors, d'entrer dans les pensées des autres, de trébucher d'amour sur une belle page ou sur un papier rare, de humer avec délectation cet encens capiteux « d'essences cérébrales » déposé par des milliers de générations studieuses «en poussières d'intelligences ». Ayant vécu jusqu'au bout son métier avec foi et ferveur, il en fit simplement « un art d'être heureux ». Trente pages de bonheur sans faille, un peu gâtées par des clichés du genre : bibliothèque, « base de la civilisation » ou « grenier de la pensée humaine »... Quelques emphases, quelques tournures rigides ou fin de siècle, mais des raffinements comme ce « maroquin griffé par le temps », d'émouvants « échos de l'infinie conversation de l'homme et du livre », arrêts lumière et suspensions mystiques.

Mêlant avec intelligence savoir et chaleur humaine, écoute et curiosité intellectuelle, il vit « en chaque arrivant, un ami » et une occasion de découverte et de reconnaissance. Aussi, à la 30e page, entame-t-il avec un soin particulier une série de portraits tirés de la foule cosmopolite d'anonymes et de célébrités (49485 !) qui déferlait alors sur Genève et la bibliothèque. « Le chemin des livres fut un chemin des êtres » : il fut aussi attentif aux uns qu'aux autres, confesseur d'âmes et conseiller en livres. Une époque, des figures émergent, flamboyantes ou misérables : tour à tour portraits, silhouettes, attentes, espoirs ou lassitudes, connus et inconnus jaillissent sous sa plume en quelques traits lyriques ou retenus - « il y avait en lui quelque chose de glaciaire, une Alpe intérieure (...), un accent où croassaient et piaulaient tous les marchandages des comptoirs du levant » -, donnant prétexte à diverses remarques, plus ou moins philosophiques ou moralisantes.

Plus étonnantes sont les six dernières pages de « Profils perdus », qui offrent d'excellentes caricatures - feutre ou encre de chine - de quelques lecteurs anonymes. Car en ce lieu béni « où le temps n'était plus fuite en avant, les heures n'étaient plus successives », ce passionné, « un peu fou de savoir, un peu ivre de la liberté d'apprendre et soucieux de la goûter chaque jour », eut aussi le loisir d'exercer ses talents de dessinateur...

Hélas, dans cet océan miraculeux, beaucoup de coquilles ! Comme « la voix qu dérapait » (p.91), « vis blement », (p. 43), « y compris les princes servant à serrer le bas des pantalons » (p.74), dans un « style malicieusement ornés d'archaïsmes » (p. 75), et bien d'autres, tout aussi savoureuses... Proportion somme toute non négligeable quand l'on considère le nombre de pages (114) et le format modeste de ce petit livre.