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Histoire de l'édition française 4

Le Livre concurrencé 1900-1950

sous la dir. de Henri-Jean Martin, Roger Chartier et Jean-Pierre Vivet
Paris : Promodis, 1986. - 612 p.: 30 cm.
ISBN 2-903181-54-1 : 890 F

par Annie Béthery

Après Le livre conquérant, Le livre triomphant, Le temps des éditeurs, voici Le livre concurrencé, dernier volet de cette Histoire de l'édition française, dont il faut une nouvelle fois reconnaître et souligner la qualité. Le livre concurrencé, sous-titre explicite : le public français maintenant alphabétisé trouve à sa disposition d'autres moyens que le livre pour s'instruire, s'informer, se distraire. Et ce sont ces nouveaux médias - photocopie, radio, cinéma - qui ont jusque là suscité l'intérêt des historiens, ce qui explique la rareté des travaux de recherche concernant le livre. Roger Chartier et Henri-Jean Martin, dans leur introduction, soulignent bien les difficultés rencontrées pour construire ce volume : « Il a donc fallu ouvrir des chantiers nouveaux, dessiner des hypothèses inédites, en un mot faire des recherches de première main là où, pour les périodes précédentes, pouvait être donnée une lecture synthétique de travaux déjà achevés ». Et ces recherches ont été d'autant plus ardues que chacun (ou presque) des collaborateurs le souligne : sur de nombreux sujets les sources se sont révélées incomplètes, éparpillées, voire inexistantes, les statistiques parfois contradictoires et difficiles à interpréter.

Une nouvelle ère

La période 1890-1950 : soixante années difficiles, marquées par deux guerres mondiales, et une crise économique sans précédent dans les années trente. Que la date de 1950 ait été retenue comme terme de cette Histoire de l'édition s'explique aisément, c'est une période nouvelle qui s'ouvre, A partir du milieu de ce siècle s'affirment en effet de profondes mutations qui vont marquer le monde du livre et de l'édition : développement considérable du processus de concentration déjà amorcé, qui va aboutir au règne des groupes multimédias qui dominent aujourd'hui le marché ; apparition des nouvelles techniques qui vont modifier aussi bien les modalités de fabrication que la vie quotidienne des travailleurs du livre ; mise en route (enfin) d'une politique active en faveur de la lecture publique ; création des collections au format de poche qui vont bouleverser les modes de diffusion, l'attitude du public, et peut-être même, selon certains, le statut propre du livre qui, d'objet « sacralisé », va devenir un bien de simple consommation.

Comme le tome précédent, l'ouvrage s'ouvre sur une étude d'ensemble intitulée « Production et diffusion du livre ». Il ne s'agit plus maintenant d'envol de la production, mais des concurrences qu'elle subit. Catherine Bertho analyse donc en préambule les effets du développement et de la diversification de la presse - où l'image va vite s'imposer grâce aux nouvelles techniques -, de l'émergence du cinéma et de la radio (la télévision n'en étant alors qu'au stade expérimental). Ses conclusions sont nuancées : sans doute, la presse écrite et l'audiovisuel prennent-ils une part croissante dans les loisirs des Français, mais ils amènent en fait plus de lecteurs au livre qu'ils ne lui en ôtent. Et de plus, avec la rédaction d'articles, de feuilletons, de radiodrames et de scénarios, les gens de plume voient s'élargir le champ de leurs activités.

Ces machines qui bouleversent

Du point de vue technique, le formidable essor de la presse, suivi par une demande nouvelle d'imprimés commerciaux, publicitaires et administratifs ne pouvait que favoriser les recherches en matière de composition et d'illustration. Bien que critiquées pour des raisons d'ordre esthétique, la Linotype et la Monotype équipent progressivement les ateliers à partir de 1918. De leur côté, les travailleurs du livre s'opposent fortement à l'introduction de ces machines qui bouleversent leurs habitudes, entraînent des réductions d'effectifs et permettent le recrutement d'une main d'oeuvre féminine plus docile. Dans le domaine de l'image, les procédés traditionnels sont abandonnés au profit de la similigravure pour les livres de vulgarisation, de l'héliogravure pour la presse et la reproduction des œuvres d'art (l'offset ne s'imposera réellement qu'après 1950). Enfin, on réussit à améliorer considérablement les performances des presses, encore que l'impression rotative soit encore peu utilisée. Toutes ces « Nouvelles possibilités techniques », étudiées par Daniel Renoult, entraînent désormais une coupure définitive entre le livre courant, produit industriellement, et le livre d'art, qui reste le fait des techniques artisanales.

Examinant « Le rôle de l'Etat, les politiques du livre », Pascal Ory s'intéresse surtout ici au problème des bibliothèques : le retard de la France ne fait que s'accentuer, en dépit des efforts d'un Henri Lemaître, du « pétulant » Eugène Morel et de bien d'autres qui militent au sein de l'Association pour le développement de la lecture publique. C'est au « Comité américain pour les régions dévastées » que l'on doit, à partir de 1920, les premières bibliothèques circulantes ; c'est l'American library association qui crée la première école de bibliothécaires (l'Ecole des Chartes du Far West, selon un humoriste). Le Front populaire étudie le problème sans pouvoir le résoudre, et il faudra attendre 1945 pour voir la création de la Direction des bibliothèques et de la lecture publique , qui met en route le réseau des bibliothèques centrales de prêt et renforce les structures de formation. Quant à l'appareil législatif lié à la production littéraire, il est marqué par une volonté assez moralisatrice : répression accentuée de « l'outrage aux bonnes mœurs », surveillance des publications destinées à la jeunesse. Pascal Ory déborde à juste titre le terme de 1950 pour présenter des textes fondamentaux préparés antérieurement : la loi sur la propriété littéraire et artistique de 1957, la loi de 1956 qui permet à la Caisse nationale des lettres, pourtant créée dès 1946, de fonctionner enfin.

Un marché tentaculaire

Le cadre technique et politique ainsi défini, Isabelle de Conihout examine « La conjoncture de l'édition », tâche rendue difficile par ce problème des sources, déjà évoqué. On constate d'un côté une hausse des frais d'impression, en dépit de la relative stabilité du prix du papier, car les charges des entreprises (modernisation des équipements, augmentation des salaires) se sont considérablement accrues. Mais d'autre part, le marché des consommateurs s'est élargi en raison des effets de la scolarisation et de l'urbanisation. Cet élargissement de la demande, encouragé par une baisse du prix du livre, se traduit par une augmentation du chiffre des publications et des tirages. Le palmarès des différents secteurs de la production à cette époque est sensiblement le même que celui d'aujourd'hui, marqué par une nette domination de la littérature générale, alors que l'édition scientifique et l'édition savante se heurtent à bien des difficultés. Dans les pays en partie francophones, étudiés par Alfred Fierro, l'activité éditoriale est loin d'être négligeable ; il y a d'ailleurs d'étroites relations entre éditeurs français, éditeurs suisses et belges. Certains de ces derniers ont l'habileté de s'intéresser à des marchés délaissés par les Français, la bande dessinée, par exemple. Quant au Québec, l'emprise de l'Eglise y est telle que. pour une bonne part, les œuvres de création ne peuvent être publiées qu'à compte d'auteur.

En lisant le dernier chapitre de cette première partie, on peut se demander si les difficultés que connaît le livre français, entre 1890 et 1950, ne sont pas dues plus aux problèmes de sa diffusion qu'à l'existence de médias concurrents. Alfred Fierro dresse en effet un tableau assez noir de la situation. Créée pour contrebalancer le poids des Messageries Hachette, la Maison du livre français ne parviendra pas à s'imposer réellement. De leur côté. en dépit des efforts de la Chambre syndicale des libraires de France qui tente à partir de 1892 d'organiser et de défendre la profession, les libraires forment un ensemble hétérogène, peu soucieux de cohésion et de modernisation. Ils sont en outre dispersés sur le territoire : à côté d'un axe fort (Paris-Dijon-Lyon-Marseille), on trouve de nombreuses régions déshéritées : le Nord et l'Est, la Bretagne, l'Alsace, le Massif central. De là, sans doute, le succès des clubs du livre, à partir de 1945, dont le chiffre d'affaires, en 1960, représente 20 % de celui de la librairie.

Dure vie pour la littérature

Les deux parties suivantes de ce volume 4 de l'Histoire de l'édition sont consacrées aux « Politiques éditoriales » et, d'abord, au domaine de la littérature. L'étude préalable d'Elisabeth Parinet et de Valérie Tesnière permet de mesurer à quel point les maisons d'édition tentent alors de s'organiser, de se structurer. L'éditeur, interlocuteur privilégié de l'auteur, s'entoure maintenant de spécialistes qui le déchargent d'une partie de ses tâches : comité de lecture, directeur littéraire, directeurs de collections. Mise en place aussi du service de fabrication, chargé des relations avec l'imprimeur, et du service commercial qui prend en charge la publicité, celle-ci jouant un rôle de plus en plus important dans la vie littéraire. La maison d'édition s'organise donc, mais aussi diversifie, notamment dans le domaine de la presse, ses activités. Elle demeure toutefois une entreprise de type particulier, attachée à ses structures familiales, à sa localisation dans les arrondissements de Paris qui ont sa préférence (les 5e, 6e et 7e). Entreprise fragile aussi, comme le montrent les études d'Elisabeth Parinet, pour la période 1890-1914, et de Pascal Fouche, pour la période 1914-1950. On passe en effet d'une crise à l'autre. La première est fatale aux maisons littéraires nées au XIXe siècle (Jouaust, Hetzel, Ollendorff, Charpentier) qui, en dépit de leurs succès d'hier, ne réussissent pas à trouver un second souffle et seront relayées par Gallimard et Grasset ; la seconde n'épargne pas certaines maisons, viviers et foyers de l'avant-garde esthétique et intellectuelle.

Aussi, le monde de l'édition cherche-t-il des palliatifs. Sur le plan culturel, d'abord, en faisant connaître des auteurs étrangers. Sur le plan commercial, aussi, par la pratique des soldes qui se généralisent, et par le jeu de la publicité : aidé par le système des prix, le fait littéraire devient partie prenante dans les événements qui font l'actualité : on essaie également de lancer des collections à prix modiques, et Fayard sera un pionnier en ce domaine, avec sa Modem bibliothèque, puis avec Le livre de demain. Les plus importants des éditeurs se mettent enfin, à partir des années vingt, à publier des hebdomadaires politico-littéraires, soutiens plus que concurrents du livre (Les Nouvelles littéraires, chez Larousse, Candide, chez Fayard, Marianne, chez Gallimard). On lance ou l'on suit des modes, celles du roman « gai », du policier, du récit de voyages.

Mais l'essentiel de la création, dans l'entre-deux-guerres, est lié à ces maisons qui accueillent l'avant-garde, qui enrichissent et stimulent la vie artistique et littéraire, même si leur existence n'est que de courte durée (La Sirène, Au sans pareil. La Connaissance). Avec la guerre de 1939-1945 et l'Occupation, les problèmes ne sont plus seulement d'ordre économique : la a « Liste Otto » entraîne le pilonnage de plus de deux millions de livres ; certaines maisons sont aryanisées, tandis que d'autres pactisent avec l'occupant. Il n'empêche que la vie éditoriale reprend très vite après 1945, et que l'on voit s'affirmer des maisons nées juste avant, pendant, ou immédiatement après la guerre (Le Seuil, Minuit. Julliard, Laffont, Seghers, Les Presses de la Cité). Deux chapitres complètent cette étude sur la production littéraire : l'un, dû à Anne Sauvy, brosse un rapide panorama de la littérature écrite par et/ou pour des femmes et présente les grandes figures féminines du monde de l'édition et de la librairie ; dans l'autre, Maurice-Bernard Endrebe retrace l'évolution du roman policier français, où la collection Le Masque occupe la place centrale.

Appétit de savoir

Mais, si l'intérêt du public se porte en premier lieu sur l'édition de littérature, le livre est aussi un instrument dispensateur du savoir, un guide pour les différentes activités de la vie quotidienne. Avec « Politiques éditoriales : savoirs et pratiques », on en vient donc à l'étude de cette catégorie d'ouvrages appelés documentaires dans les bibliothèques publiques. Dans l'édition religieuse, prédominance du livre catholique marqué par un contraste entre l'édition savante et les ouvrages de piété populaire ; à noter que les missels, cadeaux obligatoires aux premiers communiants, constituent une manne... providentielle pour ce secteur de l'édition (plus de vingt millions d'exemplaires en cinquante ans). Du fait de l'existence d'un enseignement confessionnel, avec ses orientations et ses méthodes spécifiques, on retrouve bien sûr certains éditeurs catholiques dans le champ du livre scolaire, étudié par Jean Hébrard. Mais, qu'ils s'adressent aux élèves de l'enseignement public ou à ceux de l'enseignement privé, les manuels scolaires, comme les méthodes pédagogiques, sont remarquables par leur stabilité. Constamment réédités, certains connaîtront d'énormes tirages. Au contraire de ceux de littérature générale, leurs éditeurs, nés au XIXe, ont survécu aux diverses crises de cette première moitié du vingtième siècle.

C'est la période glorieuse du manuel scolaire, qui, après 1950, sera attaqué par les partisans d'un renouveau pédagogique. L'édition scientifique, analysée par Benoît Lecoq, reste, elle aussi, aux mains des grandes maisons nées au siècle précédent. Mais celles-ci élargissent peu à peu leur catalogue à des disciplines connexes à celles qui ont fait leur renommée. Fait nouveau : de grands savants commencent à rédiger des ouvrages de réflexion sur leur discipline et leurs expériences, ouvrages à la limite de l'essai philosophique. C'est pourquoi ces livres échappent à l'édition proprement scientifique pour être confiés à des maisons à vocation plus générale. Le succès de ce genre nouveau prouve l'appétit de savoir que l'on rencontre dans le grand public. Le démontre encore plus celui des dictionnaires et des encyclopédies qui font les beaux jours de la Librairie Larousse ; encore faut-il que ces ouvrages de référence, qu'ils soient généraux ou spécialisés, se présentent sous une forme alphabétique, car les Français se montrent déconcertés par la forme systématique, qui entraîne l'échec relatif de l'Encyclopédie française et de Clartés. En revanche, les Presses universitaires de France proposent, dès 1941, le premier volume de la collection « Que sais-je ? », heureuse formule dont le succès continue aujourd'hui. Le grand public accueille aussi très favorablement les ouvrages d'initiation aux nouvelles techniques, les guides de la vie quotidienne (jardinage, bricolage, tourisme), et s'intéresse de plus en plus à l'Histoire à travers les livres de vulgarisation, à commencer par les biographies plus ou moins romancées.

Mais, durant ces années 1890-1950, le lieu de création et d'innovation est sans conteste la revue. A chaque mouvement littéraire et/ou artistique est en effet associée une publication périodique (telles le Mercure de France pour le symbolisme, la Révolution surréaliste puis le Minotaure pour le surréalisme) qui sert tout à la fois de laboratoire et de tribune. Cette période voit aussi les débuts des hebdomadaires politico-littéraires, des magazines, et des périodiques de vulgarisation scientifique.

Pour le plaisir de l'œil

Avec la quatrième partie, « Des formes et des images », se révèlent avec force les traits dominants de l'édition de la première moitié de ce siècle, la rupture entre le livre courant et le livre de luxe, l'utilisation croissante de l'illustration. Peu d'innovation dans le domaine de la lettre d'imprimerie, traitée par René Ponot, mais un retour aux caractères traditionnels des XVIe et XVIIe siècles, réinterprétés en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis pour les besoins de la composition mécanique. L'innovation typographique est le fait d'artistes-artisans (Louis Jou, Bernouard, Daragnès) ou de spécialistes de l'affiche (tels Cassandre ou Jacno). Maintien des traditions aussi dans la mise en page, étudiée par Daniel Renoult, du moins dans la mise en page du livre courant. En effet, les productions de certains éditeurs d'avant-garde inspirés notamment par les futuristes et les constructivistes, qui proposent une nouvelle conception de l'espace visuel du livre, trouvent un écho dans l'édition pour enfants. C'est que - et Paul Faucher, créateur des albums du Père Castor, sera pionnier en ce domaine - dans ces livres pour enfants, l'image n'est pas là seulement pour décorer le texte, mais pour le soutenir, le prolonger, l'enrichir. De la même façon, certains manuels scolaires, ceux de géographie notamment, acquièrent leur spécificité grâce à une réflexion sur la lecture et sur l'usage du livre. Limitées jusqu'en 1945 à ce secteur de l'édition enfantine, ces tentatives de renouvellement de la mise en page toucheront ensuite les livres de littérature générale, avec la création du Club français du livre.

Traitant de la reliure, Alain-Marie Bassy met en valeur le divorce entre reliure industrielle, laquelle a connu un essor considérable au XIXe siècle, et reliure originale. Celle-ci, dès la dernière décennie, acquiert ses lettres de noblesse pour plusieurs raisons : l'existence d'une population d'amateurs fortunés et éclairés qui créent ou rejoignent des sociétés de bibliophiles, l'intérêt que portent à la reliure de nombreux artistes ouverts à toutes formes de création - de Rodin, Sonia Delaunay à Salvator Dali -, l'influence des modes et des avant-gardes esthétiques. Les grands relieurs qui dominent la période, investissent l'espace du livre, préférant l'abstraction à la figuration, jouant des formes, des couleurs, des matériaux, et maîtrisent leur technique à un point tel qu'ils permettent à la reliure de s'affirmer comme un art à part entière.

Le poids des photos

Ces reliures habillent évidemment des livres de luxe, domaine étudié ensuite par Antoine Coron. Certes. ces livres, comme les autres, subissent les contrecoups des crises successives, d'autant qu'ils sont objets d'une spéculation souvent dénoncée. Mais la période se révèle particulièrement faste, marquée par une conception nouvelle de la bibliophilie, qui « s'ouvre enfin aux choses de l'art vivant » (Octave Uzanne). Les mécènes (Jacques Doucet. Paul Poiret), les marchands d'art (de Vollard, Kahnweiler à Maeght), soutiennent la création contemporaine, favorisent les rencontres, les échanges entre écrivains et artistes. Echanges, mais aussi confrontations, tensions entre les différents courants esthétiques : aux livres de décorateurs (qui tels Mucha ou Alphonse Grasset viennent du monde de l'affiche) s'opposent les livres de graveurs qui suivent la doctrine de Pelletan (primauté au texte) et donnent lieu à ces réussites exceptionnelles, quelle que soit la technique utilisée. Mais il y a aussi, et surtout, les livres de peintres - Derain, Vlaminck, Picasso, Matisse... - qui illustrent soit des textes anciens, soit ceux de leurs amis écrivains, en apportant un nouvel agencement du texte et de l'image. La photographie n'est guère utilisée dans le livre de luxe. On ne perçoit en effet que très progressivement, comme le montre Claire Bustarret, ses possibilités esthétiques, que les surréalistes ont été les premiers à reconnaître. On exploite à fond, en revanche, son caractère documentaire et didactique dans les manuels scolaires, les livres de reportages et de voyages.

Le cinéma, quant à lui, donne lieu à la création d'un nouveau secteur de la production imprimée qui se développe parallèlement à sa propre évolution : il s'agit d'abord d'opuscules destinés aux techniciens et aux curieux ; puis vient la mode des ciné-romans, adaptations romanesques de films à succès, publiés chez des éditeurs spécialistes de la littérature populaire, puis sous la forme de fascicules périodiques qui utilisent largement les photographies de scène. Mais assez vite, de jeunes écrivains, de jeunes critiques se passionnent pour cette nouvelle forme d'expression et le premier ouvrage critique (de Delluc) est publié en 1919 chez Grasset. Dix ans plus tard viennent les premiers bilans, les premières histoires du cinéma. Emmanuelle Toulet conclut son étude en appelant l'attention sur ces publications encore mal connues que sont les brochures publicitaires accompagnant la sortie de chaque film, souvent remarquables par le luxe et l'originalité de leur présentation.

Les enfants aussi

L'image envahit également l'édition enfantine : certes, le livre pour enfants tel qu'il avait été conçu chez Hetzel, puis Hachette, continue sur sa lancée, mais le grand succès populaire est celui des « histoires en images », albums de Bécassine ou des Pieds nickelés publiés d'abord dans la presse. Ces albums souffriront à partir de 1934 de la concurrence des innombrables Walt Disney qui envahissent kiosques et librairies. Mais l'apport le plus original, comme le soulignait déjà Daniel Renoult dans le chapitre sur la mise en page, réside dans ces collections du Père Castor, ainsi que les histoires de Babar où se déploient une liberté d'invention, une création artistique très neuves. Pour les plus grands, on cherche également des formules nouvelles et économiques : le livre de prix rouge et or a fait son temps...

Maître incontesté du domaine, Hachette redistribue les nombreux titres de son fonds et fait connaître de nouveaux auteurs étrangers (London, Curwood) dans diverses collections, la Bibliothèque verte surtout (qui aura vendu, en 1962, plus de trois millions de volumes). D'autres publient des adaptations de classiques, exploitent le patrimoine des contes (Larousse. Nathan). Il y a aussi des textes pour « les petites filles bien élevées » (Bibliothèque de Suzette), des œuvres d'inspiration catholique (La Bonne presse), et une nouveauté, la littérature scoute avec Signe de piste. Il y a des exceptions, bien sûr, dues notamment à des écrivains tels que Charles Vildrac, Marcel Aymé ou même Colette Vivier ; mais l'ensemble des textes proposés à la jeunesse obéit d'abord à un souci moralisateur et conformiste. Certains titres de la presse enfantine, étudiée par Pascal Ory, reflètent la même idéologie, le même conformisme dans le (bon) ton et la présentation (La Semaine de Suzette, Benjamin, les titres catholiques). Mais d'autres, moins raffinés (mais au fond tout aussi conformistes), misent avant tout sur la distraction et la plaisanterie (L'Epatant, Fillette). Le règne de leur éditeur, la Société parisienne d'édition, dure près de trente ans, jusqu'à l'irruption des séries américaines, introduites en France par l'agence Opera Mundi, puis par Cino Del Duca. Les jeunes Français se jettent en effet sur ces illustrés qui leur apportent du nouveau : des sagas historiques (Prince Vaillant), policières (Charlie Chan), exotiques (Tarzan), fantastiques (Flash Gordon). Mais vient la guerre, et la fin de cet approvisionnement américain. Le champ est maintenant libre pour la nouvelle école franco-belge qui s'inspire des deux traditions, française et américaine. Idéologiquement différents, Vaillant (communiste), le Journal de Spirou et le Journal de Tintin témoignent de la vitalité de cette nouvelle école favorisée certes par les dispositions de la loi de 1949.

Les règles du jeu littéraire

Dans son introduction à la dernière partie de l'ouvrage, Roger Chartier résume ainsi le dessein fondamental de l'édition de l'entre-deux-guerres : il est « de donner le plus large public à la littérature du temps, ou, pour dire autrement, de concilier le marché et la qualité, la production de masse et la légitimité culturelle, le succès commercial d'envergure et la défense des lettres ». Anna Boschetti en fait la démonstration ; la littérature, « au sens restreint de production qui poursuit des valeurs autonomes », réussit à imposer ses propres hiérarchies face à la littérature industrielle, et même à contribuer à la prospérité de certains éditeurs. Alfred Vallette, pourtant ennemi de la publicité, acquiert avec Le Mercure de France un public fidèle et relativement important : c'est que cette revue (comme les Cahiers de la Quinzaine de Péguy) est dotée de tout un capital symbolique dû à l'image de ces écrivains et de leurs amis, unis par un même projet et une même conception de la littérature : c'est que l'exigence, en matière de qualité littéraire, peut se révéler rentable (Vallette édite Claudine en ménage). Anna Boschetti affine cette notion de « capital symbolique » en opposant les deux figures marquantes de l'édition littéraire de l'entre-deux-guerres, Gaston Gallimard et Bernard Grasset.

Le premier jouit du prestige de la Nouvelle revue française, de l'aura de ce groupe d'amis unis par les mêmes goûts, par le même mépris des salons de la rive droite, qui préfèrent se retrouver entre eux, à Cuverville ou à Pontigny. Voilà pourquoi Proust, après avoir essuyé un refus de la NRF pour Du côté de chez Swann qu'il édite à compte d'auteur chez Grasset, est si heureux ensuite de se « rapprocher des camarades de lettres qui ont témoigné d'une si grande compréhension de mon œuvre ». Gallimard a su aussi constituer un réseau de personnalités du monde culturel, de Copeau, qui fonde le théâtre du Vieux-Colombier après avoir assuré la chronique dramatique de la NRF, à Sylvia Beach et Adrienne Monnier dont les librairies sont des foyers de la vie littéraire. C'est de plus un gestionnaire très averti, qui obtient des Messageries Hachette un contrat très favorable, qui diversifie ses activités en direction du cinéma et de la presse.

A côté de ce Parisien, grand bourgeois discret et distingué qui connaît admirablement les règles du jeu littéraire, le provincial Grasset qui s'agite dans toutes les directions, qui cherche à faire des coups, qui lance des auteurs à grand renfort de publicité comme n'importe quel produit, fait figure de « parvenu des lettres ». Les suites de l'Occupation, les déboires judiciaires de Grasset, le lâchage de ses auteurs (sauf quelques-uns dont Mauriac) montrent bien à quel point lui manque ce capital symbolique dont bénéficie Gallimard. Autre exemple : les surréalistes et Céline ; les premiers qui aspirent à une révolution radicale, éthique et artistique préfèrent publier à compte d'auteur ou dans leurs propres revues, alors que des éditeurs tels que Gallimard cherchent à les attirer. C'est qu'ils appartiennent au milieu, au champ littéraire, alors que Céline, d'origine modeste, isolé, autodidacte, n'est qu'un marginal qui souffre de n'être pas reconnu par ce milieu comme, d'ailleurs, son éditeur, Robert Denoël. Il est enfin intéressant d'examiner l'évolution idéologique de ce milieu littéraire. Le nationalisme prévaut au début du siècle ; mais la première guerre et la révolution de 1917 attirent nombre d'écrivains dans les rangs de la gauche socia-. liste et communiste, mouvement qui se renforce au moment de l'épuration. C'est alors que se dessine vraiment l'image de l'écrivain engagé, incarné par les figures de Sartre et de Camus.

Lecture surveillée

Si l'écrivain semble attirer l'admiration et le respect du public, le lecteur, lui, est souvent considéré avec méfiance ou même hostilité, comme le montrent Roger Chartier et Jean Hébrard, prenant appui sur des images d'Epinal, des manuels scolaires, et même (paradoxe) des romans. La lecture, cette activité solitaire, doit être surveillée, contrôlée, canalisée. et il faut faire la chasse aux « mauvais » livres. C'est ce que fait l'Eglise, au moyen, d'abord, de mesures de censure (mises à l'Index, condamnations épiscopales), puis par le biais des critiques qui paraissent dans la presse catholique, presse que les fidèles sont appelés par ailleurs à soutenir et à promouvoir. Quant à l'Ecole, elle insiste sur l'utilité sociale de la lecture. On prône, à l'école primaire comme à la maison, les mérites de la lecture à voix haute qui « évite les vagabondages individuels, toujours dangereux ». Au collège, étude des grands auteurs du patrimoine : l'explication de textes doit dégager le sens des œuvres, postulé comme « unique et transparent ».

C'est dans le milieu des militants de la lecture publique, qu'ils soient professionnels ou syndicaux, qu'on admet que la lecture peut être un plaisir. Il faut toutefois que le bibliothécaire devienne ce conseiller, cet « hygiéniste des lectures » (Julien Cain), pour guider le lecteur à travers ce torrent de livres qui lui est offert. A côté de la concurrence des médias, la surabondance des livres devient donc un danger dont il faut se méfier. Mais les bibliothèques, sur lesquelles on fonde dans certains milieux tant d'espérances, sont alors dans une situation de stagnation, voire de régression, due à la pauvreté de leurs moyens (Claude Jolly : « La crise des bibliothèques »). La Bibliothèque nationale elle-même souffre d'un budget d'acquisitions notoirement insuffisant. Les grandes villes bénéficient certes, grâce aux bibliothèques universitaires et aux bibliothèques municipales (encore que cent BM seulement soient réellement actives en 1942), d'un fonds de livres important, au service de l'enseignement et de l'érudition. Mais la lecture publique n'intéresse alors ni les pouvoirs publics ni la majorité des professionnels, toute au service du public cultivé. Pourtant certains d'entre eux, regroupés au sein de l'Association des bibliothécaires français (née en 1910) échafaudent, à la lumière de l'expérience anglo-saxonne, des projets qui verront leur réalisation après 1945, lors de la création de la Direction des bibliothèques et de la lecture publique, dont Julien Cain sera le premier directeur.

Mais si, durant cette période, l'activité des bibliothèques stagne, il n'en est pas de même pour celle des bibliographes, tant dans le secteur officiel que dans le secteur privé : mise en chantier, en 1897, du Catalogue général des livres imprimés de la Bibliothèque nationale, poursuite du Catalogue général de la librairie française d'Otto Lorenz, jusqu'en 1925, débuts en 1929 des Livres de l'année (Cercle de la librairie), en 1934 de Biblio (Hachette), renouvellement de la Bibliographie de la France. Des projets séduisants, mais qui ne verront pas leur réalisation, occupent également les bibliographes : le Fichier mondial des livres, et le Catalogue collectif européen. La mode de la bibliophilie provoque aussi l'élaboration de répertoires encore aujourd'hui très utilisés. En outre, grâce à la mise en place de l'enseignement professionnel, la bibliographie s'affirme comme une discipline à part entière, et il faut souligner ici le rôle éminent joué par L.-N. Malclès.

Avec les « Pratiques de lecture » (Claude Jolly) s'achève le volume. La pédagogie de la lecture et de la littérature dans les différents cycles de l'enseignement, les systèmes de production et de diffusion des livres (savant, lettré, populaire), permettent d'individualiser plusieurs types de lecture. En fait, cette hiérarchie ne doit pas être prise à la lettre, et même les enquêtes statistiques (la plus sérieuse datant seulement de 1960) ne permettent pas de rendre compte avec exactitude de ce phénomène complexe qu'est la lecture... Une seule chose est sûre : la lecture du livre est le fait des classes favorisées, et diminue au fur et à mesure de l'avancée en âge, alors que celle de la presse est distribuée dans toutes les catégories sociales.

Vue d'ensemble

On a tenté à travers ce résumé de mettre en évidence l'essentiel des différentes contributions, toutes dues à des spécialistes, des chercheurs, des universitaires, contributions très riches d'informations et d'un intérêt soutenu, mais que l'on aurait aimé, dans certains cas, voir présentées dans un ordre plus logique. Pourquoi avoir séparé par exemple, les articles « Les imaginaires de la lecture » et les « Pratiques de lecture », entre lesquels s'intercalent les études sur les bibliothèques et la bibliographie ? L'ouvrage souffre également d'un certain manque de coordination entre les différents auteurs, qui amène des redites inévitables (cf. « Les politiques du livre », en première partie, et « La crise des bibliothèques en cinquième partie). Peut-être eût-il fallu, également, diminuer le nombre des encadrés pour rassembler leur contenu dans des études d'ensemble. Sur un autre plan, il aurait pu sembler utile de prévoir une synthèse sur le roman à grande diffusion, à la suite de « L'édition littéraire », qui aurait pris en compte le roman sentimental (Gyp et Delly sont présentées avec Marguerite Yourcenar et Simone de Beauvoir dans « La littérature et les femmes ») et le roman policier ; cet article fait par ailleurs une maigre place à la Série noire, collection pourtant si importante dans ce domaine entre 1945 et 1950. Il faut toutefois souligner que l'index alphabétique permet de réparer quelques-uns des défauts qui viennent d'être énoncés, et que l'ouvrage se termine sur une bibliographie très élaborée, due à Simone Breton.

Il reste maintenant à tenter de dégager quelques-uns des caractères dominants de l'édition française entre 1890 et 1950, période novatrice sur certains points, mais qui, en plus, approfondit et exploite les innovations du XIXe siècle, tout en préparant celles qui marqueront la seconde partie du vingtième :
- la coupure entre le livre courant dont la présentation ne change guère en dépit des nouvelles techniques, et le livre de luxe, conçu et créé en toute liberté par des artistes, des écrivains, des artisans particulièrement novateurs, avantagés par un contexte très favorable aux mouvements d'avant-garde ;
- le rôle croissant de l'image dans certains secteurs de l'édition, mais l'utilisation encore timide de la photographie ;
- la vitalité de l'édition littéraire, où les revues jouent un rôle capital, où les écrivains, associés ou employés des éditeurs, exercent une influence très forte sur la vie littéraire et éditoriale, et contribuent à faire connaître les littératures étrangères :
- l'organisation des professions du livre, la création des associations, la mise en place ou le développement des enseignements professionnels ;
- les insuffisances des structures de diffusion, bibliothèques et librairies qui, ajoutées à l'attitude méfiante des institutions, l'Ecole et l'Eglise, freinent la pénétration du livre dans les milieux populaires.

Peut-être est-ce en partie à cause de son rendez-vous manqué avec le grand public que le livre souffre des concurrences des mass media, qui empiètent « progressivement sur ses fonctions de communication sociale» comme le souligne Alain-Marie Bassy dans sa conclusion.