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Éditorial

Cinémas du futur

Le jeu a déjà tenté plusieurs cinéastes, faire deux films totalement différents à partir du même canevas : la prospective en matière d'évolution des métiers de l'information, de la documentation et des bibliothèques s'avère à cet égard des plus talentueuses.

Première mouture, La Mélodie du bonheur : au paradis de l'information il n'est que des allées azurées, télématiques et numérisées, tapissées de nouveaux services aux miraculeuses prestations, peuplées de médiateurs tous azimuts, de spécialistes de l'information et d'entreprises assoiffées d'information. La version concurrente serait celle des Quarantièmes rugissants : on verrait des gestionnaires de choc, capables de piloter victorieusement n'importe quel esquif culturel sur les eaux déchaînées de la décentralisation et des nouvelles technologies.

Un point de convergence entre les deux visions, un certain terrorisme, plus ou moins implicite : si les praticiens de l'information ne suivent pas les lignes directrices qui leur sont proposées, ils périront, ou, pire, végéteront dans leur stock de fiches et de livres poussiéreux. Deuxième convergence, la référence aux nouvelles technologies qui, la chose est claire, modifient fondamentalement le schéma traditionnel de l'information. Si la société de l'information relève peut-être encore du mythe, les modes de fonctionnement interne des métiers de l'information évolueront ; ils évoluent déjà. Mais la métamorphose de la chrysalide-bibliothécaire en ingénieuse abeille ou en scintillante libellule des sciences de l'information ne va pas sans douleurs, questionnements, remise en cause des schémas, écrits et non-écrits, qui régissent l'évolution des carrières et des métiers.

Car l'évolution ne se définit pas seulement en termes d'analyse fonctionnelle. Elle s'inscrit d'abord dans un environnement économique, social, administratif ; elle s'inscrit aussi en termes d'organisation et de repositionnement mutuel : différentes strates d'un même corps, différents métiers, anciens et nouveaux, englobés dans la nébuleuse, information-communication-médiation. Devront-ils miser sur une stratégie d'ouverture, essayant d'annexer les nouveaux emplois qui semblent se créer ? Devront-ils plutôt miser sur la continuité, affirmer et renforcer leur image en intégrant les nouvelles technologies à leur fonctionnement ? Le dilemme, classique, des filières de formation se repose avec acuité : comment concilier l'adéquation aux besoins du marché existant, l'adaptation aux exigences d'un marché futur dont le volume et la structure s'esquissent à peine ?

Les facteurs d'évolution ne se situent pas uniquement, quelle que soit la force des apparences et du discours, sur le terrain des nouvelles technologies et de la course pour se les approprier le plus rapidement possible. Ils interviennent au niveau même des acteurs, de leur cursus, de leurs motivations, de leurs représentations professionnelles, de leur position par rapport au service qu'ils doivent rendre, bref, de leur stratégie professionnelle. La prospective se fait moins linéaire, elle n'est pas moins rigoureuse, et, si chacun peut réaliser son propre film, il n'est pas moins soumis à un scénario, d'autant plus rigoureux qu'il est implicite.