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Noë Richter

La Lecture et ses institutions

la lecture populaire, 1700-1918

Le Mans, Editions Plein Chant, 1987. - 302 p. ; 20 cm.
ISBN 2-904307-10-1

par Louis Desgraves

Les études de Robert Mandrou et de Geneviève Bollême, même si certaines de leurs conclusions ont été contestées, ont eu le mérite de donner naissance à une série de réflexions sur la culture et la lecture populaires. L'ouvrage de Noé Richter s'insère dans cette ligne de recherches, dans ce défrichement d'une matière encore mal connue et dont bien des aspects demeureront encore longtemps entourés d'obscurités, d'autant plus difficiles à percer que les documents disponibles n'éclairent pas toujours les motivations profondes et les réactions des intéressés en présence de tel ou tel ouvrage. L'étude de la lecture « populaire » sous l'Ancien Régime et au XIXe siècle réserve encore bien des découvertes à ceux qui ont le mérite d'en construire, pierre à pierre, l'édifice dont le plan ne cesse de se modifier au fur et à mesure que s'affinent recherches et réflexions.

Noé Richter qui avait publié, en 1984, un ouvrage intitulé La Lecture et ses institutions. Prélude 1700-1830, reprend ici ce texte revu et augmenté et le complète par une seconde partie allant de 1830 à 1918. Il apporte ainsi, par l'étude des institutions de la lecture populaire, une contribution intéressante au débat d'idées en cours sur ce sujet. Basé sur une solide documentation, au courant des publications les plus récentes, l'ouvrage de Noé Richter suit l'ordre chronologique allant de la demande d'instruction au Siècle des lumières à la mort de la lecture populaire qu'il situe à la fin de la guerre de 1914-1918, à un moment où se dessine une nouvelle conception de la bibliothèque publique largement ouverte à toutes les catégories de la population. Cette longue histoire s'étendant sur plus de deux siècles est jalonnée de réussites et d'échecs aboutissant, cependant, à l'accès au savoir et à la culture d'une partie de plus en plus importante de la population. Bien avant le XVIIIe siècle, la Réforme protestante et la Réforme catholique avaient d'ailleurs engagé un mouvement d'apprentissage d'une lecture conçue en vue de permettre aux fidèles de connaître les textes sacrés et les ouvrages indispensables à la formation de tout chrétien, Ecriture sainte, cathéchisme, livres de piété, vies des saints, etc., devenus modèles de lecture et d'écriture conformes aux vérités chrétiennes.

La lecture à haute voix pratiquée principalement à la veillée a été, dès le XVIIIe siècle, une pratique spontanée dans la vie familiale et une pratique institutionnalisée dans la vie publique, curés et pasteurs servant de médiateurs et facilitant la lente circulation du livre dans les milieux ruraux, ce qui aboutit à la formation d'une élite populaire capable d'aborder avec succès et profit la lecture lettrée, face aux réponses des privilégiés dont les opinions se partagent entre l'obscurantisme, le paternalisme et la philanthropie. La Révolution française, malgré son désir d'émancipation, n'a pas mis fin à ce conditionnement du peuple en l'utilisant à ses fins propres ; mais sa politique éducative, en jetant les fondements d'une instruction populaire que la bourgeoisie conquérante a mis en oeuvre au XIXe siècle, en imposant partout la langue française contre les dialectes et patois locaux, en a altéré le mécanisme.

Au XIXe siècle, la classe dominante, par l'extension progressive de l'alphabétisme et de l'instruction, par la diffusion d'ouvrages vendus à bon marché grâce aux progrès techniques des modes d'impression, a peu à peu donné aux couches populaires les instruments de leur émancipation, leur permettant d'accéder à de nouvelles formes de culture. Ce long processus est décrit à travers l'évolution des mentalités et des institutions : bibliothèques confessionnelles et laïques, bibliothèques populaires qui, surtout entre 1860 et 1895, tissent à travers villes et campagnes un réseau dense appuyé également sur les bibliothèques scolaires. Ce mouvement a été porté en ses débuts, souvent difficiles, par une élite autodidacte, jusqu'au moment où les pouvoirs publics ont reconnu sa maturité en accordant la personnalité juridique à ses institutions. Ségrégationiste à l'origine, cette nouvelle conception de la lecture et de la bibliothèque a exercé une influence certaine sur la naissance de la bibliothèque publique moderne.

A la fin de la guerre de 1914, le premier contact de la profession avec le modèle américain implanté sur le sol français marque symboliquement la fin de l'ère de la lecture populaire. Les bibliothécaires français de plus en plus convaincus de la nécessité d'une évolution de la bibliothèque publique, hésitant encore entre les modèles de la bibliothèque érudite traditionnelle et de la bibliothèque publique anglo-saxonne, vont désormais, non sans réticences et difficultés, s'efforcer de réaliser un nouveau type de bibliothèque publique. Ce sera, avec encore bien des progrès à accomplir, l'œuvre de la seconde moitié de ce siècle.

Tel est ce livre, riche en aperçus nouveaux ; les bibliothécaires et les historiens des mentalités le liront avec un intérêt qui ne se dément jamais. Il ouvrira la voie à de nouvelles recherches.