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Umberto Eco

De Bibliotheca

traduit de l'italien par Eliane Deschamps-Pria.
Caen : l'Echoppe, 1986. - 31 p.; 21 cm.
ISBN 2-905657-09-X

par Martine Darrobers

Ce n'est pas tous les jours que les bibliothèques suscitent l'intérêt d'une des personnalités littéraires les plus en vue de notre temps et il est encore moins fréquent que cet intérêt s'attache au fonctionnement même de l'« institution bibliothèque ». Après les Italiens, les bibliothécaires français apprécieront de voir publiée la traduction française du discours prononcé par Umberto Eco à l'occasion du 25e anniversaire de la bibliothèque communale de Milan.

Via mala

Que dit-il donc de l'institution ? Pas précisément du bien. On pouvait s'y attendre et il faut même, dans une certaine mesure, le souhaiter (les institutions dont on ne fait plus que l'éloge ont généralement leur avenir derrière elles); il est pourtant difficile de se féliciter de l'image de marque des bibliothèques auprès du lecteur Eco. Celui-ci, après avoir exploré les grandes bibliothèques d'hier et d'aujourd'hui - Alexandrie, Pergame, Rome. Sainte-Geneviève, La Sorbonne -, en arrive à conclure sur l'émergence d'un nouveau type d'établissement, des établissements dont la fonction est non pas de permettre au public de lire comme le recommande l'UNESCO, mais, plutôt « de ne pas faire lire, de cacher, de dissimuler le livre ».

Le modèle en est des plus élaborés et atteint un haut degré de sophistication. Il s'agit tout d'abord, mais pas uniquement, de freiner au maximum la communication : « Le temps entre demande et réception des livres sera très long » (article D); il ne faut surtout « pas servir plus d'un livre à la fois » (article E) et « on découragera le prêt» (article M). Le « prêt interbibliothèques sera impossible et, dans tous les cas, il exigera des mois; de toute façon on sera dans l'incapacité de savoir ce qu'il y a dans les autres bibliothèques » (article N). Il va de soi qu'il sera « impossible de réserver son livre pour le lendemain » (article R) et « de savoir qui a emprunté le livre qui manque » (article S). Vétilles que tout cela; chacun sait bien qu'il ne s'agit que de sages - et inutiles -précautions destinées à empêcher les vols qui, de toute façon, « seront très faciles » (article 0) et la dilapidation de collections inestimables livrées à un public inconscient. Aussi « le bibliothécaire devra considérer le lecteur comme un ennemi, un désœuvré (sinon il serait au travail), un voleur potentiel » (article H).

Mais un tel dispositif reste malgré tout des plus élémentaires et l'anti-règlement imaginé par U. Eco veut moins freiner que refréner. C'est à cette fin qu'on segmentera à l'infini les catalogues, en fonction des documents (livres ou revues), en fonction des auteurs, des sujets, en fonction de l'ancienneté des acquisitions (article A), que les descripteurs-matières seront élaborés par les seuls bibliothécaires, qu'on se gardera de donner au public la moindre clé d'accès à leur logique d'organisation (article B), que les cotes, trop longues et incompréhensibles, seront impossibles à transcrire (article C), et que le service de renseignements pour les lecteurs sera inaccessible (article L).

Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant

C'est à ce stade-là que le bât blesse : trois de ces articles, qu'Umberto Eco a mis en tête de son règlement, correspondent aux « lois fondamentales » de la bibliothéconomie, ces lois qui séparent bien les différentes sortes de catalogues et prônent des listes-matières (ou des thésaurus) professionnels. Et si chacun s'accorde à reconnaître que le magasin est un mal (nécessaire) en attendant l'aube radieuse du libre-accès, le consensus est beaucoup moins fort lorsqu'il s'agit de mettre en cause la pertinence des différents modes d'accès à l'information. Pourtant Eco n'hésite pas à clouer au pilori de l'inaccessibilité les catalogues « classés » et les classifications complexes, les labyrinthes du savoir, les codages subtils, prétextes aux jeux savants et aux vertigineuses variations présentés dans l'exorde. Tout cet arsenal d'organisation bibliothéconomique qui est à lui-même sa propre fin, tout l'édifice bibliothéconomique savamment échafaudé depuis des siècles vacille sous les critiques d'un lecteur impénitent... Quant aux autres carences stigmatisées par U. Eco (pas de photocopieur, horaires inadaptés aux besoins du public, personnels inadaptés aux contraintes du travail en bibliothèque, pas de possibilité de restauration sur place, pas de toilettes...), elles relèvent de la logistique et du manque de moyens et peuvent être aisément répercutées sur le bailleur de fonds.

Le portrait-robot de cette anti-bibliothèque ressemble fort, qu'on le veuille ou non, à la « bibliothèque française moyenne» : nul ne s'y reconnaîtra mais chacun pourrait bien avoir quelques réminiscences... Réminiscences d'autant plus gênantes que la critique d'Eco, dépassant très largement la seule réalité italienne, met au « tableau d'honneur » les deux plus grands établissements universitaires français. Umberto Eco, un chercheur insatisfait, l'espèce est de nos jours foisonnante. Mais Umberto Eco est aussi un lecteur insatisfait et son discours sur la bibliothèque transcende toutes les catégories de bibliothèques et interpelle l'ensemble de la « communauté bibliothéconomique ».

Mirabile visu

Il existe pourtant des anti-bibliothèques, où il fait bon lire, où il fait bon vivre, des bibliothèques prospères et accueillantes; le modèle que prône U. Eco est basé sur son expérience personnelle aux Etats-Unis et au Canada, des bibliothèques de recherche entièrement conçues pour assurer une mission de diffusion : libre-accès intégral aux rayons mais aussi libre-accès à la photocopie, prêt aisé et sans limitations, catalogues « rationnels » et d'un maniement aisé, formalités d'inscription réduites et souples ; en bref des bibliothèques complètement adaptées à leur mission : répondre aux besoins documentaires des chercheurs.

Quels sont en effet les comportements documentaires desdits chercheurs ? Umberto Eco, chercheur interdisciplinaire en sciences humaines, dissèque ses propres pratiques; tantôt une démarche précise avec une utilisation à distance, une utilisation en différé, un recours au substitut et non à l'original lui-même : « je demande à l'étudiant d'aller chercher l'ouvrage et de le photocopier». Une démarche avec un objectif assigné, sans dérive par rapport au projet initial - l'obtention d'un document donné. Le plus souvent, néanmoins, U. Eco observe un comportement de dilettante avec une démarche de recherche flottante, naviguant entre les livres, les auteurs, les rayons, les thèmes, les disciplines.

Deux usages de la bibliothèque, le centre de ressources et le terrain d'aventures, deux usages complémentaires et non antagonistes -avec une intense valorisation de la deuxième démarche. « La notion de bibliothèque est fondée sur un malentendu, à savoir qu'on irait à la bibliothèque pour chercher un livre dont on connaît le titre. C'est vrai que cela arrive souvent mais la fonction essentielle de la bibliothèque, de la mienne et de celle des amis à qui je rends visite, c'est de découvrir des livres dont on ne soupçonnait pas l'existence et dont on découvre qu'ils sont pour nous de la plus grande importance. Bien sûr on peut faire cette découverte en feuilletant le catalogue mais il n'y a rien de plus révélateur et de plus passionnant que d'explorer des rayons où se trouvent rassemblés tous les livres sur un sujet donné, chose que le catalogue auteurs ne donnera pas, et de trouver à côté du livre qu'on était allé chercher un autre livre qu'on ne cherchait pas et qui se révèle fondamental. La fonction idéale d'une bibliothèque est donc un peu semblable à celle du bouquiniste chez qui on fait des trouvailles et seul le libre accès aux rayons le permet ».

Troisième usage préconisé par le lecteur Eco, la bibliothèque terrain de rencontres,lieu d'une sociabilité qu'exprime la présence de cafetérias et de coins clubs. Du butinage au lutinage en quelque sorte... La chose est moins révolutionnaire qu'on veut bien le dire; elle a été analysée il y a plus de vingt ans dans une bibliothèque française, et est corroborée tous les jours par l'observation courante mais, disons-le, sous un aspect infiniment moins idyllique et convivial que ne l'envisage Eco.

Mobilis in mobile

Il y a peu on a pu analyser les bibliothèques de recherche en termes de puits, les ressources dormantes, et de robinet, l'information vive, fraîche et immédiate des circuits télématiques. Il faudrait peut-être, à la suite d'Umberto Eco, parfaire l'exploration de cet univers aquatique, et y rajouter les étendues liquides des bains turcs, ou mieux, des thermes antiques, lieux d'immersion mais aussi d'échanges et de convivialité. Des bibliothèques de recherche ouvertes dans tous les sens du terme; libre-accès aux rayons mais aussi foisonnement, rencontres, libre-échange des informations, des documents, des découvertes, des idées, des réflexions. Bibliothèque bouillon de culture et dernier lieu où l'on cause. Dialogue à tous les niveaux. Cette résurgence des salons littéraires de l'Ancien Régime, c'est aussi la résurgence d'un art de vivre, celui du dialogue et de la communication. Cette ouverture si nécessaire puisqu'elle conditionne le succès des solutions technologiques par lesquelles devront passer le développement des bibliothèques et la lutte contre la pénurie. Car la révolution technologique que nous vivons implique, pour réussir pleinement, une révolution dans les esprits, le rapprochement entre la bibliothèque et ses usagers. « Il doit y avoir quelque chose de pourri au royaume de Danemark si cette étudiante ne trouve pas Husserl et si personne ne lui a jamais expliqué qu'elle peut peut-être s'adresser à quelqu'un de la bibliothèque pour lui demander raison de ce manque. Il y a là un décalage, un manque de lien entre le citoyen et sa bibliothèque ». En d'autres termes, ce n'est pas le câble qui rétablira le contact.

Qui scribit, bis legit

Umberto Eco n'évoque pas les services télématiques dans sa bibliothèque utopique (son discours a été prononcé il y a plus de cinq ans). Il est plus que probable qu'il en aurait apprécié l'instantanéité et l'universalité; il est aussi plus que probable que ce qu'il est convenu d'appeler la révolution télématique, ou la « société sans papier » le trouverait quelque peu réservé, lui qui dénonce (il n'est d'ailleurs pas le seul) les effets de la photocopie : effets directement pervers puisque la photocopie fonctionne comme substitut et du document et de la lecture. Effets indirectement pervers car l'édition pourrait réagir à la « xérocivilisation » en se scindant avec, d'un côté, les ouvrages dits « scientifiques » (mais que la science ne reconnaîtra pas obligatoirement comme tels) onéreux, destinés à une faible diffusion (celle des bibliothèques) et à la photocopie; de l'autre les ouvrages de masse dont la carrière commerciale sera de plus en plus brève et qui, de par leur fabrication matérielle, sont en tout état de cause appelés à une courte existence. Qu'aurait dit Eco s'il avait eu connaissance des perspectives ouvertes par l'édition électronique * dont tout donne à penser qu'elle accentuera les divergences et clivages esquissés par la photocopie...

Car Umberto Eco, s'il approuve et réclame tous les moyens technologiques permettant de donner à chacun accès à l'information (photocopie, microfiche, etc.), se réclame aussi comme un de ces « humanistes amoureux du livre », amour du livre qu'on trouve exprimé dans la présentation de De Bibliotheca : papier vergé, cahiers cousus, le tout emballé sous une couverture discrète et de bon goût avec un frontispice de Vieira da Silva (il ne manque que l'ex-libris). Eco, dernier représentant d'une espèce en voie de disparition ? En tout cas le porte-parole de tous ceux qui ne pensent pas que le problème du livre (et la fonction des bibliothèques) doit se poser en termes d'exclusion car la démocratisation de la culture appelle plus que jamais une éducation, une formation au livre et à la bibliothèque. Une proposition très politique, mais, « comme nous le savons, la bibliothèque est l'affaire de l'école, de la municipalité, de l'Etat » et c'est bien faire acte politique que de préconiser des bibliothèques accueillantes mais aussi prospères. Quant à l'alternative diffusion/préservation, Eco propose le choix raisonné : ni l'un ni l'autre, ni non plus le juste milieu. Choisir l'un des deux termes cas par cas et, ensuite, faire ses comptes en fonction de l'idéal secondaire. Il s'agit tout simplement de mesurer les risques encourus en fonction de l'objectif visé; accepter des risques plus importants de vol et de dégradation mais, aussi, recueillir les avantages sociaux d'une vaste diffusion.

Tolle, lege

Encore des propos utopistes de lecteur-consommateur pourait-on dire, alors que le problème des bibliothèques et de leurs collections se pose en termes de survie. La remarque n'est pas dénuée de fondement mais il n'est pas prouvé que la conservation entendue dans son sens le plus restrictif - halte à la dilapidation du fonds - soit la meilleure bouée de secours pour des établissements en perdition et il devient urgent, sans éluder le problème financier, de dégager des solutions. Il s'agit moins de préconiser à tout crin le libre-accès « absolu » qui, la chose est indéniable, demande un minimum de moyens, que d'étudier la façon de rendre les bibliothèques à leurs usagers. Et tout d'abord, conformément au voeu d'Umberto Eco, l'humanisation des voies d'accès à l'information : la simplification, l'unification du sacro-saint catalogue qui est une opération éminemment logique (les œuvres d'Hobbes proches enfin des œuvres sur Hobbes !) de nature à réconcilier la bibliothèque avec certains de ses usagers. Tout comme pourrait jouer une simplification du libre-accès lui-même, de son organisation, de sa signalétique et de son contenu. Créer un commerce en libre-service, c'est penser un local et un stock (présentation et contenu) en termes de « merchandising »; il en va de même pour une bibliothèque... Ces propositions sulfureuses ne sont pas incompatibles avec les services de formation et d'accueil déjà proposés mais qui, « comme les bulles du Pape, ne convainquent que les convertis ».

Espaces en libre-accès, services d'accueil, de renseignements et d'animation ne réaliseront à eux seuls, pas plus que les services d'interrogation à distance, la bibliothèque utopique d'Umberto Eco. Tous ces services n'en sont pas moins des éléments constitutifs appelés à y prendre place. Certes il manquera beaucoup de pièces au puzzle mais ce n'est qu'avec la participation active des usagers-citoyens qu'on aura la possibilité de les placer. La route sera longue, mais ad augusta per angusta !

  1.  (retour)↑  Maurice B. LINE, « Publier ou périr », Bull. Bibl. France, 1984, T. 29, n° 5, p. 370-375.