Les mots pour le dire

Anne-Marie Filiole

Synthèse de vingt interviews sur l'image des bibliothèques municipales : les interviewés exposent leurs raisons personnelles de les fréquenter ou de s'abstenir, leur expérience présente ou passée; ils s'expriment sur le choix des collections, sur les locaux (emplacement et aménagement intérieur), sur les biblothécaires (profession et relations avec le public) et sur le public lui-même.

Synthesis of twenty interviews about the municipal libraries : the interviewees explain their personal reasons for frequenting or ignoring them, their present and passed experience. They express themselves on the choice of the collections, on the buildings (situation and equipment), on the librarians (the profession itself and the relations with the public) and on the public himself

Ils sont là devant nous. Pour emprunter ou demander un livre. Ou bien sagement assis devant les tables, en train de consulter.

Nous les voyons chaque jour aller venir dans nos bibliothèques. Les nouveaux, les réguliers, les enracinés. Sans doute oublions-nous très vite ceux qui cessent de venir. Peut-être ne les avons-nous jamais vraiment entendus ?

Alors laissons-les dire. Tout sur les bibliothèques et les bibliothécaires. Plus d'une remarque vaut le détour. Leur valeur ne sent pas la force des années.

Qu'ils fréquentent ou non les bibliothèques publiques, nos concitoyens font chorus sur un air à la Jules Ferry pour chanter leurs louanges. Savoir et gratuité, gratuité et savoir sont des alliages qui sonnent bien et trouvent grâce à leurs yeux.

Vous avez dit utile ?

La plupart opinent en langage neutre mais sans ambages, énonçant par exemple : « C'est une institution nécessaire, parce qu'elle met la culture à la portée de tous » (3). D'aucuns dérapent un peu sur les notes en poussant un air plus ambigu où la bibliothèque devient « quand même une chose utile en fin de compte » (19). Ce n'est pas pour avoir subi des violences de la part de l'enquêtrice dans le but de leur faire affirmer ce qu'ils affirment, mais plus vraisemblablement parce qu'ils ont du mal à ajuster une fermeté de ton à un manque de pratique personnelle. L'essentiel étant dit malgré tout, faisons fi de ces petites fermetures sur la baie grande ouverte de l'utilité. Sitôt qu'il put se ressaisir d'ailleurs, ce monsieur entonna un hymne grand style, bien autrement solide, où il était question de « lieu fondamental »... « porteur d'une véritable culture »... (19).

A côté de ces amples propos, se glissent d'autre voix, plus modestes mais non moins authentiques, genre bon sens proche des réalités vraies. Façon explicative simple : « C'est pratique parce que c'est gratuit et qu'on peut lire des ouvrages qu'on n'achèterait pas » (1). Façon explicative marchande : « C'est un accès large et facile au monde des livres à des conditions économiques sans rivales » (2). Façon marchande lapidaire : « Beaucoup de lectures pour des moyens minimes » (6). Façon retraitée : « J'évite d'acheter... Quand on a une petite retraite, il faut faire attention » (7). Enfin, la formule impressionnante de logique qui les surpasse toutes par sa limpide simplicité, celle qui emporte toutes les adhésions : « Si je prends un livre qui ne me plaît pas, je n'ai pas dépensé 40 francs pour rien » ! (1).

A ce moment précis des déclarations, nous sommes définitivement convaincus, s'il en était besoin, du bien fondé de l'institution, nous mesurons mieux son utilité et la satisfaction qu'elle peut engendrer dans les divers foyers de France.

Pour lors, ignorons les propos destabilisateurs de ce sceptique, seul, parmi les interpellés, à vouloir encore laisser planer quelque doute sur nos municipales : « Je suppose qu'elles ont un rôle et qu'elles le remplissent » (14).

Gêne en face d'autrui ou vague désir personnel ? Lui mis à part, tous ceux qui s'en privent pensent tout haut, pour peu qu'on les aide, s'y rendre ou y revenir dans un futur indéterminé : plus tard... un jour... à l'occasion... pour un motif précis pour « connaître quelque chose à fond» ou « quelque chose de très spécialisé » (13), pour une demande d'objet professionnel, par exemple, qu'ils ne pourraient satisfaire ailleurs...

Trop sérieux, s'abstenir

Pour ceux qui ne les fréquentent pas - « Il en faut, mais moi je n'y vais pas » (16) -, les bibliothèques sont en effet des lieux d'étude essentiellement axés sur la recherche et le travail, des lieux où l'on vient s'informer et se documenter, dont la fonction est de répondre aussi bien à un besoin de « connaissance universelle » (19), qu'à une demande « spécifique » ou à une question très pointue. « C'est un endroit sérieux où l'on vient chercher des références, des documents » (12).

« Sérieux », le mot est lâché, avec son vieux fond d'oppression mal élucidée, annonciateur de brimades et de pensums... D'ailleurs les susnommés ne tardent pas à ajouter que pour s'y rendre, il faut de la volonté, de la détermination, « du courage » même précise une femme de chirurgien (12). Des mots qui en disent long sur l'effort à fournir... Ajouté à cela que, quand on décide d'y revenir, il faut également « de la discipline » renchérit-elle.

De quelle démarche s'agit-il donc ? Et de quelle institution ?

Assurément la fréquentation d'une bibliothèque suppose qu'on accepte de lire parmi d'autres lecteurs, qu'on le fasse en silence sans le réconfort d'une cigarette ou d'un air de musique, au grand dam de certains : « On est là vraiment pour lire... C'est-à-dire qu'on ne peut pas cesser l'activité pour aller à la cuisine se servir un verre ou fumer » (15); ça suppose aussi qu'on n'abîme pas les livres, qu'on n'emprunte que le nombre autorisé et qu'on les rapporte dans les délais préalablement fixés par les bibliothécaires, toutes choses qui « ne plaisent pas » forcément (13) et qui, pour beaucoup, font trop figure de contraintes. « C'est bloquant » déclare une aide-soignante (18)... Evidemment, c'est le côté vide de la bouteille et quand on souhaite boire sans restriction, cette accumulation d'étranglements est propre à vous couper la soif... Bon prétexte en tous cas pour justifier la non-consommation.

Sur quoi repose donc cette vision négative et que traduit-elle ?

Les rendez-vous manqués

Ce peut-être une désaffection bénigne et passagère d'adultes étourdis par l'enfer des rythmes familiaux, professionnels et autres... à qui il ne manquerait, paraît-il, que le temps. (Le temps n'échoit-il pas à tous également ? Manquerait-il cruellement à certains quand il est astucieusement géré par d'autres ?)

Ce peut être aussi le choix conscient et volontaire d'une individualité farouchement attachée à ses libertés. Cette jeune employée rejette les « loisirs pris sous une forme collective », qui cessent d'être alors des loisirs, et « préfère lire en liberté » (15). Le choix d'un livre est pour elle une affaire très personnelle, et elle aime se l'approprier très concrètement : par l'achat d'abord, puis en savourant son contact inviolé par d'autres mains, en respirant « son odeur de papier neuf », en l'ouvrant tranquillement at home dans le confort domestique « au moment qui lui convient » et « de façon tout à fait non planifiée » (15); en l'abandonnant et en le reprenant selon son bon vouloir, enfin suprême jouissance pour elle et ultime consécration pour lui dans cette union sans nuages, en le glissant jalousement dans les rayons de sa bibliothèque. « J'attends d'un livre qu'il soit ma propriété personnelle » déclare péremptoirement cette propriétaire de mots (15). La municipale « c'est bien, mais pas suffisant », confie une aide-soignante de 23 ans (18), une bibliothèque chez soi « est indispensable ».

Corroborant leurs dires, ce maître auxiliaire très catégorique : « Un livre n'est pas un lieu public », la lecture « est une expérience très intime » et « des lieux spécifiquement réservés à la lecture » sont par définition « un échec dès le départ » (14). Est-il besoin de préciser qu'il est ce même sceptique qui concédait tout à l'heure si tièdement un rôle à nos bibliothèques ?

Il y a plus grave : le refus peut être la conséquence d'une expérience malheureuse. Un jeune homme de 18 ans avoue avoir été découragé par la fréquentation de la section jeunesse, parce qu'enfant il se perdait dans les rayonnages, que cette foule anonyme d'ouvrages l'empêchait de trouver ceux qui lui étaient destinés et que, dans cette extrême confusion, personne ne s'était présenté pour lui porter secours : « Il y avait tellement de livres que je les voulais tous, ou alors j'en prenais un au hasard » (13). Non seulement il repartait chez lui avec des livres qu'il ne voulait pas et dont il ne faisait rien, mais, quand il avait la joie d'emporter les bons, il n'avait pas le temps matériel de les lire tant il était lent et les délais de prêt trop courts !..

On imagine aisément la suite : « On se faisait plus ou moins gronder »... « Il fallait payer une amende » (13)... Retards, sanctions et réprimandes s'enchaînaient, faisant naître l'idée d'une autorité « quelque peu répressive » (13), en même temps qu'un sentiment de frustration et de culpabilité.

Il est heureusement des enfances radieuses prour atténuer la douleur de ces échecs... Un homme de quarante ans se souvient : « La bibliothèque était un lieu sacré », « un lieu de pélerinage » où mon camarade et moi-même, « complices », venions fouiller « avec une espèce de délice » (19).

L'enfance serait une potion magique capable de transformer, du premier au dernier, tous les réfractaires en un bataillon de convertis. Tous s'accordent en effet à reconnaître l'enjeu que représente la fréquentation d'une bibliothèque à ce moment crucial de la vie et se proposent d'y accompagner enfants ou élèves quand le moment sera opportun : « J'emmènerai mon fils » (18) ou « J'irai plutôt pour mes élèves » (14).

La maison des petits bonheurs

S'ils prêtaient un tant soit peu l'oreille aux déclarations des utilisateurs, ne tenteraient-ils pas aussi une incursion pour eux-mêmes ? Ce n'est pas que ceux-là disent y trouver tout, mais ils affirment « y trouver de tout, sciences, littératures, romans... » (8), en tout cas, « tout ce qu'ils ne peuvent avoir chez eux » (9). « S'il n'y a pas l'œuvre qu'on souhaite » dit cette femme d'ingénieur avec une confiance qui réchauffe, « il y en a une autre » et « on peut toujours y trouver quelque chose » (9). Comment ne pas être un usager heureux ?

Bibliothèques aux mille astuces, bibliothèques à plus d'un tour, qui multipliez vos réponses pour ne cesser d'accroître le cercle fervent de vos adorateurs, vous faites tant et si bien que vous faites dire à ce monsieur : « Elles donnent vraiment le maximum de ce qu'on peut désirer » (10), et à cette femme: « Je n'ai pas connu de bibliothèque qui ne m'ait fourni ce que j'en attendais » (9). Craque le plaisir dans le bureau des clercs...

Somme de connaissances, la bibliothèque est également perçue comme aiguillon cérébral par ceux qui la fréquentent. Elle les incite à étendre sans cesse le champ de leurs lectures : « Je suis tentée de lire des choses dont je ne sais rien » avance quelqu'un. Grâce à la souplesse de ses réponses, elle est source infinie d'enrichissement et d'ouverture personnels. « Ça donne des idées » dit un imprimeur à la retraite, « le goût de rechercher » (10). Et pour ceux qui, sans être habités par un désir effréné de possession (« J'aime le livre pour la lecture » (2)), tiennent toutefois à garder définitivement les livres qui leur ont plu, c'est une possibilité réelle de « présélection » (3). Un ancien usager confirme : « Je prenais mes livres à la bibliothèque et, quand ils me plaisaient, je les achetais » (11).

Unanimité donc sur l'apport réel de cette institution, même si les goûts et les attentes divergent, certains y voyant une base solide et quasi exhaustive de références en tout genre, d'autres l'enclos protecteur des valeurs sûres, la littérature classique par exemple, symbolisée par le déploiement général de la Pléïade dans tous ses volumes, d'autres encore, nombreux, y privilégiant les variations de la mode avec les dernières nouveautés et le roman qui marche, ou l'aspect événementiel de la presse avec l'actualité qui court...

D'accord, pas d'accord

Divergences de vues entre usagers, divergences de vues aussi parfois entre usagers et bibliothécaires dont le choix peut étonner, voire surprendre, ceux qui, cherchant vainement un livre très connu, tombent sur un livre rare dont ils ignorent l'auteur et dont ils ne saisissent pas toujours bien l'intérêt : « Il y a des choses que je ne mettrais pas dans une bibliothèque... Et d'autres qui n'y sont pas... ». Doutons donc que la politique suivie soit comprise et approuvée à tout coup et oyons les troublantes questions qui peuvent alors surgir dans le cerveau perturbé des lecteurs: « Je me demande si les bibliothécaires choisissent vraiment les livres ou s'ils les prennent parce que les éditeurs les leur envoient » (1), et celle-ci : « Je me pose la question : qui fait les achats et comment ? En fonction de quels critères ?»... « Y-a-t-il vraiment un souci de corrélation entre les sollicitations des usagers et l'approvisionnement des rayons ? » (2).

Bibliothécaires, ne cédez pas à un triomphalisme trop rapide. Le doute et l'inquiétude assaillent les meilleurs lecteurs et s'ils ont l'air inoffensif et benoît quand ils passent dans les rayons, ils n'en soupèsent pas moins in petto la moindre de vos décisions. L'anxiété existe sous toutes ses formes. Cette femme n'y échappe pas : « Les locaux n'ont pas été agrandis depuis vingt, trente ans ! Que font-ils des livres ? » (3). Innocente question qui suppose, comme de juste, une augmentation constante du fonds. « Le nombre des livres n'a pas dû augmenter, ou alors ils en ont supprimés ? ». Seconde question suivant immédiatement la première et comportant déjà deux éléments de réponse dont l'un n'est rien moins qu'une condamnation, l'autre peut être un début d'analyse. Il peut être dangereux de ne pas informer ces graines d'enquêteurs quand ils poussent leur réflexion.

Mais quelle consolation quand ils approchent des vrais problèmes et que, d'un coup, ils nous blanchissent : « S'ils n'ont pas assez de crédits, ils ne peuvent faire plus » (3), rejetant toute la responsabilité ailleurs, car, c'est bien connu, elle « doit venir d'en haut » (3). Qu'il est bon d'être tout soudain absous quand on a failli voir le diable, et qu'il est bon aussi de se repaître du silencieux va-et-vient du lectorat bien intentionné dans les déambulatoires rayonnants de nos antres livresques... Un ballet de papillons animé d'une fièvre secrète, folâtrant, butinant le papier, collant aux étagères. Touchés par la grâce, épris de plaisir bibliothéconomique, ils se régalent de libre-accès et goûtent l'ineffable joie de « flâner entre les rayons et de choisir ce qu'ils veulent » (5). Soif de tout voir, « on regarde à droite et à gauche » (6), de tout savoir, « je feuillette un peu tout, je furète un peu partout... Je regarde... » (6), également boulimiques.

Les chemins de la liberté

Renversante constatation, la bibliothèque est pour eux l'exact opposé de ce qu'elle est pour ceux qui n'en usent pas. Ils y trouvent précisément ce que les autres déclarent ne pas y trouver et disent trouver ailleurs. L'usage fait bien les choses... Elle est un lieu de grande liberté où « l'on est plus libre que dans une librairie » (1); liberté de mouvement, liberté de décision: « Pouvoir s'asseoir, compulser des livres, regarder est très important » (1). Lieu de plaisir surtout, mais aussi lieu d'étude, deux notions dans ce cas non contradictoires, voire étroitement mêlées, elle est globalement perçue par tous comme loisir, son objectif premier étant de « distraire les gens, puis... de les cultiver s'ils en ont envie » (3). Un loisir offrant « beaucoup d'évasion » (6): « On voyage dans les livres » (6), on voyage même si bien qu'un cultivateur retraité ayant découvert les joies du tourisme grâce aux collections publiques, ne conçoit plus de visiter une ville sans visiter sa bibliothèque ! « Si par exemple j'y suis deux ou trois jours, je consacre un après-midi à la bibliothèque » (8). Fascination. Il pourrait nous conter Tours, Caen, Périgueux, Limoges et leurs municipales...

S'y rendre est donc prendre « un moment de détente» (3) qu'on peut aimer prolonger : « On peut y passer un moment » ; « je ne me suis jamais pressée » (1). On apprécie « l'ambiance » (1) et le silence qui favorisent le recueillement et la concentration : « C'est à la bibliothèque que je lis le mieux »; « chez moi... je ne lis pas si attentivement » (8).

« Passe-temps », elle comble aussi les heures trop longues de qui doit tuer l'ennui quotidien de l'inactivité ou de la solitude. Une jeune divorcée et un célibataire en retraite témoignent : « Si je n'avais pas la bibliothèque pour passer mes journées, ça me semblerait long » dit l'un (8). « Si je ne pouvais y aller, je m'ennuierais terriblement » dit l'autre (6). Alors, bibliothèque refuge des coeurs perdus, pourvoyeuse d'initiatives et de chaleur ? Assurément stimulante et conviviale, lieu-lien propice aux rencontres et favorable aux échanges, les usagers réguliers ne manquant jamais de se saluer quand il se croisent à l'intérieur ou dehors, d'échanger des propos, ici ou ailleurs, et même, parfois, d'y venir en groupe, comme ce soir-là, des dames du troisième âge : « On s'est entraînées à deux ou trois; on s'est dit: "on va aller à la bibliothèque" » (7). Même à distance, celle-ci fait des miracles ! Ne peut-on dire alors, avec ce monsieur, que son rôle est aussi « la rencontre », les discussions autour du livre, et que « le livre est le trait d'union entre des gens qui ne se connaissent pas » (4) ?

Des êtres de papier

Beaucoup souhaitent en effet l'échange, y compris avec les bibliothécaires eux-mêmes : « On pourrait peut-être aller discuter avec eux», mais « on a toujours une certaine réserve vis-à-vis d'eux » (1). Rien d'étonnant à cela si l'on en juge d'après l'image qu'il ont de nous et de ce monde un peu figé... « sans contact avec la vie réelle, complètement coupé » (16), qui fait surgir « des images désuètes », « des odeurs d'encaustique, de vieux papier... de naphtaline... et de poussière » (15), un monde où « l'on ne respire pas » (16), où « l'on se sent devenir claustrophobe » (15), qui aurait vieilli dans ses murs, et ne pourrait plus s'en dissocier - « J'ai l'impression qu'ils font partie du décor » (6) - un « musée » de fossiles engloutis dans le livre, qui, par mimétisme, auraient totalement ingéré la substance de leur précieux trésor en prenant un « teint fade », « un peu pâlot... couleur de papier » (15). Convenons-en, le cliché n'est pas à notre avantage... On nous qualifie la plupart du temps de « vieilles filles et de vieux garçons » (15) invariablement dotés de lunettes - certains disent même « lorgnons » (17) - « petits fonctionnaires » (11), « bureaucrates » (19) ou « maniaques des livres » (19), affligés de « blouses grises », errant vers les « 45 ou 50 ans » (19), ne supportant ni « un froissement de papier ni le pied d'une chaise qui grince sur le parquet » (15).

Par chance, la réalité peut nous sauver in extremis. Il arrive même qu'elle nous rajeunisse: « Je n'imaginais pas qu'ils pouvaient être jeunes » (6), et « finalement, on tombe sur des personnes d'une trentaine d'années, et souriantes... » (6). De là à assimiler sourire et jeunesse... Aussi, ne nous privons pas, sourions à tout âge car le sourire nous sied. La première chose que l'on remarquera sera notre amabilité bienveillante !

Amour, éveil et tact

Précisons que, pour être à l'aise, l'usager a besoin de se sentir accueilli, entouré, osons le mot, aimé. Il revendique pour lui l'attention que le bibliothécaire dispense trop souvent aux enfants. « Il faudrait quelquefois aussi s'occuper un peu des adultes » (1). Il rêve d'un bibliothécaire entièrement disponible, entendez corvéable à merci, tout entier à sa dévotion, qui se jetterait corps et âme dans le service public pour en épuiser les douceurs sitôt que sa personne aurait franchi la porte, et ne prendrait de repos avant qu'elle ne fût entièrement satisfaite. Ce bibliothécaire devrait opérer avec douceur et discernement, aller discrètement vers lui sans imposer sa présence: « Je vous ouvre les portes, faites ce que vous voulez » (4), l'inciter à lire en « éveillant sa curiosité » (4), « lui donner la possibilité d'étendre » ses choix de lecture « sans chercher à l'influencer» (9), au besoin savoir lui parler de ses lectures, - « Elle sait raconter, elle a l'air de les lire tous elle-même » (7) -, le conseiller sans empiéter sur son pouvoir de décision, car aider n'est pas encadrer et il faut éviter à tout prix de reproduire « la relation du maître à l'élève » (4) qui pourrait l'effaroucher, enfin « avoir le souci de la culture,... avoir reçu une formation pédagogique, être capable de diffuser, de faire comprendre, d orienter, de se mettre à la portée » (19). En deux mots : agir avec tact, psychologie et bienséance pour que le lecteur « se mette en route... et devienne son propre bibliothécaire » (4); comme en un : présenter toutes les qualités.

Bibliothécaires, faites preuve de générosité, ne courez pas le risque d'être impitoyablement jugés. Ne soyez pas celui « qui est dans son bureau à s'occuper de tout sauf de mettre son savoir à la disposition des usagers » (2), et si vous avez l'excellente idée de vous montrer, ne faites pas le jeu de votre « réputation » en vous contentant de « faire la police et de réclamer les livres » (1). Ne soyez ni censeur ni surveillant, vous pourriez rejoindre dans l'heure le peloton honteux de ceux qui « reçoivent et distribuent des livres » (2), « uniquement préoccupés de rangement » (11). Tentez d'oublier vos fiches un instant pour éviter d'être classés parmi les classeurs et de quitter définitivement l'aimable catégorie de « ceux qui vont au devant » d'eux (9).

Un dernier conseil: restez constants dans vos efforts et toujours attentifs car la vigilance du lecteur, elle, ne se relâchera pas et, après avoir dit que les listes de suggestions des usagers « sont très souvent suivies d'effet » (3) (ce qui, même positif, est légèrement restrictif), il pourrait bien être tenté d'avancer qu'« en fin d'année, elles sont moins suivies peut-être qu'en début d'année » (5), ce qui est une restriction dans la restriction.

Deux choses qu'ils savent de vous

Lui arrive-t-il pour autant de mettre vos compétences en doute ? Entre ceux qui vous trouvent totalement incompétents et ceux qui vous disent « très calés» et « d'une grande compétence » (9), il y a les autres, manquant d'avis sur la question et par là d'assurance. On entend beaucoup d'incertitudes : « Je ne sais pas si elles sont très compétentes » (3) ou « C'était une personne probablement assez cultivée, qui pouvait jouer un rôle de bibliothécaire » (2), la culture cautionnant toujours la compétence.

Même ignorance quant à votre formation. Du travailleur qui n'en a aucune, « sauf sur le tas peut-être » (11), au diplômé de haut vol, ils vous prêtent tous les profils, sans distinction de grade ni de catégorie. (Ayant déjà bien du mal à vous reconnaître malgré le portrait-robot qu'ils ont tracé de vous : « On ne rencontre pas le bibliothécaire ou on ne le sait pas » (2), comment distingueraient-ils vos subtilités hiérarchiques ?) Une même personne peut varier trois fois de proposition en un seul discours: « J'imaginais autrefois qu'il fallait être passé par l'Ecole des Chartes... Je pense maintenant qu'il suffit peut-être d'avoir été à l'Ecole des bibliothécaires. Enfin..., qu'il faut avoir fait certaines études... » (3). N'y voyez ni régression ni malice. Tout juste une simple indétermination qui va en s'accentuant.

Il y a plus ignorant : « Je ne sais pas si ce sont des volontaires, des bénévoles, des employés... » (18), bénévolat et volontariat s'amalgamant souvent avec autodidaxie et France profonde.

Le bibliothécaire inspiré

Saluons au passage ces bibliothécaires provinciaux « d'âge mûr» (5), ayant grande expérience des livres et de la vie, dont l'épaisseur naturelle pèse bien davantage auprès du public qu'une ceinture de diplômes. Avec eux, on peut « discuter des heures de tous les bouquins » (5). Nul ne sait, comme eux, raconter des histoires. C'est ce rayonnement qu'ils recherchent en vous tous, car ce qui touche tout particulièrement ces grands enfants, c'est votre goût pour le livre, votre passion du métier. Ce qui les subjugue, c'est que, « vestales de la culture », vous « deveniez de véritables premiers de cordée » (19) en grimpant à l'assaut de vos rayons pour leur faire découvrir quelque chose, pour les « émerveiller ». C'est votre foi enfin, n'ayons pas peur des mots car, « dans tous les métiers, il faut avoir la foi » (20) et « On ne peut pas faire aimer des livres si on ne les aime pas soi-même » (9). En bref, « il vaut mieux quelqu'un qui y croit que quelqu'un qui fait ça parce que c'est la bonne planque » (9).

Vous qui êtes là « pour vous faire un peu d'argent » (16), ou seulement pour toucher « un salaire de misère » (19), qui exercez ce travail « à mi-temps » (16) ou comme « seconde activité » (16), vous qui vous sentez « infériorisés par rapport aux fonctionnaires d'Etat qui tiennent le haut du pavé » (5), vous aurez alors l'air d'un saint et ils vous trouveront remarquable !

Mais quel est donc ce public qui vous observe ? Et comment se voit-il ?

La tête des autres

« Ce sont plutôt des bourgeois » répond quelqu'un (3), une « minorité de privilégiés » (15) ou « la fraction des gens sédentaires » (19); « Ça m'étonnerait qu'il en vienne beaucoup de chez Renault » dit un autre (20); ce sont surtout des gens « qui savent déjà lire » (3) et qui aiment suffisamment ça pour arriver à se repérer dans les rayonnages...

Public à deux visages, comme Janus, l'un jeune, l'autre âgé, l'un scolarisé, l'autre à la retraite, éliminant les étapes intermédiaires : « Des étudiants en grande partie... Beaucoup de gosses aussi... Des retraités » (20); « pas de jeunes filles », « pas de jeunes gens» (16). Seule exception, des femmes au foyer que les heures d'ouverture favorisent, ces « Bovary » « qui s'ennuient » souligne une autre femme (15), active celle-ci, on s'en doutait; celles qu'on retrouve « le soir, de six à sept » à la gymnastique d'entretien, ajoute une fine observatrice (16).

Discutables sont les raisons de venir que leur attribuent ceux qui s'abstiennent. Les uns viendraient parce qu'ils « ont relativement peu d'argent et ne peuvent se permettre d'acheter » (16), les autres parce que « c'est chauffé » (14) et parce qu'« ils n'auraient pas le courage de lire » ailleurs (14), d'autres enfin, ceux qui sont mariés, pour sortir : « On peut aussi bien lire chez soi que dans une bibliothèque, seulement, chez soi, on retrouve le même contexte » (20).

A qui se fier ?

Bonjour tristesse

Pourtant, ceux qui la fréquentent, comme les autres, souhaitent avant tout qu'elle soit située à proximité de leur domicile. A proximité et, si possible, non loin du centre, aux points névralgiques de la cité, vers les commerces et les théâtres, afin de pouvoir s'y rendre sans faire de détour particulier ni montrer de volonté spéciale, comme « ils iraient au square » (2).

Ils déplorent qu'elle soit trop souvent intégrée aux bâtiments officiels, en particulier dans les locaux de l'hôtel de ville, le charme administratif n'opérant guère : « C'était juste à côté de la mairie. On aurait cru sa prolongation... Ça n'était pas très attrayant; c'était vraiment l'immeuble administratif » (11). Une jeune personne s'envole : là, « c'est plus planant qu'à l'hôtel de ville » (18). De l'administration à l'intimidation, une vieille dame franchit le pas : « A la mairie, je ne sais pas pourquoi, je n'ai jamais voulu entrer. Je pensais qu'il fallait vraiment être érudit» (7). Ces messieurs les élus ne vous facilitent pas la tâche...

Donc, un emplacement facile d'accès et des locaux si possible pas trop engagés dans la chose publique, auxquels ils ajouteraient volontiers un décor aimable : « Elle est dans un joli jardin, c'est agréable » (3). Vos lecteurs sont gens sensibles qu'il ne faut point heurter. Offrez-leur un séjour plaisant. Connaissez leurs goûts en matière de bonheur matériel : ils rejettent violemment l'austère, le sombre, le vétuste, l'étroit, l'uniforme, l'incolore, le confiné, le poussiéreux, le froid (au second degré), toutes caractéristiques exsudant à leurs yeux une infinie tristesse. Renversez ces valeurs, vous saurez ce qu'ils veulent : du gai, du clair, du neuf, du spacieux, du varié, du coloré, du propre, du chaud (au second degré) et de l'aéré.

Qu'ils cessent enfin de dire : « Elle est un peu grisaille » (3), car cette « grisaille » et ce « peu » surajouté pourrissent l'atmosphère. Pénétrez leur sens du beau pour ne pas décevoir leur attente : « D'un point de vue esthétique, elle n'était pas très attrayante » (11). Rénovez : « C'était tristounet. Il n'y avait pas de couleurs. Je suppose que depuis ils ont fait des améliorations » (11), Fuyez les comparaisons fâcheuses : « Ça ressemble à de grandes salles d'écoles ou à des réfectoires », déclare le maître auxiliaire (14) choisissant ses exemples sur son lieu d'exercice; et le même, déduction faite : « Ça n'est pas très approprié » à la lecture.

« A l'époque, on se serait cru dans une salle d'étude de lycée » confirme une autre (11). Commentaire superflu quand on connaît ces endroits et la folle gaieté qui les secoue généralement. N'acceptez pas non plus qu'ils se résignent avec ce fatalisme : « Ça n'a pas à être drôle, c'est comme les salles d'opération, vous ne pouvez pas mettre des guirlandes et de la musique» (12). Pour vous éviter de sombrer dans le désespoir de cette phase extrême, une remarque au passage : cette femme est femme de chirurgien et concède beaucoup à son mari.

La couleur du rêve

De la gaieté que diable ! Semez des fleurs, nourrissez des plantes vertes, « suspendez des tableaux», « habillez» vos murs chaud et coloré, vous remplirez d'aise les femmes de goût : « J'aurais envie de mettre beaucoup de couleur » (11), « des revêtements plus sophistiqués qui soient plus chauds » (9). Couleur, chaleur, ils fixent aussi beaucoup sur la lumière. Leur hantise est, sans mesure : « une tour sans fenêtres » (3) ou le « trou » sans « lumière naturelle », avec « l'impression d'être à la cave » (4). Aussi, mettez des largeurs à l'espace, percez les murs, ouvrez des fenêtres - « Vous voyez ces baies vitrées, cette grande rotonde » ? (7) - éclairez les comme ils demandent, vos papillons n'aiment pas coller aux lampes, « la lumière du soleil est meilleure que la lumière électrique » (3), et qu'ils n'en finissent pas d'ascensionner vers elle ! « Pour moi, la bibliothèque est un beau grenier » (14) déclare l'homme qui a peur des trous.

Alors ils vous seront reconnaissants et vous dégusterez leur bourdonnement heureux: « Ce qui est appréciable, c'est le cadre, lumineux, propre, assez aéré » (5) (les greniers ne sont quand même pas des jardins...), « C'est neuf, c'est clair, confortable, j'apprécie vraiment » (1).

Vous ne négligerez pas non plus la présentation des ouvrages et garderez pour eux ce même souci d'esthétisme; ainsi vous gagnerez sur tous les fronts, et si vous faites parler les couvertures d'origine, si vous aidez les volumes à s'exprimer individuellement, si vous ne les maquillez plus d'un semblable uniforme, plus personne ne dira : « Tous étaient reliés, avec une couverture vert foncé pour les romans, bordeaux pour les livres d'histoire... C'était net, mais triste et froid » (11), mais quelqu'un, peut-être : « Maintenant c'est plus diversifié avec les revétements plastiques... » (9).

En adoucissant leur séjour parmi vous, vous réduirez le chemin qui les mène au livre. Trop d'entre eux se sentent encore perdus devant des rayons en désordre « qui tiennent vraiment du parcours d'obstacles » (4), ou agressés par leur alignement « rigide » trop impeccable, « où tout est bien rangé comme dans les armoires » (4), dont ils ne saisissent pas toujours bien le classement: « Il y a des livres qui sont difficiles à trouver, par exemple les Mémoires d'une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir... Il est rangé dans les biographies... !» (1). Bien sûr vous profiterez de ce moment béni pour faire intervenir le plus fidèle de vos compagnons, celui sur lequel vous vous penchez depuis toujours, que vous remplissez minutieusement et patiemment jour après jour d'une multitude de bristols blancs pour leur venir en aide et dont tous, sans exception, s'accordent à affirmer l'utilité, même s'ils n'en font pas une priorité : « Avec le fichier, c'est très facile de trouver » (1) et, de plus, « on voit tout ce qui est mis à la disposition du lecteur » (10).

Qu'ajouter ? Ne sont-ils pas suffisamment comblés ?

Les plaisanteries les meilleures...

En ce qui concerne les fichiers justement... Il y aurait bien quelques détails... Ne pourriez-vous préciser certains points ? Peu de chose en vérité... Mais si vous pouviez juste indiquer le genre du livre sur les fiches ? Mentionner « roman » par exemple ? Et puis... Pourquoi n'ajouteriez-vous pas aussi « un petit résumé, pour qu'ils sachent à peu près ce qu'ils vont lire » ? (6).

Ne pourriez-vous les assister encore davantage et produire des brochures thématiques qui rafraîchiraient leurs idées sur tel ou tel sujet ? « Un panorama de la littérature anglaise de telle époque » (2) par exemple. Lecteur recherche aide désespérément...

Mais sans doute est-il temps qu'ils se taisent. Je pressens comme une nervosité. Un dernier voeu peut-être avant de vous quitter ?

Vie ! Dynamisme ! Mobilité ! Tous unanimes. Une bibliothèque qui soit un véritable « centre de culture actif » et « attractif » (2) : elle apparaît trop souvent comme « un organe passif » (2). Une bibliothèque qui multiplie le nombre des périodiques, des nouveautés et des expositions, qui sont tous éléments de vie et souffles d'actualité. Une bibliothèque « de confrontation » (19) qui provoque les rencontres, « les forums, les débats» (19), invite « les auteurs locaux» (17), fasse de la promotion en « aidant les jeunes écrivains » (4), « diffuse les idées » avec la participation très active du public (17) et une seule devise : « Amener les gens à lire » (4) !

Précisons que cette institution idéale ne serait qu'un « maillon d'une chaîne d'animation » culturelle (2) et pourrait fort bien s'insérer dans un ensemble plus vaste comprenant « halte-garderie », « piscine, cinéma, terrain de golf »(18)... Enfin, que diriez-vous d'une « petite musique d'ambiance là-dessus » (18) ?

Je vous laisse méditer.

Illustration
Annexe

  1. (retour)↑  En 1978, à la demande de la BPI, l'ARCmc effectua une étude exploratrice sur l'image des bibliothèques municipales auprès des Français. Cet article a été réalisé à partir de 20 entretiens ayant eu lieu à cette occasion : 10 avec des lecteurs inscrits dans une bibliothèque, 10 avec des non-inscrits. Les chiffres entre parenthèses dans le texte renvoient à l'annexe.
  2. (retour)↑  En 1978, à la demande de la BPI, l'ARCmc effectua une étude exploratrice sur l'image des bibliothèques municipales auprès des Français. Cet article a été réalisé à partir de 20 entretiens ayant eu lieu à cette occasion : 10 avec des lecteurs inscrits dans une bibliothèque, 10 avec des non-inscrits. Les chiffres entre parenthèses dans le texte renvoient à l'annexe.