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Classer par centres d'intérêt

Grandeurs et misère du classement des livres en bibliothèques publiques

Richard Roy

Et si la classification Dewey ne correspondait à aucune stratégie de lecture du public ? Si, d'instrument de travail commode pour les bibliothécaires, elle se transformait en obstacle pour les lecteurs ? A nous alors d'inventer une nouvelle organisation des collections qui ne leur impose pas une véritable course de haies. Richard Roy propose de classer les livres en fonction des centres d'intérêt du public.

Les remarques et propositions qui suivent s'inscrivent dans le cadre d'un ensemble de réflexions actuellement menées autour du thème des « nouvelles stratégies de lecture », dont le point de départ est la prise de conscience des limites rencontrées dans l'offre de lecture par les bibliothèques publiques. Il semble, en effet, difficile de dépasser le taux de 20 % de la population « touchée ». Et ce, malgré un développement formidable ces dernières années. Quantitativement, du moins, puisque l'on a multiplié les mètres carrés, les services offerts et les supports (hier les disques, aujourd'hui les vidéocassettes, demain les logiciels).

Mais, dans le temps même où nous servons - effectivement -de mieux en mieux notre public, nous ne parvenons pas à l'élargir, et constatons avec amertume que le « grand public » figure toujours, dans nos statistiques, face à des chiffres qui restent dérisoires. A Grenoble, par exemple, où un effort considérable a été consenti par la ville, de 1975 à 1982 (effort qui a permis de porter le taux de lecteurs actifs à 20-21 % de la population), la catégorie des « contremaîtres et ouvriers » n'a jamais atteint 4 % de leur nombre, alors qu'ils représentent quelque 12 % de la population de la ville, et plus de 30 % de sa population active 1. Les professionnels ont ainsi la très nette sensation d'atteindre une sorte de seuil absolu, au-delà duquel seuls des moyens d'une autre nature permettraient peut-être de gagner de nouvelles couches de la population.

Par ailleurs, une inquiétude nouvelle s'est fait jour, qui a nom illettrisme, et qui - pour peu que l'on ait lu dans la presse quelque reportage sur l'ampleur qu'a pris ce phénomène aux Etats-Unis -incite sérieusement à poser franchement la question de l'urgence des mesures à prendre pour y parer. En effet, aujourd'hui, la mauvaise conscience (elle-même, si l'on peut dire...) ne suffit plus : on ne peut plus s'en tenir à la gestion de ces « institutions créées par les classes moyennes pour les classes moyennes » que sont nos bibliothèques selon Michel Pinçon 2, dès lors que l'immense continent de la non-lecture qui les cerne se révèle être, non pas l'éternel lot des laissés-pour-compte de toute société (« Il y aura toujours des pauvres »), mais un handicap majeur, aujourd'hui (compte tenu de l'évolution de l'économie et des techniques), pour plus de deux millions de personnes en France 3.

Face à cette situation, fruit de la crise de notre société « capitaliste développée », aucune mesure partielle n'a la moindre chance de donner des résultats. C'est tout à la fois le temps, les moyens et le goût de lire qui manquent à ces exclus. Seule, donc, une politique d'ensemble peut relever le défi. Il n'en reste pas moins que les bibliothèques publiques ont, elles aussi, leur partie à tenir dans cette entreprise. Elles ont d'irremplaçables atouts pour cela: les collections, bien sûr, mais aussi des moyens matériels (bâtiments modernes, procédés électroniques de gestion et de communication), et surtout de précieuses ressources humaines. Encore faut-il accepter de mettre tout cela « à plat », afin de juger de l'adéquation de cette batterie de moyens à l'objectif poursuivi. Il faut accepter de s'interroger sur nos acquisitions (et, par exemple, sur notre degré d'indépendance par rapport à la pression des médias, ainsi que sur notre rôle pour faire vivre la littérature d'aujourd'hui), sur l'organisation de nos établissements (globalement et en détail), sur nos horaires d'ouverture, sur l'image de marque de nos bibliothèques, etc. Pour ma part, je m'en tiendrai, ici, à l'accès aux documents, et plus précisément encore à leur classement.

Classifier n'est pas classer

Afin d'éviter tout malentendu dès le départ, je commencerai par insister lourdement sur une distinction essentielle, que la pratique des bibliothèques publiques a tendance à obscurcir : classifier n'est pas classer, et inversement. Un classification est un ensemble de règles, de critères, d'instructions, ainsi que les listes et tableaux les matérialisant; le classement, quant à lui, est l'action effective de rangement des unités (bibliographiques) selon une telle classification. C'est, du moins, en ce sens que l'enseignement bibliothéconomique prend ces deux termes.

Maintenant, sur quoi s'exercent ces savantes techniques ? Sur les livres, bien sûr, mais sous deux aspects : d'une part, comme unités physiques et, de l'autre, comme objets intellectuels. Dans ce dernier cas, l'œuvre subira une analyse de contenu qui - traduite dans un langage documentaire -permettra l'indexation du document, laquelle figurera sur des notices bibliographiques. Ces dernières alimenteront des catalogues (« matières » et systématique), dans lesquels elles seront intercalées selon l'ordre requis dans chaque cas (alphabétique ou numérique décimal). C'est une chose. Quant aux ouvrages « personnes physiques », ils seront eux aussi intercalés dans une structure linéaire, et cela également à partir d'une analyse, dont le produit est ce que l'on appelle cote.

Tout ceci ne présente aucun mystère, et surtout pas pour les habitués des bibliothèques universitaires ou des bibliothèques d'étude, dans lesquelles il n'y a pas recouvrement des deux: les descripteurs peuvent bien être des indices Dewey intercalés par ordre numérique dans des tiroirs de fichiers (ou sur écran), les livres - quant à eux - sont rangés par ordre chronologique des achats, dans de grandes catégories répondant à des exigences d'ordre interne à l'établissement.

Il se trouve que les bibliothèques « de lecture publique », elles, classent les livres comme le contenu des livres, la cote étant établie à partir de l'indice. C'est de là que naissent les problèmes que j'aborderai dans un instant. Auparavant, et m'appuyant sur la distinction qui vient d'être rappelée, je tiens à souligner que ne seront pas considérées ici les classifications en tant qu'outils intellectuels permettant d'organiser logiquement de grandes masses documentaires couvrant tous les domaines de la connaissance, et d'y accéder. Je ne reviendrai ni sur leurs vertus (notamment leur double clef d'accès : par domaine large grâce aux tables systématiques, et par sujet précis grâce aux index analytiques), ni sur leurs vices (le rigide compartimentage en 10 classes pour Dewey et la CDU; le vieillissement des tableaux, qui oblige à composer des indices à rallonge pour les notions nouvelles; l'impossibilité de traiter de façon satisfaisante les ouvrages interdisciplinaires; les partis pris idéologiques discutables dans de trop nombreux cas).

Il ne sera question que du classement physique (shelving) des livres en libre accès dans les bibliothèques de lecture publique, et plus précisément en pensant aux publics qu'il faut gagner à la lecture.

Par des lettrés, pour des lettrés

A considérer la stratégie de classement et d'accès mise en oeuvre dans nos bibliothèques, on ne peut manquer d'être frappé par sa haute technicité. Comme le sait tout candidat au CAFB, l'analyse et l'indexation ne sont pas toujours des parties de plaisir. Mais on peut penser qu'à la sortie l'utilisateur dispose d'un outil performant de « retrouve » (terme attesté par le Grand Robert...) : par sujets pointus, grâce au fichier « matières » (éventuellement secondé par une liste d'autorité), et par disciplines dans le fichier systématique (avec, à l'intérieur de chacune des disciplines, une subtile progression du général au particulier). Effectivement, s'il est « développé » selon toutes les règles de l'art, ce système doit en toute circonstance permettre de retrouver un document consacré à une discipline ou un sujet définis. Si l'on ajoute à cette paire d'atouts le fichier Auteurs-Anonymes, on peut dire que l'on dispose d'un système documentaire et performant. Mais sans aucune utilité pour le grand public.

En effet, notre système tire son efficience de la complémentarité de ses deux clefs d'accès, or toutes les études consacrées à la question - ainsi que notre expérience à tous - le montrent : le recours au fichier est « un comportement minoritaire, très fortement corrélé aux diplômes scolaires et à la hiérarchie sociale 4 ». Nicole Robine note également que le jeune travailleur, quand il connaît l'existence du fichier, ne sait pas s'en servir. Les enquêtes réalisées en Grande-Bretagne confirment ces faits 5. Il n'y a donc pas, en pratique, complémentarité des deux clefs de notre dispositif : les lecteurs n'ont accès à nos collections que par leur disposition en libre accès. Et là, deuxième échec : « Il leur est impossible de se repérer dans la bibliothèque. Excellent instrument de travail pour les bibliothécaires, la classification Dewey ne correspond à aucune stratégie de lecture » 6.

La cause de ce double échec ? Notre niveau d'indexation. D'un côté, des sujets précis; de l'autre, des disciplines, avec leurs subdivisions. Cela vaut sans doute pour des étudiants (ainsi que pour cette population, tout à fait atypique d'autodidactes issus des classes populaires que révèle toute enquête), mais pas pour la grande masse des autres lecteurs (sans parler de ceux qui n'entrent pas dans nos bibliothèques). Ni une énumération alphabétique de sujets précis, ni un rangement selon des catégories calquées sur les disciplines de l'enseignement n'ont de chance de rencontrer la démarche du grand public. Si l'on ajoute à cela que celui-ci ne vient également en quête d'un auteur ou d'un titre particuliers que dans une infime minorité de cas 7, on aura un tableau assez noir de la situation et de ses chances d'évoluer favorablement à l'avenir. Et comment en serait-il autrement, si notre système est, comme l'affirme Nicole Robine, « conçu par des lettrés pour des lettrés » 8 ?

Les centres d'intérêt

Si l'on s'efforce, maintenant, de reprendre la question du point de vue, non des spécialistes de la documentation que nous nous efforçons d'être toujours plus, mais de celui de ce « grand public », nous constatons que sa demande porte massivement sur :
- des types de livres qui défient nos catégories (rigoureusement définies en termes d'auteur et de « sujet » ; d'où l'exclusion de la fiction du fichier par « matières », puisque aussi bien ils mêlent : auteur, thème, format, illustration de couverture, « fiction » et « documentaire », voire livres et « périodique » 9, etc.
- et/ou des thèmes assez larges, se situant à des distances variables de nos catégories extrêmes de « discipline » et de « sujet »,

L'enquête (menée auprès de 75 jeunes travailleurs français, de 18 à 23 ans, de la région bordelaise), qui est à la base de l'étude de Nicole Robine, permet de déceler, à titre d'exemple, les centres d'intérêt suivants :
1. les problèmes sociaux ou relationnels (amour, divorce, enfants, drogue, prostitution, racisme, condition ouvrière, vie sociale pendant la guerre), que les interviewés nomment « du vécu » ;
2. les livres d'action (policier, espionnage, science-fiction) ;
3. nature et animaux ;
4. humour et bandes dessinées ;
5. sport;
6. vulgarisation scientifique et technique ;
7. histoire ;
8. histoire et vie quotidienne ;
9. poésie.

D'autres « corpus » peuvent être dépouillés, comme par exemple le classement de livres mis en oeuvre par ceux qui réussissent là où nous échouons : France-Loisirs, Carrefour, etc. Je donne, en annexe, la liste de leurs rubriques, telles que je les ai relevées à Grenoble.

Si l'on sait résister au premier mouvement de rejet (de vertige, parfois ?...) que ne manquent pas de provoquer, chez un bibliothécaire normal, de telles perspectives, il est ensuite loisible de chercher si de nouvelles stratégies d'accès peuvent être substituées à tout ou partie du système actuel, d'en estimer le bénéfice possible et, pour autant, de ne pas pénaliser nos lecteurs déjà acquis et fidèles, Heureusement, d'autres ont déjà frayé la voie.

D'outre-atlantique, toujours : après Dewey... le remède

C'est, en effet, au début des années 40 (de ce siècle, rassurez-vous !) que des bibliothécaires américains ont entrepris de déclasser des bibliothèques (ou certaines sections de bibliothèques) jusque-là organisées selon Dewey, et d'offrir les collections en libre accès selon le principe dit « reader interest arrangement ».

La bibliothécaire suédoise Mary Ørvig donnait en 1955, à la revue Libri 10, une très précieuse relation de l'expérience menée en ce sens par les bibliothèques publiques de Détroit et Boston. Après un bref préambule indiquant les motifs de l'entreprise 11, elle donnait en illustration les listes de rubriques du nouveau classement adopté progressivement (section après section, et annexe après annexe) dans les deux villes. Les grandes lignes sont exposées dans l'encadré.

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, nos collègues britanniques ont eu, eux aussi, à faire face à l'inadéquation de la Dewey. Partant de constatations tout à fait similaires 12, ils ont, en de nombreux comtés et villes, décidé le reclassement de bibliothèques selon les centres d'intérêt des lecteurs. Lyn Donbroski rapporte l'expérience des bibliothèques de Hangleton et Peacehaven (East Sussex), de taille équivalente, et assurant chacune environ 250 000 prêts par an. L'opération a eu lieu en 1979 : Peacehaven a ouvert ses portes avec ce nouveau classement, tandis que Hangleton se « convertissait ». Le nombre de catégories ne dépassait pas 22, et recouvrait fiction et documentaires (certaines, même, incluant les deux, comme : « CRIME », ou « WAR »). A Bexley, au sud-est de Londres, la conversion a été faite en juillet 1982 dans l'annexe de Bostall, qui comptait alors 15 000 volumes, et assurait 131 571 prêts cette année là. Le schéma mis en place comptait 31 catégories 13.

Rencontrant, bien évidemment, les mêmes problèmes, et ayant eu la curiosité éveillée par les choses passionnantes qui s'étaient dites au stage « Lecture des textes bibliothéconomiques en langue anglaise » (organisé par la DLL en avril 1983), les bibliothécaires de Grenoble décidèrent de consacrer leur prochain voyage d'étude annuel à voir sur place de quoi il retournait. Le compte rendu de ce voyage se trouve dans le Lire à Grenoble spécial Ecosse de 1985 14, et je ne mentionnerai ici que les établissements de Ferguslie Park, Johnston et Hillhead où nous avons vu ce type de classement en action. On trouvera en annexe la liste des 31 rubriques relevées à Johnston.

L'arrangement

Faisons le point. Les principes, tout d'abord. Il est, en premier lieu, bien clair que ce mode de rangement n'est pas une nouvelle classification, mais un arrangement non technique, facile et rapide de livres en prêt dans les bibliothèques fréquentées par le grand public venant sans plan de recherche établi, pour « butiner ». Au demeurant, certains établissements ont conservé l'indice Dewey (en plus de la catégorie) : soit pour répondre aux besoins de la recherche documentaire (par le fichier systématique), soit pour sous-classer les livres qui seraient trop nombreux sous une catégorie. Il me semble que la première raison est excellente et la seconde détestable. La « philosophie » du système peut être résumée de la manière suivante : ne pas considérer le livre comme une entité en lui-même, possédant « son » indice et donc « sa » place sur les rayons (ceci étant défini à partir d'une analyse objective de son contenu), mais - et c'est peut-être aussi difficile - prévoir où le lecteur s'attendra à le trouver ou, plus exactement, à côté de quels autres livres il ira le chercher.

L'une des conséquences directes en est que le classement est -dans de tels établissements -une fonction impérativement confiée aux personnels travaillant au contact du public. La même perspective impose, par ailleurs, que ce soit également eux qui fassent les acquisitions... Je ne souhaite pas, ici, lancer un autre débat, mais il est clair que certains types d'organisation, qu'on les appelle « cloisonnés » ou « hiérarchiques », sont par nature inaptes à gérer un tel système. Ne serait-ce que - et c'est une deuxième conséquence - parce que ce type de rangement doit être très évolutif (ce qui ne signifie pas, non plus, qu'on doive le chambouler à chaque changement de saison) : il faut vraiment se tenir au plus près des utilisateurs, et ne pas hésiter à passer un ouvrage d'une catégorie à une autre, si l'on pense (ou plutôt : si l'on sent...) qu'il aura, là, plus de chance de rencontrer son public. Il y a sans doute ici matière à élargir encore la formation des professionnels (mais il va de soi que la maîtrise de ce genre de situation ne peut s'acquérir totalement que sur le terrain). Le travail matériel entraîné par de tels reclassements n'est pas fantastique, dès lors que le catalogue est automatisé. Reste à substituer une étiquette à une autre sur le dos du livre.

Pour ce qui est des cotes, la plupart des établissements cités ont adopté une gamme de logos expressifs imprimés sur étiquettes auto-collantes, dont on trouvera quelques spécimens dans le Lire à Grenoble déjà cité (ainsi que dans mon Introduction à l'indexation documentaire 15). Il faut bien voir que la cote doit être extrêmement simple, qu'elle soit composée d'une abréviation (par exemple, PARA, pour la parapsychologie et les sciences occultes dans la liste de Bexley) ou d'un dessin. Si l'on veut - en plus de la catégorie - y mentionner la sous-catégorie, il me semble qu'un trait de couleur serait préférable à une rallonge de texte. De toutes façons, un sous-classement supplémentaire par noms d'auteurs ne se justifie pas, si l'on s'en tient à la règle quantitative simple : subdiviser dès que la quantité de volumes rassemblés ne se domine plus d'un seul coup d'œil. J'ajouterai enfin que les expériences rapportées ne se sont pas limitées au classement stricto sensu, mais qu'elles ont aussi intégré :
- un allègement des stocks (sur l'angoisse du lecteur néophyte face aux murs de livres, voir encore Nicole Robine);
- une aération des collections offertes, qui autorise - au moins par-ci, par-là - la présentation du livre face au lecteur. A cet effet, ne pourrait-on étudier un système de rayonnages permettant la présentation des ouvrages de biais (à la façon de certains présentoirs à revues) pour - ne fût-ce qu'à intervalles - rompre l'alignement des étagères, délimiter des espaces, ou encore permettre la « promotion » de certains titres que l'on sortirait des stocks ?
- et, naturellement, une bonne signalisation. Je crois tout le monde suffisamment sensible à ce point pour n'avoir pas à le justifier;
- à quoi l'on peut ajouter le projet annoncé 16 d'affiner l'offre de livres selon des niveaux de complexité, ce qui rejoint les préoccupations de la BPI et de la médiathèque de la Villette. Les bilans manquent, sur ce point, mais là encore l'expérience de nos collègues britanniques pourrait être recherchée, puisque -hors même tout reclassement de collections - la distinction par pastilles des livres d'accès facile est une pratique ancienne en Grande-Bretagne.

Les résultats, maintenant. Les bibliothécaires écossais que nous avons pu interviewer ayant eu tellement d'autres choses (plus passionnantes que le classement !) à nous montrer, et s'étant tout simplement déclarés satisfaits de ce côté-là, force m'est, pour l'instant, de solliciter à nouveau les publications déjà citées. Dans le comté d'East Sussex, le résultat a dépassé tous les espoirs : les prêts ont augmenté de 12 % en un an à Hangleton (contre 1 % dans l'ensemble du comté), mais ce qui est par dessus tout remarquable, c'est le décollage des documentaires : plus de 30 % d'augmentation des prêts pour ce type de livres, dont nous savons tous qu'il est d'accès difficile pour le grand public (voyez, par exemple, la part infime qu'ils tiennent dans un magasin de France-Loisirs... dont on peut penser que la motivation première n'est pas de prendre des risques).

A Bexley, dès le mois qui a suivi le reclassement, les prêts de documentaires croissaient également de 30 %, alors que ces ouvrages ne représentaient auparavant jamais plus d'un quart des transactions. Il faut noter que dans ce cas - à la différence du précédent -, le reclassement s'est accompagné d'une réduction drastique des collections de documentaires en libre accès (moins 25 %), pour en présenter le maximum couverture face au lecteur. Le résultat donne à réfléchir.

Les réactions négatives - tant du public, que du personnel - ont, selon les auteurs, été voisines de zéro. Personne ne semble avoir regretté Dewey (réaction confirmée par nos collègues écossais). Outre le fait que les employés ont très vite assimilé le nouveau classement, il est fait état - à Bexley où la cote n'indique que la catégorie, et pas la subdivision - d'un intérêt nouveau pour le travail quotidien de rangement, puisqu'il faut désormais jeter ne serait-ce qu'un coup d'oeil au livre pour le placer dans la bonne rubrique, alors que précédemment il ne s'agissait que d'intercaler mécaniquement des numéros.

Qu'importe le flacon...

Loin de moi l'intention d'affirmer que nous tenons là la solution miracle. Il y a certainement, dans le système proposé, des points délicats : par exemple l'éclairage jeté sur certaines disciplines au détriment d'autres (par exemple, en Dewey, la logique est sur le même plan que la psychologie, l'architecture ne vaut pas moins que la peinture, et le théâtre a autant de droits que le cinéma, alors que, de toute évidence, un classement établi en fonction des centres d'intérêts des lecteurs définira des préséances qui ne peuvent que choquer nos conceptions encyclopédiques et objectivistes). N'y a-t-il pas là risque de reproduire (et donc d'accentuer) certains schémas idéologiques dominants ? Et puis, que penser de l'idée même de catégoriser aussi les ouvrages de fiction ? Et de les mélanger, donc ? !... Car si toutes les bibliothèques citées ne l'ont pas fait, toutes y pensent. Et d'ailleurs, comment y échapper, si l'on veut constituer cette catégorie si peu orthodoxe mais absolument indispensable : « Vécu » ?

Et puis, il y a des questions matérielles : jusqu'à quel nombre d'ouvrages ce système est-il viable ? 7 000 ? 15 000 ? Ou 35 000 (comme l'avance Lyn Donbroski) ? Vaut-il mieux tout classer ainsi ? Ou conserver Dewey pour les ouvrages « de fond » et utiliser les centres d'intérêt pour une sorte de vitrine « d'appel » ? Je n'ai, évidemment, aucune réponse, puisqu'aussi bien Grenoble n'en est qu'aux prémices (définition d'un tableau de catégories). Mais j'ai, en tous cas, un soupçon et une certitude. Le soupçon: que les préventions d'ordre théorique (ou plutôt : moral ?) soient, effectivement, exclusivement théoriques, car enfin, la philosophie a beau avoir pignon sur salle de prêt avec autant de droit et de noblesse que l'histoire, et même plus que les biographies, sans parler du football (qui doit aligner je ne sais combien de chiffres pour se faire entendre !)..., elle est loin de caracoler, pour autant, au top niveau des prêts. Cette prévention me semble entretenir quelque analogie avec cette autre objection, déjà entendue : adopter un classement par centres d'intérêt des lecteurs, c'est concevoir le service en fonction d'une seule catégorie d'utilisateurs (comprenons: les plus démunis, les moins à l'aise dans l'institution, voire les actuels non-lecteurs). Tout d'abord, je ne crois pas qu'il faille sacrifier l'actuel service documentaire dont profite le public habitué; mais surtout, il me semble que l'on oublie que cette situation prétendument « d'exclusivité » est tout simplement la situation actuelle. Et ceci m'amène à la certitude : notre système établi ne peut pas permettre l'accès du grand public à nos collections. Le conserver, c'est se résigner à ces 4 % de « contremaîtres et ouvriers » que j'évoquais en commençant. Et c'est tout de même cela, l'essentiel : amener cet immense public d'exclus à la lecture. Quant aux rubriques... « Qu'importe le flacon... ».

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Détroit (adultes)

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Boston (enfants)

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Annexes

  1.  (retour)↑  Des évaluations successives du réseau grenoblois ont été publiées dans Lire à Grenoble de juin 1980 (pour l'année 1979), de décembre 1981 (pour 1980) et octobre 1983 (pour 1982).
  2.  (retour)↑  Cf. Classes moyennes, enjeux culturels et trajectoires sociales.
  3.  (retour)↑  Cf. Bibliothèques publiques et illettrism Paris, DLL, 1986.
  4.  (retour)↑  Patrick PARMENTIER, Les Rayons de la bibliothèque : contribution à une étude sociologique de la classification des lectures, Thèse. 3e cycle, Paris VIII, 1982. Lire son entretien avec la rédaction du BBF, publié sous le titre : « Les rayons de la bibliothèque, ou comment faire son miel », dans le n° 1 de 1985.
  5.  (retour)↑  Lyn DONBROSKI, « Life without Dewey : « reader interest arrangement » of stock in East Sussex County Library ». Catalogue & index, été 1980, n° 57, p. 3-6.
  6.  (retour)↑  Nicole ROBINE, Les Jeunes travailleurs et la lecture, Paris, Documentation française, 1984.
  7.  (retour)↑  Seulement 8 % des emprunteurs à Hillingdon, selon B. Totterdell et J. Bird. Cf. : The Effective library : report of the Hillington project on public library effectiveness, 1976, p. 59.
  8.  (retour)↑  Nicole ROBINE, op. cit., p. 124.
  9.  (retour)↑  Exemple d'un jargon de professionnels qui n'est pas compris (ou alors, de travers) par nombre de ces lecteurs. Même chose pour « fiction ».
  10.  (retour)↑  Mary ØRVIG, « The Reader interest arrangement : an American shelving system with a future », Libri, 1955, vol. 5, n 3, p. 223-232.
  11.  (retour)↑  « Le chercheur, l'étudiant ou le lecteur méthodique ne manquent jamais de rien. D'un autre côté, le lecteur indécis et le butineur, qui constituent en fait la part la plus importante de la clientèle des bibliothèques publiques, n'ont que faire du catalogue idéal. Ils préfèrent et demandent avant tout un classement d'ouvrages non technique, d'accès simple et rapide. Le Reader interest arrangement s'adresse principalement à ce dernier public. En outre, il s'adresse également au lecteur solitaire - qui ne sollicite jamais l'aide du bibliothécaire et qui ne veut absolument pas qu'on lui adresse la parole ».
  12.  (retour)↑  - Les bibliothèques publiques sont fréquentées tout d'abord à des fins de loisirs (ce dont nous sommes parfaitement conscients; nous préférons seulement faire parfois semblant de l'ignorer).
    - Dans seulement une minorité des cas, la demande est exprimée en termes d'ouvrage précis ou en terme d'ouvrage sur un sujet très précis. Elle risque plus d'être exprimée en termes de catégone particulière d'ouvrage ou de vaste domaine.
    - Les services que nous mettons à la disposition des usagers pour les aider à trouver ce qu'ils cherchent - catalogues, service conseil aux lecteurs, le système des demandes - connaissent un niveau d'utilisation plutôt faible.
  13.  (retour)↑  Lynn SAWBRIDGE, Leo FAVRET, « The Mechanics and the magic of declassification », Library association record, 1982, vol. 84 (11), p. 385-386.
  14.  (retour)↑  Que les jaloux se réjouissent : les voyages d'étude ont été « suspendus » en 1986...
  15.  (retour)↑  Richard ROY, Introduction à l'indexation documentaire : pour les candidats aux examens et concours des bibliothèques, Le Mans, Bibliothèque de l'Université du Maine, 1985.
  16.  (retour)↑  Lyn DONBROSKI, op. cit.