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Les Pratiques de la lecture

sous la dir. de Roger Chartier.
Paris : Editions Rivages, 1985. -241 p.; 21 cm.
ISBN 2-903059-52-7 : 59 F.

par Martine Poulain

Les Pratiques de la lecture rassemble les contributions d'une dizaine de chercheurs, historiens, spécialistes de littérature, sociologues, psychologues, soucieux d'interroger une pratique qui « a longtemps paru ne pas poser de questions » mais reste en fait méconnue : la lecture. Dirigé par Roger Chartier, ce recueil constitue une contribution majeure à cette histoire.

Lire

Roger Chartier (« Du livre au lire ») formule ce qui anime ses recherches et semble bien être à l'origine de cet ouvrage : la lecture est une pratique créatrice, inventive qui donne au texte des significations plurielles et mobiles. Elle est l'expression d'un réseau complexe d'interactions et de tensions entre au moins trois pôles : celui de « la mise en texte » incluant toutes les consignes explicites ou implicites inscrites par l'auteur dans un texte pour proposer (imposer ?) un protocole de lecture; celui de « la mise en livre » relève plus de l'imprimeur ou de l'éditeur qui façonnent une disposition et un découpage du texte, déterminent une typographie : le pôle enfin du lecteur et de son histoire.

Ces relations diverses, complexes, encore peu explorées, font la richesse et la difficulté des tentatives d'écrire une histoire de la lecture. Elles font aussi, souligne Roger Chartier, « son impérieuse séduction ».

Du côté de la mise en livre, Roger Chartier indique à nouveau comment la Bibliothèque bleue n'offre pas que des textes particuliers, dits populaires, mais que les Oudot, les Garnier, ont aussi puisé dans des textes déjà édités, mis alors en forme de façon particulière : multiplication des chapitres, coupures, modifications diverses. La scission longtemps faite entre textes lettrés et textes populaires serait alors abusive : beaucoup de ces textes ont traversé les différentes couches de la société, mais « mis en livre » de façon particulière.

Du côté de la lecture et des lecteurs, Roger Chartier rappelle quelques grandes étapes scandant les modifications de cette pratique : le passage de la lecture oralisée à la lecture silencieuse dans le courant du XIVe siècle, dans les milieux de l'aristocratie laïque d'abord, et progressivement dans les autres populations lectrices; le passage vers le milieu du XVIIIe siècle de la lecture intensive (peu de livres lus et relus au premier rang desquels la Bible, lue en famille ou à l'église) à la lecture extensive (corpus de livres plus important, lus en silence, individuellement, lectures profanes). Témoin de cette histoire et souvenir, les oeuvres littéraires ou les tableaux mettent en scène des lectures, tantôt exercices d'intimité, tantôt cérémonial collectif.

Écrire

Daniel Roche (« Les Pratiques de l'écrit dans les villes françaises du XVIIIe siècle ») interroge les pratiques de l'écrit dans les milieux urbains. La ville est alors un lieu où l'écrit joue un rôle fondamental, même pour ceux qui ne le déchiffrent pas. La capacité de lire et d'écrire est bien sûr inégalement développée. Si l'on se base sur la capacité de signer, Paris est en avance sur la campagne et sur les autres villes, les hommes sur les femmes, certaines professions sur d'autres. Pendant que les gagne-deniers, les manouvriers ou les débardeurs sont moins alphabétisés que la moyenne, les ouvriers des Gobelins ou de la manufacture des Glaces « font figure de lettrés dans les faubourgs ». L'église est bien souvent à l'origine de cette acculturation élémentaire, dont les progrès au cours du XVIIIe siècle sont constants. Autre témoin de l'importance de l'écrit dans les villes du XVIIIe siècle, la présence dans presque tous les inventaires de ses traces : actes de mariage, pièces notariales diverses, reconnaissances de dettes; traces officielles ou privées : lettres familiales le plus souvent. Le taux de présence de livres dans les inventaires après décès atteint 25 % en province et 35 % dans les foyers du salariat parisien. Mais le livre n'est pas la seule source d'écrit, d'autres supports se présentent qui changent l'environnement et les usages des citadins : l'enseigne, l'affiche, les placards, la numérotation des maisons, l'affichage des noms des rues. Ces traces écrites sont l'occasion de lectures partagées, collectives. « Dans la ville pré-révolutionnaire », conclut Daniel Roche, « le livre circule, il peut être prêté, emprunté officieusement, donné, revendu, échangé, devenir l'objet d'une appropriation ».

De l'art d'être lecteur

Jean Hebrard (« Comment Valentin Jamerey-Duval apprit-il à lire ? ») retrace et questionne le parcours autodidaxique de Valentin Jamerey-Duval, né à Arthonnay en 1695 et mort en 1755, berger devenu « professeur d'histoire et d'antiquités » à l'académie de Lunéville, duché de Lorraine. A la différence d'un Rousseau qui a « toujours su lire », un autodidacte comme Jamerey-Duval « témoigne non seulement de la possibilité d'apprendre à lire, mais de la nécessité de dire cet apprentissage », pour « le rendre irrévocable ». Son univers d'origine est décrit comme un univers totalement inculte, sans contact aucun avec l'écrit. Puis interviennent la fugue, la longue errance qui s'ensuit, le contact avec d'autres réalités, d'autres expériences, sources d'autant de questionnements qui vont conduire peu à peu le berger d'Arthonnay à un autre univers culturel, à un autre horizon de références qui est celui de l'écrit. La rencontre avec un ecclésiastique aura ce rôle décisif et l'errance se transformera alors en une quête culturelle. L'apprentissage de la capacité à lire s'accompagne rapidement de la nécessité de bien lire pour être véritablement intégré à un nouvel horizon culturel : lire ce qu'il faut, comme il faut. Jamerey-Duval doit lire le catéchisme ou la légende dorée plutôt que les romans de la Bibliothèque bleue. Voilà qui est aussi difficile que d'apprendre à lire. C'est ce que Jean Hébrard appelle une nouvelle « certification » des lectures que Jamerey-Duval n'effectue pas seul. mais aidé, accompagné par le maître d'école ou le marguillier de la paroisse. La restitution transformée du parcours effectué, telle qu'elle est relatée dans l'autobiographie est ce qui permet de boucler la boucle, ce passage par l'écriture étant le signe ultime, définitif, de l'interrogation au nouvel horizon culturel.

Robert Darnton (« La lecture rousseauiste et un lecteur « ordinaire » au XVIIIe siècle ») décrit un autre type de lecteur du XVIIIe siècle, Jean Ranson, protestant de la Rochelle, lecteur « rousseauiste » par excellence. Les lettres que Jean Ranson échange dans les années 1774 avec le fondateur de la société typographique de Neuchâtel, son ami, permettent de cerner le profil d'un tel lecteur. Il s'y révèle passionné de pédagogie, soucieux de thèmes religieux, lecteur de l'Encyclopédie, de Mercier, de Voltaire, de Linguet et bien sûr de Rousseau, « l'ami Jean-Jacques ». Robert Darnton montre comment Jean Ranson se révèle être le parfait « lecteur implicite » qu'attend Rousseau, qui veut lui aussi être un nouveau modèle d'écrivain entretenant un rapport personnel avec ses lecteurs. Ainsi Ranson met-il en œuvre les principes de vie de Rousseau dans son comportement, dans son mariage, dans l'éducation de ses enfants. Ainsi souhaite-t-il correspondre au lecteur idéal que décrit Rousseau dans la préface de la Nouvelle Héloïse, ce lecteur éloigné des salons parisiens, du monde et des modes littéraires, mais bien plutôt gentilhomme provincial, aimant « la vertu » et le « langage du cœur ». Lecteur qui ne lit plus pour la littérature mais pour vivre : si Rousseau a démontré sa capacité de transformer le rapport du lecteur au texte, Jean Ranson lui a « témoigné de la force d'une nouvelle lecture », celle qui guide une vie, celle qui en détermine les principes moteurs.

L'alchimie de la lecture

Daniel Fabre (« Le livre et sa magie ») s'arrête sur l'introduction tardive de l'écrit, après 1850, dans l'intérieur des Pyrénées languedociennes, en pays de Saut. Il fait un parallèle entre la lecture ordinaire et la lecture des livres de magie. Lire apparaît, en ces débuts, comme un acte magique : le lecteur est encore considéré avec étrangeté, observé, entouré d'un prestige social qui s'apparente parfois à un pouvoir magique. Le livre de magie, lui, le grimoire, est le lieu des pratiques interdites par l'Eglise et par l'Etat : c'est le livre du démon, lire le petit Albert c'est être possédé par le diable. Mais cette désignation du livre de magie est aussi pour Daniel Fabre un discours sur la magie du livre. Ce nouveau lecteur, ce personnage étrange, qui « a le Code » peut en avoir « la tête tournée », parler « un langage insaisissable » : autant d'expressions qui témoignent des métamorphoses provoquées par le livre. Agent magique, le livre peut aussi devenir agent de la satire chez les chansonniers. La maîtrise de l'écrit joue ainsi un rôle précis dans la détermination du paysage social et idéologique des régions languedociennes.

Jean-Marie Goulemot (« De la lecture comme production de sens ») s'attache à définir dans l'acte de lecture ce qu'il appelle « le hors-texte » : toute lecture met en jeu une physiologie, une histoire, et une bibliothèque, qui, chacune, jouent un rôle. Une physiologie, parce qu'un lecteur est un corps lisant, ce dont témoigne toute l'histoire des représentations de la lecture : l'imposition d'une façon de lire passe ainsi par l'imposition d'une façon d'être. Ce hors-texte est aussi constitué par l'histoire, une histoire collective et personnelle, de l'histoire de France à l'histoire de chacun; ainsi pour Jean-Marie Goulemot, « comprendre ce qui est en jeu dans la lecture, ce serait peut-être aussi reconstituer les mémoires historiques à l'œuvre aux divers moments de l'histoire culturelle ». Hors-texte constitué enfin par la bibliothèque intérieure de chacun, mémoires des lectures antérieures, qui créent ce jeu de miroirs. Le hors-texte explique que lire soit « constituer et non pas reconstituer du sens » et que chaque lecture soit une émergence d'un sens nouveau.

Louis Marin (« Lire un tableau en 1639 d'après une lettre de Poussin ») analyse une lettre envoyée par Poussin à son ami et client Chantelou, lui annonçant l'envoi de son tableau « La Manne ». Cette lettre, les perceptions et connaissances supposées du destinataire et commanditaire sur le thème, constituent de véritables protocoles à une bonne façon de voir : « c'est déjà prévenir, instruire, voire régler la contemplation ». Contempler ce tableau c'est pouvoir se situer dans ce jeu référentiel, dans ce jeu de miroirs dont la lettre à Chantelou indique déjà les règles. Louis Marin s'interroge ainsi sur les rapports entre le visible et le lisible, sur la hiérarchie entre la lecture du texte et la lecture de l'image.

François Bresson (« La lecture et ses difficultés ») s'intéresse aux origines des difficultés dans l'exercice de la lecture, savoir-faire jamais spontanément possédé, toujours acquis. Il ne voit pas ces difficultés dans l'organisation graphique de la page, ou dans la reconnaissance de ces graphies distinctes, mais « dans le système de correspondance entre la séquence graphique et la séquence parlée : ce qui fait que ces séquences graphiques sont du langage, qu'elles représentent de manière presque univoque du discours ». L'écrit est le lieu de l'espace alors que l'oral serait celui du temps : le premier met en œuvre l'étendue (avec ses blancs) là où le second laisse la place à la durée (avec ses silences). Ici intervient la capacité du lecteur à savoir segmenter, mais en sachant coder, donner du sens. à cette segmentation. Ici interfèrent toutes les combinatoires du son et du sens.

Ce livre précieux se clôt par une discussion entre Roger Chartier et Pierre Bourdieu (« La lecture : une pratique culturelle »). C'est l'occasion pour Pierre Bourdieu de réaffirmer certaines de ses conceptions sur les pratiques culturelles : l'importance de l'effet de légitimité dans les discours sur la lecture (si l'on ne parle plus de bon livre comme au début du siècle, il faut toujours bien lire) ou l'importance de la reconnaissance sociale autour des lectures : « il est probable qu'on lit quand on a un marché sur lequel on peut placer des discours concernant ses lectures». Pour Pierre Bourdieu, l'école bien souvent tend à destructurer certains rapports à la lecture, notamment en dévalorisant le besoin de lecture comme besoin d'information : « un des effets du contact moyen avec la littérature savante est de laisser les gens formidablement démunis, c'est-à-dire entre deux cultures, entre une culture originaire abolie et une culture savante qu'on a assez fréquentée pour ne plus pouvoir parler de la pluie et du beau temps, pour savoir tout ce qu'il ne faut pas dire, sans avoir plus rien d'autre à dire ».

Plagiant Roger Chartier et les historiens de la lecture, on ne saurait trop recommander une lecture intensive de ce recueil. Toutes ces contributions témoignent d'une grande érudition, de précision dans la documentation, de rigueur analytique, de finesse dans le questionnement. Sous l'apparente transparence de l'acte de lecture se cache une diversité de pratiques, d'enjeux, de situations esthétiques et sociales, qui ont longtemps formé en fait autant de zones d'ombre. Ce sont elles que ce précieux livre s'emploie à estomper.