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« Où vont les trucs du pissenlit quand le vent les emporte ? »

Un parcours de l'édition pour la jeunesse

Juana Wintzer

Annick Boggio-Copin

Lecture, instrument d'évangélisation, puis de morale; lecture vecteur d'un projet d'apprentissage, d'un projet de construction de l'adulte à venir, où « lire, écrire, compter » constituent l'essentiel des activités; lecture où est censuré le mouvement de la vie et niée l'existence propre de l'enfant. A travers les différentes périodes, la lecture proposée aux enfants est à la fois le reflet d'une société et d'une « image de l'enfance » sur laquelle il conviendrait de s'interroger même de nos jours. Quel type de lecture voulons-nous obtenir ou promouvoir ? Il faut une incessante mise en cause de nos schémas de pensée d'adultes pour qu'elle ne soit pas une simple projection de nos idées et de nos désirs.

Naissance et évolution

Balbutiements

Dès le XVIIe siècle existent des livres à l'intention des enfants. Le plus remarquable est l'Orbis pictus de Coménius (1657), à la fois alphabet, traité de morale, histoire naturelle, mais surtout livre d'images. L'idée fondamentale pour l'auteur était que toute chose nommée à l'enfant devait également lui être montrée. Mais il s'agit toujours d'oeuvres singulières et qui s'adressent à une minorité d'enfants, ceux qui peuvent lire. C'est aussi essentiellement une littérature à but moralisateur ou religieux.

Au xvme siècle, ce précurseur sera suivi parallèlement en France par Pellerin, qui crée l'imagerie d'Epinal, et en Angleterre par la création de petites histoires illustrées, à bon marché, donc s'adressant à un public large. Peu à peu, la notion d'enfance apparaît : on ne considère plus l'enfant comme un être à dresser mais comme une individualité propre. Cependant, la production de livres moralisateurs et instructifs va se poursuivre jusqu'au xxe siècle.

Premiers livres

Au XIXe siècle, Andersen publie son premier recueil d'histoires pour les enfants et continue toute sa vie à écrire des contes sous la forme de petits livres. Il introduit des thèmes traditionnels et un animisme qui, petit à petit, instaure le merveilleux dans la vie quotidienne. Par une habile déformation de la réalité, Lewis Carroll, avec Alice aux pays des merveilles ( 1863), introduit le fantastique, où les points de repères habituels sont perdus.

L'alphabétisation des classes populaires se généralise et rend l'écrit accessible à un plus grand nombre de lecteurs. A cette époque, la plupart des livres lus par les enfants sont en fait destinés aux adultes. Toutefois, la situation sociale et psychologique de l'enfant commence à préoccuper l'opinion et, au milieu du XIXe siècle, apparaissent parallèlement : en Angleterre, une représentation directe de l'univers familier de l'enfant, tel le roman Oliver Twist de Charles Dickens, qui parut sous la forme de livre mais aussi dans des magazines sous forme de feuilleton; aux Etats-Unis, les premiers romans à coloration féministe, Les Quatre filles du Docteur March de Luisa Alcott, et les premiers romans qui rompent avec la tradition de l'enfant sage, Tom Sayer de Mark Twain; en France, la Comtesse de Ségur, avec des romans considérés aujourd'hui sous l'angle intéressant de l'étude de moeurs, ne propose encore que des Petites filles modèles, dont cependant l'illustration, de qualité, était confiée à de grands dessinateurs par la librairie Hachette. Plus novateur, l'éditeur Hetzel publie dans des périodiques pour enfants une série de grandes aventures passionnantes, sur fond de révolution industrielle, qui sera appelée à connaître un succès de longue durée : les romans de Jules Verne.

Au début du xxe siècle, apparaissent les bandes dessinées : Le Sapeur Camember, Les Pieds Nickelés, etc. C'est aussi la naissance de la naïve Bécassine, dont les aventures nous fournissent une véritable chronique de la vie française à cette époque. En ce début de xxe siècle, sont également publiés un certain nombre de livres qui deviendront des classiques de la littérature enfantine : Pinocchio, Le Livre de la jungle, Le Merveilleux voyage de Nils Olgersson...

En 1924, la première bibliothèque pour la jeunesse est créée: l'Heure joyeuse, où les petits Parisiens de toutes conditions et de toutes scolarités peuvent accéder. Elle devient, non seulement un modèle pour la création de bibliothèques semblables et un centre actif d'animations, mais aussi un centre de documentation sur la littérature pour enfants.

Les éditeurs novateurs

Vers 1930, un tournant s'amorce avec une nouvelle conception, autour de quelques éditeurs : Jacques Bourrelier, Madame Rageot et Paul Faucher. Ces éditeurs s'élèvent contre un certain nombre de défauts : mauvaise qualité esthétique et vulgarité des images du point de vue de la forme, difficultés de manipulation, racisme et bellicisme qui imprègnent les textes. Attachés à des critères de valeur communs, ils donneront le jour à des productions très différentes, marquées chacune de sa personnalité. Des collections de romans se créent alors comme les Heures joyeuses ou Joie de connaître, où les auteurs devaient s'abstenir de toute incursion religieuse ou politique, et dont les manuscrits étaient soumis à un jury permanent.

Paul Faucher, de son côté, crée l'Atelier du Père Castor en s'appuyant sur les méthodes de l'Ecole nouvelle (Freinet, Piaget, Wallon). Les albums du Père Castor témoignent d'une « révolution » psychologique (relative sur le plan esthétique), où la primauté est donnée au jeu, aux compétences intellectuelles et affectives de l'enfant-lecteur. Il crée des petits formats aux couvertures souples où les pages deviennent le support d'un jeu à la fois sémantique et graphique.

Avec lui, l'album devient un objet culturel à part entière permettant l'éducation progressive du goût et de l'intelligence. Les illustrations de Nathalie Parain sont à la fois adaptées aux impératifs de lisibilité de l'image et représentatives d'un mouvement artistique de l'époque (Ronds et carrés, 1932).

A partir de 1950, Robert Delpire, que seule l'intuition du talent des artistes guide, va publier des albums aussi soignés par leur conception et leur fabrication que s'il s'agissait de livres d'art. Ignorant les réactions du public, il n'essaie pas de s'y adapter mais, sans théorie aucune, il applique un principe reposant sur une idée révolutionnaire: « Il n'y a pas d'artistes pour enfants, une qualité pour enfants, il y a des artistes et il y a une qualité ». Il y a Max et les Maximonstres de Maurice Sendak (1963), qui a d'abord choqué les pédagogues comme un dessin « laid » et de nature à « effrayer les enfants », et qui, repris par l'Ecole des loisirs dix ans plus tard, est devenu un best-seller.

La révolution graphique des années 60 marque une véritable coupure dans le domaine du livre pour enfants comme dans le reste de l'institution française (cf. la crise des manuels). Apparaissent alors toute une série d'albums à l'illustration originale. Grâce à l'association de deux personnalités, Harlin Quist et François Ruy-Vidal, l'album va devenir un lieu de remise en cause du fonctionnement de la société et de la place que chacun y occupe. Le traitement de l'image, très percutant, est souvent confié à des artistes ayant une expérience, par la publicité ou l'affiche, de l'impact de l'image : Henri Galeron, par exemple, qui a illustré Le Géranium sur la fenêtre vient de mourir mais toi, maîtresse, tu ne t'en es pas aperçue * d'Albert Cullum, en 1971.

Dès 1965, l'Ecole des loisirs s'attache à promouvoir des albums de qualité, introduisant en France nombre d'illustrateurs étrangers, principalement américains. Par la suite, la politique d'auteurs-illustrateurs suivie par Jean Fabre permet de concilier la qualité graphique, une émotion personnelle et le sens du public, sans toutefois faire abstraction des impératifs commerciaux.

La jeunesse triomphante

La notion de littérature pour l'enfance et la jeunesse s'est affirmée grâce aux travaux de sociologues français et américains, au travail continu de la Joie par les livres et d'auteurs tels que Marc Soriano, Isabelle Jan et beaucoup d'autres, qui ont fait des analyses précises, suivant des critères de recherches personnelles. Cette « littérature de jeunesse » est même reconnue dans le monde universitaire, où des cours réguliers sont dispensés, consécration suprême en France. Petit à petit, la critique s'organise dans la presse et les médias pour mieux informer le public, sans que le travail soit encore aussi soigné, approfondi et passionné que celui consacré aux livres pour adultes. Des librairies spécialisées se sont également créées depuis quelques années, regroupées en une Association, qui proposent en permanence un choix de qualité et un conseil avisé. L'essor des bibliothèques, l'action des bibliothécaires ayant une formation spécifique accroissent les possibilités d'accès au livre d'une majorité d'enfants. La création des BCD (bibliothèques-centres documentaires, fonctionnant dans les écoles primaires) peut être, à la condition qu'une « scolarisation » abusive ne provoque pas le rejet, un autre moyen de familiarisation avec le livre.

Le nombre de livres pour enfants proposés par l'édition française augmente d'année en année, tendance accrue par la réédition en poche de titres déjà parus dans d'autres collections. Cette augmentation se traduit-elle par une augmentation de nouveautés, de qualité, de création ?

Si l'on parlait des livres ?

Plutôt que de faire une sélection qui s'apparenterait à un choix où nous nous poserions comme critiques, nous préférons nous attacher à défendre les réactions, l'autonomie des lecteurs en herbe, avec la conviction que la qualité - graphique, littéraire ou documentaire - de certains livres actuels permet la rencontre et le partage du plaisir entre enfants et adultes. Le livre est un moyen d'instaurer une communication privilégiée : à n'importe quel âge, lorsqu'on a aimé un livre, on désire le prêter, l'offrir à quelqu'un. Et dans ce geste est contenu un peu de soi.

De l'album

Premier contact avec le livre proposé à l'enfant, l'album est pour la plupart des adultes un objet dont ils ne mesurent pas clairement l'importance. Il faut avoir conscience de la nécessité d'offrir une diversité de représentations qui sera éveil de la sensibilité, outil de maîtrise du monde (mise en mots, compréhension de la relation, etc.) et formation des qualités esthétiques, ces qualités, une fois acquises, étant elles-mêmes les bases d'une éducation culturelle. Il est difficile à l'adulte de ne pas choisir seulement en fonction de ses goûts propres et il est essentiel qu'il y ait consensus entre ses goûts et ceux de l'enfant, puisque l'adulte est appelé à « médiatiser » le livre qu'il doit raconter, faire vivre.

Pour les petits

Le premier stade de la lecture de l'image est fait de l'identification, de la reconnaissance d'êtres ou d'objets. L'enfant manifeste le plus grand plaisir lorsqu'il peut nommer ce qui est représenté. Aussi l'image doit-elle être simple, concrète, lisible, aussi bien dans le tracé du dessin que dans le traitement de la couleur. Les imagiers du Père Castor, la série Arthur de Helen Oxenbury, au Centurion, répondent à ces critères.

A l'étape suivante, l'enfant va pouvoir suivre une action, comprendre le lien entre une succession d'images séquentielles où le rapport affectif est fort. Il retrouve des situations connues - comme dans Titou et Fanette, ou Minibill - ou des histoires d'animaux très anthropomorphisés - comme celles de la série Petit ours Brun au Centurion.

Au fur et à mesure que l'enfant grandit, l'album permettra la rencontre avec le récit. C'est la première découverte du plaisir de « lire » une histoire, une aventure avec ses inattendus. Les illustrations de Théo et Balthazar (Hatier) et celles d'Ernest et Célestine (Duculot) correspondent à des sensibilités, des goûts différents : dans Théo et Balthazar au pays des crocodiles, des aplats riches en couleur, un contour stylisé servent un récit plein de péripéties où l'enfant peut s'identifier. L'amitié des deux personnages stimule l'affectivité de l'enfant dès trois ans. Dans Ernest et Célestine, le dessin très tendre nous révèle la complicité des protagonistes, mais l'image aquarellée et le trait subtil tout en nuances est souvent une difficulté pour l'enfant. C'est l'exemple même du livre que l'adulte, y étant sensible, saura faire « passer » à l'enfant. A cet âge, le texte qui accompagne les illustrations doit être simple, clair et écrit à la troisième personne. Ces nécessités pratiques ne doivent cependant pas conduire à une redondance du texte par rapport à l'image. L'un et l'autre doivent être complémentaires et chacun doit jouer selon son registre pour apporter une dimension imaginative.

A partir de 5-7 ans, l'enfant va pouvoir saisir l'humour d'une situation et réagir à la complexité de deux discours simultanés, comme dans Un Boa à la ferme (Ecole des loisirs), où la succession irrésistible de gags d'une histoire délirante est à chaque fois mise en valeur par l'opposition entre l'attitude flegmatique du héros qui, blasé, considère la situation avec nonchalance, et celle de sa mère, affolée par la description des catastrophes de la journée.

L'adulte qui raconte offre à l'enfant les moyens d'acquérir des perceptions telles que l'attention et la mémoire, le raisonnement et la réflexion, l'imagination et l'esprit critique. Ce n'est, d'ailleurs, que grâce à tout cela que l'enfant aura envie et pourra passer du langage parlé au langage écrit et devenir lui-même lecteur.

Pour les plus grands

Certains albums, ne l'oublions pas, s'adressent à des enfants déjà bons lecteurs : ainsi, dans Pierrot ou les secrets de la nuit (Editions Gallimard), Michel Tournier traite de rapports complexes, qui ne peuvent être compris que par des enfants déjà lecteurs et ayant une certaine maturité ! De même, les albums de Ralph Steadman, Touchez pas au roquefort et Quasimodo souriceau, publiés chez Gallimard, dont les illustrations caricaturistes accompagnent un texte de lecture simple mais faisant appel à des références culturelles élaborées. Jérémie au bord de mer (Editions du sourire qui mord) provoque l'imagination par la poésie qui se dégage de l'utilisation simultanée de plusieurs niveaux de référence, mêlant gestes du quotidien et vie imaginative, et offre une interprétation graphique nouvelle par le mixage, très abouti, de la photo et de l'illustration.

Mais la langue parfois trop littéraire laisse l'enfant dans une situation statique et ne lui permet pas d'acquérir un langage autonome, intelligent et créateur : la collection « Enfantimages » en est un exemple frappant. Des textes de qualité mais très difficiles, illustrés par des illustrateurs de grand renom, ne peuvent que séduire une certaine élite d'adultes : Le Pont de Kafka par exemple.

L'image est considérée comme un support esthétique facilitant l'acquisition de la lecture. Elle tend à se raréfier au fur et à mesure que l'enfant grandit, et, pour prouver sa capacité de lecteur, il abandonne l'album, fortement encouragé dans cette voie par la plupart des adultes. Il se rue cependant sur les BD, où l'image prime, parfois sans même lire le texte, ce genre lui semblant davantage admis, du moins par ses pairs. Le rôle de l'image, expression picturale diverse où passent émotions, sensations et jeux d'imagination, n'est guère reconnu comme élargissant l'éventail de la sensibilité par les adultes, pourtant séduits par les « beaux livres » reproduisant des oeuvres d'art, en particulier des tableaux. L'illustration, elle aussi, peut être oeuvre d'art. Alors pourquoi, même adulte, ne pas accorder une place à l'album dans une bibliothèque ?

Il faut noter que, quelles qu'en soient les raisons, historiques ou économiques, la production française d'albums proposée en librairie est actuellement pauvre par rapport a la vague anglo-saxonne, et maintenant japonaise.

Du roman

Actuellement sont proposés aux jeunes lecteurs une multitude de romans « classiques », ou écrits par des romanciers contemporains, avec parfois un canevas historique ou documentaire. L'émergence de romans humoristiques, relativement récente, tend à s'intensifier.

Nous n'aborderons pas le domaine des classiques où le nom de l'auteur et le titre du roman sont généralement suffisants pour guider le choix. Il nous paraît important dans ce domaine de mettre en garde les adultes contre le mouvement naturel qu'ils ont à prendre des références dans leur propre culture, et le décalage qui existe entre elle et les besoins et possibilités de l'enfant. La qualité littéraire des oeuvres ne peut être le seul critère de choix, à notre avis, pour réussir à leur donner envie de lire. Un jeune enfant lira avec plaisir Les Histoires de Rosalie de Vinavier (Castor poche), plutôt que les Malheurs de Sophie écrit dans une langue beaucoup moins proche de lui. Nous pourrions multiplier les exemples pour toutes les tranches d'âge. Chaque roman correspond à un stade de maturité personnelle et ne doit être « gâché » ni par un forcing d'adulte, ni par des versions incomplètes ou édulcorées.

Ce qu'ils aiment

Une piste de réflexion pertinente peut être de partir des besoins psychologiques de l'enfant. Si, pour les enfants, le déclencheur avoué du choix est la plupart du temps lié à un type de récit (aventure ou policier), ou à un centre d'intérêt (animaux, nature, famille, etc.), cela ne doit pas nous faire perdre de vue qu'il a un besoin essentiel d'identification à des héros qui, servant de modèle/contre-modèle, sont un des matériaux de la formation de sa personnalité.

Les enfants sont par ailleurs sensibles à une écriture rapide où des péripéties en cascades les tiennent en haleine et aux récits où la dimension affective est importante. C'est parmi les livres où la somme de ces deux éléments est réussie que l'on trouve les titres les plus populaires. Ainsi Zozo la tornade (Livre de poche jeunesse) ou Fifi Brindacier (Bibliothèque rose) d'Astrid Lindgren sont des modèles de choix, car les personnages y sont campés avec des qualités de force et d'indépendance vis-à-vis du monde adulte qui séduisent les enfants autour de 8 ans, âge où ils veulent se débrouiller seuls et aspirent à une certaine autonomie. Ce ressort inconscient s'ajoute au ressort plus immédiat de la drôlerie du texte qui engendre le plaisir de lire. Pour l'adulte, ces ouvrages présentent l'avantage d'être une alternative aux séries d'Enid Blyton qu'il serait maladroit et abusif d'interdire, mais auxquels on ne désire pas qu'ils se cantonnent.

Jouant sur la relation affective, Hugo et Joséphine (Marie Gripe, aux Editions de l'amitié) montre de façon vivante et complexe les relations entre deux enfants, de sexe et d'éducation différents, leur relation aux autres enfants et à l'école. Ben est amoureux, d'Anna, un titre qui interpelle les adultes, mais un roman où l'histoire d'amour, à 7 ans, vécue à travers le jeu, est décrite par Peter Härtling (Editions Bordas) avec un réalisme et un sérieux qui montrent le respect dans lequel il tient l'enfant. Sans attendrissement facile, La Ballade du chien loup de V. Netshaev (Editions de l'Amitié) est un récit écrit au fil des émotions dans lequel un enfant recherche l'amitié complice avec son chien et le défend contre l'injustice des hommes.

L'identification

Certains romans contemporains nous semblent mériter une attention particulière, non seulement pour leurs qualités d'écriture, mais aussi pour les facilités d'identification qu'ils permettent et les facilités de lecture dues à la connaissance de la culture de référence. L'enfant lit alors un livre où la situation culturelle des héros est identique à la sienne. Très souvent le public adulte a une réaction de rejet lorsque, dans la présentation du livre, il est fait mention d'un de ces thèmes actuels tels que la séparation des parents, la perte d'un être cher, les difficultés relationnelles, etc., auxquels, il faut bien le dire, le bon roman ne se résume pas. Un livre comme La Révolte de 10 X de Joan Davenport Carris (Castor poche) montre comment une petite fille va vivre un conflit aigu après la mort de son père. La présence de l'ordinateur situe l'action de nos jours, la période de conflit familial que va traverser l'enfant est atemporelle. Cependant ses rapports avec sa mère et son entourage sont bien situés dans notre fin du xxe siècle.

Dans l'élargissement des centres d'intérêt, habituel chez l'enfant-lecteur, le livre devient réponse ou interrogation nouvelle du monde qui l'entoure.

Si l'« aventure » reste souvent l'élément déterminant du choix d'un roman, le pré-adolescent demande que cette aventure se situe ailleurs, veut connaître par le livre d'autres pays, d'autres cultures, d'autres modes de vie. A ce moment-là, il n'a plus besoin d'une identification aussi immédiate. Son regard porte plus loin. C'est l'affirmation de l'intérêt pour de grandes causes (injustice, racisme, etc.). Ainsi le héros de L'Unique rebelle de Pierre Pelot (collection Maîtres de l'aventure), oppose le monde de la sensibilité à celui de la froide raison, la liberté de l'individu à la législation.

Comme dans une relation humaine, la relation avec le livre doit être faite de la reconnaissance de l'autre et ce dans les deux sens. Si la réalité quotidienne de l'enfant, la multitude de réalités des enfants est prise en compte, cela signifie pour lui que les livres « parlent de lui », le concernent. Et partant de là, l'appropriation des livres, et plus largement du réel, lui sera possible.

Quel imaginaire ?

Il faut avoir le pouvoir de maîtriser en partie la réalité pour pouvoir s'offrir un espace pour le rêve. L'imaginaire est un concept galvaudé qui recouvre, selon le locuteur, soit des relations humaines à l'eau de rose et une vision idyllique du monde, soit une évasion active qui est affranchissement des interdits et mise en scène d'images personnelles.

La littérature pour enfants récente nous donne des exemples où l'imaginaire permet de transcender une réalité trop éprouvante. Dans Le Royaume de la rivière de Katerine Paterson, c'est le domaine imaginaire des deux enfants, reçu en héritage par le héros à la mort de l'héroïne, qui lui permettra de dépasser une situation extrême et de construire l'avenir.

Ce que nous, adultes, nommons lecture « littéraire » n'intervient que plus tard, lorsque le goût est suffisamment formé pour avoir la possibilité de juger de l'aspect esthétique de l'oeuvre.

Ce qui marche

Il y a quelques années, de longs débats ont agité le monde de la littérature de jeunesse autour de collections dites pour adolescents qui se proposaient de « raccrocher » à la lecture ceux qui n'avaient pas la possibilité d'aborder la littérature adulte. Ces romans, même s'ils n'étaient pas tous des oeuvres majeures, étaient néanmoins des oeuvres singulières et non des séries. Aujourd'hui, des éditeurs se donnent les moyens de « ratisser large » dans ce public potentiel en adaptant vraiment, après étude de marché, les livres à la demande explicite des adolescents de classes défavorisées. Ainsi sont nées des collections telles que Sweet Dreams et Spectres chez Hachette.

Le succès commercial des Livres dont vous êtes le héros aux éditions Gallimard interroge tous ceux pour qui l'enjeu de la lecture contient mais dépasse le plaisir de lire. Le récit se déroule dans un univers fantastique que le lecteur est appelé à explorer, en fonction d'un personnage qu'il choisit d'incarner, modelant lui-même sa personnalité. Ressemblant à une quête de mercenaire, l'action aboutit immanquablement à l'activité la plus élevée chez l'homme : le combat.

D'après les premières observations convergentes de bibliothécaires et de libraires, les assidus de la collection sont surtout des garçons pré-adolescents ou adolescents, qui ne sont pas des « lecteurs » et chez qui ces livres renforcent une certaine inadaptation au réel. La question est posée de savoir si ces livres peuvent être une « accroche » à la lecture ou si ce n'est qu'un système fermé, comme d'autres « séries », qui ne débouche que sur la consommation d'un produit identique. Comme à chaque fois qu'il y a risque d'enfermement de l'être par un type de livre qui fonctionne sur un plaisir répétitif s'articulant sur le fantasme, ceux qui sont préoccupés de l'intérêt des enfants s'interrogent et cherchent des alternatives.

L'intérêt de l'enfant

Une courte énumération ne saurait rendre compte de la richesse et de la variété des romans proposés et ceux que nous avons cités ne sont que des exemples qui nous sont apparus pertinents pour l'illustration de notre propos. C'est un choix revendiqué comme subjectif et en aucune façon une véritable sélection.

Dans ce chapitre, nous avons choisi de suivre les centres d'intérêt des enfants parce que leur point de vue nous semble essentiel, mais si ces centres varient en fonction de l'âge et du sexe, il est à noter qu'ils varient surtout selon les individus. C'est l'histoire personnelle de chacun et l'interaction de plusieurs facteurs à un moment précis de la vie qui vont déterminer le choix : l'enfant n'est pas seulement membre d'un groupe; c'est avant tout une individualité. Et ce n'est pas en ayant le culte de l'enfance, mais un intérêt réel pour des enfants singuliers, que nous saurons leur proposer les livres qui leur feront aimer la lecture. Nous savons tous, éditeurs, enseignants, bibliothécaires, libraires, parents, à quel point une lecture aisée facilite la réussite de la scolarité comme de la vie sociale ou personnelle : le livre est encore actuellement le moyen essentiel d'information qui permet à chaque individu la liberté de choix, et ses aspects relationnels, personnalisants et socialisants ne sont actuellement guère remplaçables. Nous avons défendu les livres très ancrés dans notre époque car cela nous semble déterminant pour nos « enfants des médias ». Chacun se plaint de la fascination qu'exerce sur eux la télévision. Il est certain que c'est pour eux une « solution de facilité ». Mais un autre aspect de la séduction télévisuelle n'est-il pas la masse d'informations qu'elle apporte, donnant au spectateur l'illusion de « coller » à son temps, de « connaître » toute la diversité d'une époque où tout semble bouger plus vite ?

Du documentaire

Au XIXe siècle, le documentaire est essentiellement scolaire. Seul Hetzel publie des documentaires scientifiques qu'il veut d'une lecture aisée et présentés de manière agréable.

Recrudescence

Loin des livres questions-réponses où le saupoudrage d'informations est davantage une compilation de données plus ou moins hermétiques qu'un questionnement réel venant de l'enfant, il existe aujourd'hui deux catégories de documentaires : ceux qui sont réponse à une recherche, le plus souvent suscitée par l'école, et qui sont les livres de références, et ceux qui se proposent de fournir une explication, une démarche, en plus de la réponse.

Ce que nous avons voulu défendre, à travers le parcours suivant, ce sont certaines collections de documentaires qui nous semblent soutenues par une démarche originale et un souci de faire comprendre un phénomène plutôt que de fournir seulement un savoir. Quel que soit le sujet documentaire traité, c'est la diversité, la pluralité d'approches qui permettront à l'enfant de structurer ses connaissances. La confrontation de plusieurs livres sera particulièrement féconde, si elle permet la mise en parallèle et en question de savoirs qui ne sont souvent qu'un aboutissement momentané dans un domaine.

Depuis quelques années, des organismes ayant pour vocation d'examiner les livres documentaires se sont mis en place, fonctionnant avec des bibliothécaires qui analysent la lisibilité, le vocabulaire, la maquette, la qualité et la pertinence des illustrations, et des scientifiques compétents pour juger de l'exactitude des contenus. Nous pouvons citer la Joie par les livres et l'association Lire pour comprendre, mais d'autres comités de lecture se forment. Cette mesure a été rendue nécessaire par la multiplication des traductions aléatoires et intervient avec, pour horizon, l'ouverture du Musée de la Villette qui sera sans doute un élément moteur de création éditoriale.

Diversité

Pour les tout-petits, une série d'albums au format adapté Comment c'est fait ? de Mitgusch, publiés par le Centurion, donne les éléments essentiels des transformations qui aboutissent à des produits que l'enfant connaît - de l'herbe au beurre, du cacao au chocolat, de la fleur au miel, etc. A chaque double page, deux niveaux de lecture : une page où sont associées des images et des phrases simples; en regard, un texte apportant des informations complémentaires.

Initiation à la démarche scientifique, Où vont les trucs du pissenlit quand le vent les emporte ?, aux Editions du Sorbier, est, pour les petits, dans la lignée des documentaires souhaités par l'avant-gardiste Hetzel. Yvan Pommaux, avec la fraîcheur de ses illustrations, le mode affectif du questionnement, présente la connaissance comme un terrain de découverte que l'enfant peut suivre avec aisance et plaisir.

Jouant d'une maquette qui opère la fusion de plusieurs genres (historique, économique, poétique...), incluant même parfois une recette de cuisine, Gallimard, dans sa collection Découverte, propose des synthèses sur un sujet, illustrées de façon très « léchée » comme il est habituel dans leurs collections Jeunesse.

Découverte Benjamin s'adresse réellement aux enfants de 6-7 ans : Qui a peur des crocodiles ?, écrit par Marie Farré, se propose de répondre à tout ce que vous n'avez jamais eu l'idée de demander sur le crocodile.

S'adressant à des lecteurs plus grands, les Découvertes Cadet sont tout aussi séduisants. Le Livre de la langue française présente l'étymologie, l'orthographe, la grammaire et la rhétorique en 92 pages. C'est peu pour une si grande ambition, mais l'humour d'Agnès Rosensthiel aide à mémoriser quelques règles et exceptions.

Les dossiers Okapi (Bayard presse) s'appuient sur de superbes photos et un texte clair, à l'écriture précise, pour faire découvrir un sujet qu'ils ne prétendent pas traiter de manière exhaustive. Ils s'adressent aux enfants entre 10 et 14 ans.

Une démarche originale

Cependant, la démarche sans doute la plus originale dans le domaine documentaire est celle de Denys Prache qui a utilisé l'image, support d'information, de façon différente selon les collections qu'il a créées.

Venu du journalisme, un de ses soucis majeurs, outre l'exactitude scientifique, est de redonner vie au sujet évoqué, d'« animer » une période. Pour la série de quatre livres complémentaires D'où vient l'homme ? (Hatier), une encyclopédie à plusieurs niveaux de lecture, il a travaillé avec des scientifiques spécialistes dans chacun des domaines abordés et a construit les livres en trois parties complémentaires : chaque double page de la première reconstitue, en dessins, une scène de la vie d'une période disparue, à partir des fossiles et ossements retrouvés, reproduisant avec exactitude la végétation de l'époque. Le texte favorise l'émotion qu'il y a à imaginer l'émergence de la vie sur la terre. Un dossier de photos légendées occupe la seconde partie, faisant la jonction entre ce monde sur lequel l'enfant rêve, tant il lui semble hors de la réalité, et le monde de la recherche des paléontologues: dessins pour montrer la vie et l'action, photos pour montrer les fossiles et le travail des paléontologues; Denys Prache joue de la complémentarité des deux genres de représentation. Enfin, un journal de faits divers concernant le sujet clôt le livre, permettant à l'enfant une lecture morcelée.

Pour la collection Grenier des Merveilles, Denys Prache voulait mettre à la portée du public un fonds d'illustrations anciennes que l'on ne trouve plus sur le marché, excepté dans des livres anciens au prix très élevé. Ces illustrations ont été rehaussées de couleur, agrandies, et appuyées par un texte réécrit en fonction de nos connaissances actuelles. La réussite de la Révolution française tient dans cette volonté de faire de l'histoire vivante, toujours soutenue par un style journalistique et de superbes illustrations d'époque.

Premier livre osant traiter un sujet aussi difficile et aussi délicat, le Nucléaire est un livre qui donne des éléments exacts d'appréciation au lecteur sur un sujet que l'actualité a mis en avant des préoccupations et que le public méconnaît.

Beaucoup d'autres sujets intéressants ne sont pas traités dans les livres documentaires d'initiation. A cela plusieurs raisons : ce sont souvent des données mouvantes, donc incluant des remises à jour coûteuses, qui n'intéressent qu'un marché restreint, nos bibliothèques n'étant pas à même d'absorber un tirage sur un sujet pointu, comme celles d'autres pays. D'autre part le coût de la véritable création en matière documentaire, qu'il s'agisse d'un sujet non encore traité ou à reprendre sur des bases différentes, et non une compilation des documentaires existants, est très important.

On ne peut ignorer que les systèmes de représentations - textes et images - varient en fonction des lieux et des époques. Cependant, que ce soit dans le domaine de l'album, celui du roman, et même celui du documentaire, à chaque fois que naît une oeuvre majeure, c'est toujours l'expression d'une individualité qui, sans auto-censure, a su faire la synthèse d'une expérience d'adulte et de la fraîcheur de ses sources d'enfance, c'est toujours la volonté et la passion d'une petite équipe de créateurs.

Le livre est aussi objet de production industrielle et, comme tel, soumis à des impératifs de rentabilité pour les éditeurs et de rotation de stocks pour les libraires.

C'est par l'éducation esthétique et littéraire du public, le soutien attentif des critiques et des crédits sufisants alloués aux bibliothèques que passe la possibilité de continuer à produire des oeuvres de qualité.

  1.  (retour)↑  Titre d'Yvan Pommaux, aux Editions du Sorbier.
  2.  (retour)↑  Titre d'Yvan Pommaux, aux Editions du Sorbier.
  3.  (retour)↑  Livre actuellement épuisé