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La Place des bénévoles dans une BCP

Marcel Bouchard

Dépositaire-bénévole n. f. (1945; de dépôt, bonne volonté). Correspondant privilégié des bibliothèques centrales de prêt, clé de voûte de la diffusion du livre en milieu rural. Caractères : dynamisme, altruisme poussé à l'extrême.

Observation : espèce fragile à protéger précieusement.

Géographie : le dépositaire-bénévole est répandu en France et au Québec, dans les zones rurales essentiellement.

Bibliographie : quasi inexistante.

Le dépositaire-bénévole semble susciter d'autant moins l'écrit qu'il donne mauvaise conscience... Le 16e congrès * de la CBPQ en a pourtant parlé. Cette communication est intégralement reprise dans les colonnes du BBF.

On m'a demandé de parler des « bénévoles » dans le cadre de ce congrès.

D'abord, je souhaite mettre certaines choses au clair :
1. J'aurais aimé que l'on donne la parole à une bénévole au moins.
2. Je gagne ma croûte, parce que des centaines de bénévoles croient aux petites bibliothèques publiques ; donc je dois croire aux bénévoles et non faire semblant de les accepter.
3. Je ne suis pas un théoricien : à ce titre mon propos risque de ne pas rejoindre certaines conceptions livresques du bénévolat ou certaines idées déjà acceptées.
4. Les bénévoles sont actuellement la clé du développement des bibliothèques publiques en micro-milieu ; ce qu'il faut c'est partir de ces énergies, de cette volonté - « dans mon temps » on aurait dit de cette « vocation » - pour aller plus loin.
5. Je parlerai des bénévoles au féminin : c'est la vraie réalité.
6. Enfin, je pense que je suis moi-même un bénévole au moins à 30 %. Je prétends donc savoir un peu de quoi je parle. En tous les cas j'ai ma petite idée sur cette question, que je ne prétends nullement vous imposer, mais essayer de vous communiquer. Vous aurez compris que je n'ai pas le temps de philosopher sur le bénévolat; j'en vis ! J'essaie de bien le servir et non de l'utiliser. Je lui cherche une place « correcte » et productive dans le développement de « bonnes » petites bibliothèques publiques en milieu moins urbanisé.

Situation de départ

Des centaines et même des milliers de personnes, surtout des femmes, souhaitent ardemment « travailler » dans une bibliothèque. Comment trouver celles qui souhaitent vraiment faire du bénévolat ? Parce que (c'est la dure réalité) les petites communautés ne peuvent payer pour tout.

Autrement dit, il me faut une « définition ». En 1985, au nord de Montréal, dans les Laurentides, une bénévole « type » c'est a) une femme, b) qui adore les livres, c) qui a deux ou trois enfants à l'école, d) qui possède un diplôme de niveau collégial ou universitaire (pour les moins de 35 ans), ou un diplôme d'études secondaires pour les plus âgées, e) qui a choisi la bibliothèque publique pour s'épanouir dans son coin de pays. Elle peut agir comme membre ou comme responsable de son comité de bibliothèque local.

Ces personnes, je pars du principe qu'elles sont « intelligentes ». Je sais, ça a l'air « normal » de dire ça. Ce n'est pas nécessaire... Eh bien, mon expérience m'a démontré au contraire que c'est une des prémices qu'il faut bien établir.

Une personne intelligente, qui se retrouve à trente et quelques années, le petit dernier en maternelle et avec de grandes journées tout à elle, commence à se chercher quelque chose d'intéressant pour « se réaliser » et non nécessairement un « job ». Que faire dans un petit village de 1 200 habitants peuplé de lacs, de rivières, de montagnes et de forêts superbes ? Il y a : la paroisse, le comité d'école, le comité de loisirs ou la bibliothèque. Elle retient la bibliothèque surtout parce qu'elle aime les livres et que le comité existant est heureux de l'accueillir.

Rôles des bibliothécaires et des bénévoles

J'ai entendu déjà des confrères ou des consoeurs s'exclamer : « Mais vous laissez la gestion des bibliothèques à des gens non-spécialisés ! ». Que voilà un petit air corporatiste ! aurait dit Molière.

Eh oui ! Les micro-milieux ne peuvent « payer » pour tous les services qu'ils désirent se donner. On compte donc sur le bénévolat pour améliorer la qualité de vie des gens.

Nous, comme bibliothécaires, partons donc du principe que les bénévoles sont intelligentes et que de plus elles ont déjà « vu mouiller ». Tout ce qui leur manque ce sont certaines des connaissances nécessaires pour gérer correctement leur bibliothèque, des « bébelles » du genre : organisation du travail, gestion du personnel, marketing, relations publiques, animation, comptabilité, catalogage, classification, référence, etc.

Nous essayons donc de collaborer à combler les principales lacunes de leur formation et surtout nous cherchons à exploiter à fond leurs talents ou leurs habiletés naturelles. Ce qui fait que chez nous, dans les Laurentides, il s'agit actuellement d'un réseau de bibliothèques dont pas une ne ressemble à la voisine.

Car chaque bibliothèque prend, au fond, la coloration que lui donne sa responsable (directrice) tout comme chaque bibliothèque publique se ressent fortement de la personnalité et des qualités des personnes qui la dirigent.

Notre responsable bénévole s'en va donc gérer sa bibliothèque ! Et pour y arriver, elle a du personnel « bénévole » évidemment à son service : son comité de bibliothèque (personnel line) et du personnel ressource (aussi à son service) les employés de la Centrale (personnel staff). Je reconnais que parfois ça pose de « petits » problèmes que de satisfaire le village de 189 habitants et aussi la petite ville de 5 900 habitants... On s'amuse ! C'est la vraie vie !

Les dames, ce qu'elles veulent c'est quelqu'un pour les soutenir, quelqu'un qui connaît les rouages d'une bibliothèque, quelqu'un qui comprend leurs problèmes de fiches et de retards, quelqu'un à qui surtout elles peuvent parler livres, avec qui elles peuvent échanger sur les livres, cet outil culturel si démodé semble-t-il dans certains milieux... C'est vrai que nous autres, au fond de nos campagnes, on est « en retard » sur les belles gens des universités et des « grosses » villes, qui en sont à gérer les banques de données. Mais on ajoute quand même les jouets éducatifs, les reproductions d'oeuvres d'art, les cassettes audio et vidéo et l'on envisage les logiciels pour bientôt.

Le bénévolat vs la rémunération

Une bénévole, par définition aussi, ça travaille quand ça veut, le temps que ça l'intéresse et ça fait ce qu'elle accepte: pas plus (mais tout ça aussi !). Voilà où le théoricien et le praticien se rejoignent (et se tapent la tête sur le mur) : il est impossible de développer un service de qualité sur l'à peu près et l'intermittent à moyen terme.

Vous avez bien entendu ! Un gars de BCP qui dit ça ! Je pense en effet qu'il est inconcevable que sur une période de temps assez longue (plus de 5/10 ans) le service de la bibliothèque soit entièrement bénévole. Il faut que la municipalité paie, à un moment donné, pour un service stable, fiable et de qualité. Les énergies et les connaissances nécessaires pour assurer un service public correct doivent recevoir une certaine compensation.

Mais quelle sera la part du bénévolat et que doit-on rémunérer ?

Nous travaillons à solutionner cette question depuis nombre d'années. Il n'y a pas de recettes magiques. Nous sommes en recherche « sur le terrain ». Nous voulons une compensation, mais qui doit soutenir le goût du bénévolat et non le détruire. Car, de toute évidence, les petites communautés ne pourront jamais tout payer. Nous procédons par essais et erreurs. Et donc, pour l'instant, l'essentiel de nos services publics de bibliothèque en micro-milieu se réalise encore bénévolement ou avec une faible compensation.

Conclusion

Je m'en vais où avec mes bénévoles ?

Je m'en vais à l'école !

Si nous voulons développer de petites bibliothèques publiques de qualité dans nos villages, il faut que tous ensemble, bénévoles et bibliothécaires nous allions à l'école de la vie. Je vous l'ai dit : je compte sur leur intelligence, leurs expériences, leur imagination. Tous ensemble, nous sommes en recherche : « Comment développer le meilleur réseau de bibliothèques publiques possible en tenant compte de nos ressources de petites communautés ». Nous n'avons pas la réponse « québécoise » ou « laurentienne » actuellement...

Peut-être dans 5 ans ? Dans 10 ans ?

  1.  (retour)↑  16e congrès de la CBPQ, mai 1985. Nos ressources humaines, la clé d'un bon service, textes des communications de départ pour les ateliers éd. par Réjean Savard, Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec, 1985.