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Revue de presse

Entretien avec la rédaction

Annie Béthery

Claire Stra

Une nouvelle édition du Guide des périodiques à l'intention des bibliothèques publiques vient de paraître. Elle reprend les principes de l'édition précédente : une sélection des périodiques regroupés par grands domaines, précédée d'une présentation de la presse ainsi que de la place des périodiques dans les bibliothèques. Ce travail est l'occasion d'une mise à plat du marché des périodiques ; elle permet de mesurer les modifications intervenues depuis six ans et d'apporter de nouveaux éléments de réflexion sur les usages de la presse dans les bibliothèques publiques. Nous avons demandé à deux des auteurs, Annie Béthery et Claire Stra, de nous parler de la préparation de l'ouvrage et des évolutions qui leur ont paru marquantes.

BBF. Un peu d'histoire pour commencer : pourriez-vous nous rappeler l'origine de ce guide ?

Annie Béthery. Elle est assez ancienne, puisqu'elle remonte à une journée d'étude sur les périodiques dans les bibliothèques publiques organisée à Massy en 1972 par l'ABF (Association des bibliothécaires français) : des différents carrefours de discussion sont sorties des sélections commentées de périodiques par grands domaines (périodiques littéraires, périodiques de vulgarisation scientifique, etc.) Elles figuraient dans le document diffusé après cette journée. Cette première publication, vite épuisée, a été remise à jour à la fin de 1975, toujours sous forme multigraphiée, par les conservateurs de la bibliothèque publique de Massy. Quand le Cercle de la librairie a entrepris l'édition d'ouvrages professionnels à l'usage des bibliothécaires, une nouvelle refonte, toujours par l'équipe de Massy, a été décidée et publiée en 1978. Ce qui nous réunit aujourd'hui - la seconde édition imprimée des Périodiques -, c'est en fait la troisième mise à jour d'un travail entamé en commun par des bibliothécaires réunis par l'ABF. L'ouvrage a bien sûr évolué depuis 1972...

Un éventail ouvert

BBF. Un des facteurs d'évolution, c'est peut-être une définition plus large de l'ouvrage au fur et à mesure des remises à jour. Qu'en est-il exactement ?

AB. D'abord, il s'agissait de proposer un guide commode pour l'acquisition de périodiques dans les bibliothèques (prix, adresses) ainsi qu'une analyse des périodiques afin de fournir des éléments de choix entre plusieurs titres dans une même discipline.

Plus largement, nous avons voulu proposer un vaste éventail de publications périodiques vivantes sur lesquelles nous rassemblons des informations que les bibliothécaires ont souvent du mal à trouver. Il existe bien sûr pour les acquisitions des instruments commerciaux tout à fait adaptés à leur objet, mais il y a une lacune importante dans le domaine de l'information critique sur les nouveautés. C'est donc sur ce dernier terrain que nous nous situons.

Le troisième aspect de cet ouvrage, c'est son caractère pédagogique. Il ne faut pas oublier que la Bibliothèque Publique de Massy a été - et continue d'être - un centre de formation particulièrement actif. Nous avons donc pensé aux étudiants préparant le CAFB et le concours de bibliothécaire-adjoint en rédigeant une longue introduction présentant le monde de la presse ainsi que les modes d'utilisation des périodiques dans les bibliothèques publiques - une introduction à la fois bibliologique et bibliothéconomique donc. Jacqueline Gascuel a, de plus, repris et remis à jour le compte-rendu de l'enquête sur la place des périodiques dans les bibliothèques publiques qui figurait dans l'édition de 1978.

Claire Stra. Je crois que l'idée qui nous a guidés a été de rassembler pour les professionnels comme pour les étudiants, des informations, en constante évolution et qui sont vraiment éparpillées dans les ouvrages et revues spécialisées sur la presse : les tirages, les rattachements à des groupes de presse, l'historique des titres, etc.

Que choisir ?

BBF. L'aspect le plus visible de l'évolution, d'une mise à jour à l'autre, c'est la progression constante du nombre des titres analysés : 200 titres en 1972, 260 titres en 1975, 440 en 1978 et 680 maintenant. Est-ce dû à une progression du marché des périodiques ?

AB. C'est une des raisons pour certaines sections, l'augmentation de volume correspond à une évolution de la presse, à la naissance de nouveaux marchés : je pense à l'informatique, qui s'est considérablement développée avec l'essor de la microinformatique, et à la vidéo. On a également introduit un chapitre sur les magazines masculins parce qu'ils occupent une place beaucoup plus importante dans la presse qu'en 1978. Dans un autre ordre d'idée, on a ajouté des thèmes omis dans l'édition précédente : la danse, les jeux et les divers loisirs.

CS. Mais cela ne suffit pas à expliquer une augmentation des titres de 50 % entre les deux éditions imprimées. Notre évolution personnelle a joué aussi. Un certain nombre d'entre nous ont souhaité élargir leur sélection pour privilégier l'aspect référence, pour aller plus loin que le mémento pratique à l'usage de la bibliothèque publique moyenne française. Il y a des titres dont nous nous sommes dit qu'il fallait les citer, même si la plupart des bibliothèques ne peuvent les avoir pour des raisons budgétaires évidentes, parce qu'ils étaient importants d'un point de vue de référence. Mais cela dit, cette évolution est plus ou moins sensible selon les domaines et selon les rédacteurs.

AB. Il y a une autre raison qui entre en ligne de compte : ce que nous avons voulu faire, c'était donner des éléments pour choisir et non pas diriger le choix en proposant une sélection très étroite.

BBF. Il y a donc des écarts dans les niveaux de sélection d'une rubrique à l'autre ?

CS. Oui, et je pense que c'est inévitable. C'est le lot de tous les ouvrages collectifs. Les rédacteurs se sont accordés sur le cadre et les principes généraux du travail, bien entendu, mais il y a des distorsions; on ne peut pas uniformiser totalement ce genre de sélection. Je ne crois d'ailleurs pas que cela soit possible ni même souhaitable. Tous les domaines ne sécrètent pas la même presse, ils ne peuvent pas être traités de la même façon.

Il y a donc des secteurs pour lesquels on a fait un balayage très large et très systématique dés périodiques existants; je pense par exemple à la rubrique « sciences et techniques » dans laquelle Michel Béthery a retenu environ 70 titres qui constituent un tour d'horizon très complet des diverses activités professionnelles techniques. Il faut citer aussi le travail très méticuleux fait par Yves Alix sur les revues musicales. Comparée à cela, ma sélection de périodiques d'art et d'architecture est plus draconienne. J'ai en particulier écarté les revues étrangères - et pourtant il en est d'importantes -, parce que j'ai estimé que, dans le domaine des revues générales sur l'art du moins, les publications françaises offrent une information très satisfaisante sur la vie artistique.

Floraisons éphémères

BBF. Comment avez-vous procédé dans les domaines où l'on trouve une floraison de petites revues artisanales, toutes plus ou moins sur le même créneau ?

AB. La poésie, par exemple ?

BBF. Oui.

AB. C'est effectivement un domaine très peuplé puisque lors de sa deuxième enquête, Jean-Michel Place a interrogé 548 revues et reçu 360 réponses. Quand j'ai préparé ma sélection de revues littéraires, je n'ai, pour ma part, relevé que 6 ou 7 revues de poésie parmi celles qui m'ont paru les plus intéressantes et les plus solides. Puisque nous disposons d'un recensement assez complet et récent, il n'est vraiment pas nécessaire de recommencer le travail, il suffit d'y renvoyer les gens soucieux d'exhaustivité. D'autre part - et c'est un des principes généraux de l'ouvrage -, nous nous sommes efforcés de limiter la part du fugace et de l'éphémère dans notre sélection. Un recensement de périodiques se périme déjà assez vite !

BBF. Pourquoi votre sélection ne contient-elle pas de quotidiens ?

AB. Dans un souci de ne pas encombrer le guide avec des choses vraiment trop bien connues. Nous sommes partis du principe que les bibliothécaires connaissaient les quotidiens nationaux et qu'ils recevaient, par abonnement ou gratuitement, les quotidiens de leur région. Par ailleurs, le chapitre de l'introduction intitulé La Presse française en 1984 fait une très large part aux quotidiens; il fournit quelques indications sur leur évolution récente et surtout il renvoie les lecteurs à l'ouvrage de Pierre Albert sur la presse périodique française (paru à la Documentation française) et à Presse-actualité.

BBF. Parlez-nous maintenant du contenu des analyses des titres retenus.

CS. C'est le résultat d'un examen attentif d'une série de numéros de chacun des périodiques retenus. Elles s'insèrent dans un cadre assez souple. Nous essayons de rendre compte de la physionomie d'ensemble du périodique en signalant ses principales rubriques - rubriques permanentes et dossiers sur un thème -, de l'existence éventuelle d'une rubrique d'actualités par exemple, en notant la part respective de la publicité et du rédactionnel. Nous relevons également les éléments propres à faciliter son utilisation, la présence de tables ou d'index annuels en particulier.

AB. Et nous complétons par des indications bibliologiques (tirages - quand nous les avons -, groupe de presse) ou, le cas échéant, historiques. Il est utile de donner quelques points de repères sur l'histoire des hebdomadaires d'information générale : nous avons pensé par exemple, qu'il était intéressant pour un étudiant du CAFB de trouver ici quelques éléments sur le contexte de la création de l'Express et sur son évolution. Plus généralement, nous n'avons jamais hésité, je crois, à apporter des précisions de cet ordre, quand nous en disposions, même pour des revues spécialisées. Une revue qui a cinquante ans d'âge, c'est à mentionner, dans quelque domaine que ce soit.

ABC de lecture

BBF. Quel est le principe de la notation de niveaux qui suit chaque analyse ?

AB. Elle repose sur la distinction de trois niveaux : A désigne les périodiques destinés au public le plus large et ne présentant aucune difficulté d'accès, B signale un périodique supposant des lecteurs qui connaissent déjà un peu le sujet, qui ont un intérêt particulier dans un domaine spécifique et C est réservé aux revues destinées, sinon aux seuls spécialistes, du moins à des gens ayant acquis dans la discipline traitée un bagage culturel leur permettant de comprendre un langage spécialisé, un raisonnement complexe.

Si on prend l'exemple des revues de littérature générale, Lire a été coté A, Le Magazine littéraire coté B et La Quinzaine littéraire, dans la mesure où elle se livre à des analyses extrêmement fouillées sur des ouvrages de littérature ou de sciences humaines eux-même de haut niveau, a été mise dans la catégorie C. L'aspect un peu simpliste de ces catégories ne nous échappe cependant pas.

CS. Oui, d'ailleurs on a souvent été amené à moduler pour les revues qui ne cadraient pas bien avec cette répartition, c'est ainsi qu'on a des AB, des BC... On nous a quelquefois reproché ces notations. Je crois qu'il ne faut pas leur accorder d'autre valeur qu'indicative. L'analyse qui précède cette mention devrait être plus déterminante dans l'idée qu'on se fait d'un périodique.

Mutatis mutandis

BBF. En examinant l'ensemble de la presse à 5 ou 6 ans d'intervalle vous avez pu relever des évolutions. Pouvez-vous nous indiquer quelques-unes des modifications intervenues dans le paysage depuis 1978 ?

AB. Bien sûr. Nous avons signalé tout à l'heure l'émergence de nouveaux thèmes, émergence dans laquelle entre une bonne part de mode, il me semble. Inversement, on a pu constater la disparition, ou au moins la très nette perte de vitesse de certains secteurs. C'est le cas en particulier de la presse héritière des mouvements de 68.

Alors qu'en Allemagne de l'Ouest la presse alternative continue à avoir une grande activité, en France on a vu depuis 1978 disparaître des périodiques d'écologie comme Le Sauvage ou La Gueule ouverte, bon nombre de revues féministes sans oublier Charlie-Hebdo. On a l'impression d'un mouvement qui est vraiment retombé.

Il y a un autre phénomène observable dans le même secteur, c'est le changement de formule coïncidant avec un changement de propriétaire, de groupe de presse. Le contenu de Charlie mensuel a complètement évolué quand le titre a été racheté par Dargaud aux Editions du Square. La dimension féministe de F. Magazine a été totalement gommée lors du passage de ce magazine dans le groupe Filipacchi. Il y a aussi le cas intéressant d'Actuel, dont l'évolution correspond à l'itinéraire personnel de son équipe de base, qui est restée la même autour de J.F. Bizot; c'est maintenant un magazine d'un non-conformisme... je dirais, très intégré, et qui s'adresse à des nantis.

CS. Je voudrais souligner un autre facteur d'évolution: l'influence d'une revue sur le contenu des autres revues du même domaine. Je pense à l'effet de L'Histoire sur ses concurrentes : en 1978, elle venait juste d'être créée; depuis, son impact a entraîné des modifications d'abord imperceptibles, maintenant manifestes. Une revue qui était fondée sur l'histoire événementielle et même anecdotique comme Historia a intégré des articles inspirés ou directement écrits par des représentants de l'école historique française. La fusion Historama-Histoire magazine illustre également ce phénomène : c'est la conjonction d'une espèce de « Paris Match de l'histoire » - photographies et seconde guerre mondiale - et d'un magazine qui avait déjà intégré certains des acquis et des thèmes de la Nouvelle histoire. Cela donne maintenant une revue où cohabitent - assez bien, semble-t-il -, des historiens universitaires, des historiens académiques et des journalistes.

AB. Si on change de domaine, on peut noter, en philosophie et en psychologie, quelques tentatives nouvelles pour toucher un public élargi : par exemple, Oui la Philosophie, fait par un groupe d'enseignants du secondaire, qui prend des thèmes comme la paix, le voyage, à propos desquels ils présentent différents courants philosophiques de façon assez largement accessible. On pourrait citer aussi la formule assez originale, pour un périodique de psychanalyse, de L'Ane, magazine freudien. D'une manière générale, la formule du magazine a pénétré à peu près tous les secteurs.

BBF. Vous venez d'évoquer un périodique qui publie des numéros thématiques. Ne posent-ils pas de problèmes différents des autres périodiques ?

AB. Si, et nous ne pouvions pas régler ces problèmes avec un guide comme le nôtre qui est conçu dans la perspective des abonnements. Nous avons bien sûr répertorié ces titres en décrivant leur profil général, mais je crois qu'un certain nombre sont à acquérir au coup par coup, en fonction de l'intérêt du thème ou du dossier. La difficulté, c'est alors de les repérer au moment de leur sortie.

Qu'en faire ?

BBF. Quelles sont les fonctions des périodiques sur lesquelles vous pensez qu'il faut mettre l'accent dans les bibliothèques publiques ?

AB. Une des fonctions du service des périodiques dans une bibliothèque publique, c'est bien sûr d'offrir au public la possibilité d'une lecture de détente. En revanche, je crois qu'il y a un gros travail encore pour mettre en valeur l'utilisation de ce type de document à des fins d'information et de documentation. C'est pourquoi, dans l'introduction, j'ai surtout développé tout ce qui concerne l'exploitation documentaire des périodiques : le dépouillement, la constitution de dossiers de presse, toutes les utilisations dans le cadre d'un service de référence.

CS. C'est un travail absolument nécessaire, parce que l'on se rend compte que la demande documentaire du public, notamment du lycéen ou de l'étudiant en début de formation universitaire, va essentiellement vers les mises au point qu'on trouve dans les périodiques, bien avant les monographies; il faut donc donner les moyens d'une utilisation thématique des périodiques. On peut espérer que dans un avenir pas trop lointain la télématique documentaire « grand public » rendra des services dans ce domaine et qu'on accèdera couramment, par le Minitel par exemple, à des banques de données proposant des dépouillements de presse; car, il faut reconnaître qu'actuellement, avec les moyens traditionnels, c'est remplir le tonneau des Danaïdes.

Où les mettre ?

BBF. Est-ce que les utilisations différentes de types différents de périodiques doivent être mises en valeur par une répartition des périodiques dans toute la bibliothèque, ou êtes-vous plutôt d'avis de réunir l'ensemble des titres dans une salle des périodiques ? CS. Il est très difficile de trancher. Je crois que c'est avant tout une question d'échelle. Dans une grande bibliothèque, on sera amené à répartir les périodiques par domaines d'intérêt, plutôt que de faire une gigantesque salle des périodiques où les lecteurs seront submergés par le nombre et où ils ne retrouveront plus rien. En revanche, pour une collection plus restreinte, je suis plutôt pour le coin périodiques. Je pense vraiment que c'est une question de dimension.

BBF. Un autre problème largement débattu, c'est celui de la conservation des périodiques. Qu'en pensez-vous ?

CS. ... que c'est effectivement un problème ! Je serais tentée de répondre par des questions. Je pense d'abord qu'on ne peut pas évacuer le problème en décrétant qu'on ne conserve pas dans les bibliothèques publiques petites ou moyennes, parce que cela serait à d'autres de le faire. Ce serait primaire. Il faut poser cela en termes de politique de conservation, c'est-à-dire qu'il faut s'interroger pour chaque titre : garde-t-il un intérêt au-delà de sa première lecture, et pour combien de temps ? C'est très variable selon les domaines.

AB. On peut quand même dire, qu'en règle générale plus la périodicité est espacée, plus le lien avec l'actualité est lâche, plus on a affaire à des synthèses et plus l'intérêt documentaire est durable. Inversement, les collections de magazines sont moins intéressantes à stocker, et d'ailleurs leur état après quinze jours de consultation emporte souvent la décision !

CS. D'autre part l'avenir est devant nous ! On peut attendre une modification des données du problème au fur et à mesure de la diffusion des nouvelles techniques de stockage. On peut espérer aussi que la bibliothèque publique petite ou moyenne sera un jour intégrée dans un réseau ayant une politique de conservation cohérente. La décentralisation va peut-être aider à la définition de telles politiques... Cela fait beaucoup de points d'interrogation. La seule certitude, c'est qu'il y a à s'interroger sérieusement sur ce problème !

Illustration
Qui fait quoi ?