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« Je t'aime, moi non plus »

Journée d'étude de l'AENSB, 27 janvier 1984

Nicole Le Pottier

Annie Le Saux

L'AENSB (Association de l'Ecole nationale supérieure de bibliothécaires) proposait, le 27 janvier dernier, le thème suivant: les bibliothèques vues par leur public au travers des comités de lecture, associations des amis, commissions consultatives, et autres instances représentatives.

Se sont succédé des représentants des différentes catégories de bibliothèques (BU, BM, BCP, BN, bibliothèque d'entreprise, bibliothèques spécialisées), les uns accompagnés de « leur » lecteur, les autres pas.

On nous a décrit des « instances représentatives » bien différentes elles-aussi : le comité consultatif des lecteurs, cet organe trop lié aux élus locaux que le bibliothécaire municipal, qui a plus d'un tour dans son sac, s'efforce de ne jamais réunir; le groupe de pression « contre » illustré par le comité des lecteurs de la Bibliothèque nationale, ces gens qui ne veulent pas se sacrifier pour la postérité; le groupe de pression « pour », l'Association des amis de la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC), formée aux heures difficiles et qui, une fois la crise financière devenue moins aiguë, s'est reconvertie dans des activités plus pacifiques (expositions, lettre de liaison, etc.); les associations des amis des bibliothèques centrales de prêt, des « instances-chéquiers » d'abord, mais aussi le lieu de rencontre des futurs partenaires de la décentralisation ; les conseils des bibliothèques universitaires, celui d'aujourd'hui, mais surtout celui de demain grâce auquel, on l'espère, « après un bon siècle d'incompréhension, voire d'ignorance mutuelle, le dialogue a une chance de s'établir »; et, enfin, le « comité de lecture invisible », réunion de ceux des lecteurs des bibliothèques de la SNCF qui ont, un jour, chacun dans leur gare, accepté d'analyser des nouveautés pour aider leur bibliothécaire.

Variété encore dans les figures de lecteurs, en filigrane dans le discours des bibliothécaires ou en chair et en os, appelés à la tribune (à la barre ?) pour témoigner : le lecteur de la BU, celui qu'après le rendez-vous manqué du décret de 1970 on souhaite enfin présent et doué de la parole (pour « proposer et suggérer »); le lecteur heureux, cet ami qui nous veut (vraiment) du bien, le chantre de l'osmose réussie entre chercheurs et bibliothécaires de la BDIC; le lecteur insurgé, celui de la BN, vitupérant dans le plus grand désordre contre le prix des photocopies, la « roulette des cotes », sa mise à l'écart des acquisitions d'ouvrages étrangers, la restriction des communications le samedi, etc.; le lecteur fidèle, le cheminot qui fait des analyses depuis 1963, mais qui n'en pense pas moins et le dit, gentiment mais fermement: l'organisation très centralisée des acquisitions dans le réseau des bibliothèques de la SNCF « exclut toute participation perturbatrice des lecteurs »; le lecteur (alibi ?) satisfait de « son » bibliothécaire, venu dire que les comités consultatifs, lui non plus, il n'y croit pas.

Tout cela donna lieu, tour à tour, à des monologues - sérieux ou comiques - à des numéros de duettistes - l'affrontement un peu complice de l'auguste et du clown blanc, le duo d'amour -, etc.

Alors, les bibliothèques vues par leurs lecteurs ? Ce n'est pas vraiment le sujet qui a été traité. Ce qui était mis en scène, avant tout, c'était le rapport inverse : les lecteurs vus par les bibliothécaires. La communication est difficile à établir, c'est ce qui est ressorti de tous les exemples (sauf un, celui de la BDIC), et les interférences sont nombreuses. Il semble très difficile de mettre en place et de faire vivre une représentation réelle des lecteurs : les commissions des BU issues de la loi d'orientation ont été très vite « détournées » par l'absentéisme de représentants des usagers (particulièrement des étudiants), le recrutement des membres des comités consultatifs des bibliothèques municipales ne semble pas avoir pour critère principal la fréquentation des dites bibliothèques, les associations des amis des bibliothèques centrales de prêt sont plus des institutions-relais (élus, membres d'associations socio-culturelles) que des représentations des usagers de base. Le contre exemple constitué par l'association des amis de la BDIC est intéressant, positif, mais en dernière analyse atypique.

Sortir de l'ère du soupçon ? Des débats, comme de certaines interventions, sont venus des appels à une attitude plus ouverte vis-à-vis des lecteurs, à l'instauration d'un véritable dialogue fondé sur une reconnaissance réciproque. On n'était plus à l'heure des bilans, mais à celle des bonnes résolutions engageant un futur qu'on ne cerne pas encore parfaitement, car cette journée a bien sûr été traversée par des interrogations, implicites ou exprimées, concernant les effets de la loi sur l'enseignement supérieur ou de la décentralisation.

Et puis, au fond, ces lecteurs, qu'est-ce qu'ils veulent, qu'est-ce qu'ils cherchent, qu'est-ce qu'ils lisent ? Le second acte doit se jouer à Reims, les 12, 13 et 14 mai, sous les auspices de l'ABF.