entête
entête

Histoire d'un stage

L'action culturelle dans les bibliothègues publiques, Cergy, 22-26 novembre 1983

Un stage sur l'action culturelle dans les bibliothèques s'est déroulé à Cergy-Pontoise du 22 au 26 novembre dernier. Organisé par la Direction du livre et de la lecture, il regroupait autour de ce thème des stagiaires et des intervenants français et anglais. Le British Council a apporté sa collaboration en prenant en charge le choix des participants britanniques ainsi que leur voyage jusqu'en France. Ce stage s'inscrit dans une série d'échanges internationaux inaugurée en novembre 1982 par un stage, également franco-britannique, sur les documents audiovisuels dans les bibliothèques publiques. Sont en projet un voyage d'étude à Loughborough (mai 1984) et un stage franco-américain sur l'automatisation et la coopération (1984).

Nous avons demandé à Françoise DANSET qui avait été chargée de la conception et de la mise en oeuvre du programme, de nous raconter « son » stage, de l'idée de départ au bilan final.

BBF. Quel a été ton rôle dans l'organisation de ce stage ?

Françoise Danset. L'initiative de départ revient à la Direction du livre et de la lecture. Ensuite, on m'a proposé le sujet et on m'a dit d'en faire ce que je voulais. J'ai accepté sans hésiter parce que c'est un sujet qui m'intéresse. Après une première discussion avec Pascal Sanz, Anne Pallier et François Colin, j'ai bâti très vite le programme, comme cela, dans le train, entre Saint-Lazare et Cergy. Le reste a été plus long : recruter les intervenants, leur expliquer ce que j'attendais d'eux - et recueillir leurs suggestions, - et, quelque temps avant le stage, leur repréciser les rendez-vous. Cela a finalement représenté beaucoup de travail, beaucoup de déplacements et beaucoup de temps.

BBF. L'intitulé du stage, sur le programme, c'est « l'action culturelle dans les bibliothèques ». Ce terme correspondait mieux à l'objet du stage que celui d'« animation » ?

F.D. En fait, il n'y a pas eu au départ de définition aussi précise, la première formulation était « l'animation et l'action culturelle dans les bibliothèques ». Il s'agit, me semble-t-il, de la même chose prise à deux étapes successives.

L'action culturelle suppose un projet d'ensemble, tandis que l'animation serait une activité plus ponctuelle, plus circonstancielle. C'est du moins l'idée que j'avais en tête en abordant ce sujet, mais je ne me suis pas attardée sur des questions de terminologie...

BBF. Voilà donc le sujet posé, et il est vaste ! Comment as-tu choisi de l'aborder ?

F.D. Oui, le sujet est assez monstrueux, alors, j'ai essayé de dé, couper l'action culturelle en plusieurs grands secteurs d'activités; le résultat manque de nuances, bien sûr. J'ai donc distingué d'abord les activités relevant, disons, de la Culture avec un grand C, tout ce qui contribue à mettre en valeur le patrimoine artistique et littéraire; ensuite j'ai regroupé tout ce que j'appellerai la « socio-culture », les activités mettant en oeuvre la créativité, l'invention, l'imaginaire, ce qu'on peut faire avec des enfants, avec les associations et les centres socio-culturels... Ma troisième tranche, c'était le secteur éducatif: cela représente un volet énorme, intéressant, qu'on ne traite pas toujours avec un très grand bonheur dans nos bibliothèques. Et enfin, j'ai fait un sort particulier aux problèmes de l'accueil des minorités, parce que cela correspondait à une préoccupation générale et aussi parce qu'il me semblait que dans ce domaine, les bibliothécaires anglais avaient beaucoup de choses à nous apprendre. Evidemment, ce plan est « taillé à la hache » et chacune de ces parties pourrait à elle seule alimenter tout un stage !

BBF. Et dans ce cadre, quels types d'interventions ?

F.D. J'ai recherché deux genres d'interventions, des récits d'expériences concrètes, mais aussi des exposés plus théoriques. Et ce deuxième aspect me paraît très important : je crois que dans ce genre de stage on ne peut pas se contenter de récits d'expériences et de tables rondes, on a besoin aussi d'une réflexion, pouvant venir de gens extérieurs, pour nourrir sa pratique. C'est pour cela que j'ai fait venir, par exemple, Bernadette Seibel qui a beaucoup travaillé sur l'animation dans les bibliothèques publiques : elle a introduit le stage en faisant un panorama de la question dans les bibliothèques françaises.

Une autre intervention, confiée à un universitaire, a été perçue par les stagiaires comme trop abstraite et trop difficile, parce qu'elle mettait en jeu sans les définir des concepts et une terminologie avec lesquels ils manquaient de familiarité. Cela illustre bien le type de difficultés auxquelles on peut se heurter quand on fait appel à des gens totalement étrangers à l'univers professionnel dans lequel ils interviennent.

Pour le reste, les exposés ont été bien plus concrets, d'ordre plus pratique; mais je suis quand même partie du principe qu'on ne dérange pas les gens pour leur faire des exposés d'un quart d'heure ou vingt minutes sur des choses banales.

BBF. Ce principe a guidé, j'imagine, le choix des sujets et des intervenants, des réalisations mises en valeur dans chacun des thèmes ?

F.D. Oui, bien sûr. J'ai choisi les intervenants français en même temps que les sujets; les bibliothécaires anglais, eux, ont été recrutés par l'intermédiaire du British Council, sur les thèmes que je proposais. J'ai essayé, dans la mesure du possible, de réunir un exposé français et un exposé anglais pour chaque sujet.

BBF. Et si on reprend le programme plus en détail...

F.D. Le thème « activités autour du patrimoine littéraire et artistique » a été illustré par deux exemples. Catherine Counot a expliqué comment était conçue l'animation à la BPI, c'est-à-dire dans un grand établissement qui fait des animations de haut-niveau, comment elle était organisée, à quelles collaborations extérieures on pouvait recourir, dans le cas des grandes expositions par exemple. Et puis, on a présenté l'exemple d'une exposition, « A la recherche de notre patrimoine dans le Val d'Oise », qui avait été le fruit de la collaboration de trois bibliothèques (Cergy, Pontoise et la BCP du Val d'Oise). L'ensemble que j'ai appelé tout-à-l'heure la « socio-culture » a reposé très largement sur l'exposé de Cecil Guitard. Comme je le lui avais demandé, il a fait un panorama global de la politique d'action culturelle de la ville de Grenoble et, à l'intérieur de celle-ci, de celle des bibliothèques. Il disposait du temps pour le faire - une matinée entière - et aussi de la matière... Je pense que Grenoble reste encore en France le seul exemple d'une politique d'animation aussi élaborée, aussi structurée. C'est vraiment une part permanente de l'activité des bibliothèques : tout le personnel y consacre une partie de son temps. Et je pense que cette conception de l'animation comme une activité permanente et normale de la bibliothèque, qui s'est mise en place ici grâce à un contexte municipal favorable, devrait progressivement s'installer dans l'ensemble des bibliothèques publiques. Cela me semble être ce vers quoi nous allons tous plus ou moins tendre. Et cette intervention de Guitard a servi de référence par la suite dans beaucoup de discussions entre les stagiaires. Elle n'était d'ailleurs pas uniquement théorique, il a pris des exemples d'animations, en particulier celui d'un festival de l'Afrique noire organisé sur le plan de la ville entière. Il en a montré la préparation, le budget et, surtout, les retombées, les retentissements : ce festival s'est concrétisé par un voyage d'étude au Togo et l'installation là-bas d'une bibliothèque, qui est toujours financée par la ville de Grenoble. Nous avions d'autre part, au moment du stage un bon exemple de collaboration entre la bibliothèque et un autre organisme culturel à montrer, sur place, à Cergy: les stagiaires ont pu assiter au vernissage d'une exposition, préparée à la bibliothèque, qui s'inscrivait dans un ensemble de manifestations communes avec le Centre d'animation culturelle (CAC) sur « l'image animée ». Par ailleurs, le CAC de Cergy a été présenté par son directeur, Jean-Marie Hordé. Et enfin, un des bibliothécaires anglais a fait un exposé sur les activités à caractère documentaire tournées vers l'organisation de la vie quotidienne : c'est un secteur très mal maîtrisé dans les bibliothèques françaises, alors qu'en Angleterre il est très développé, en particulier parce que c'est aux bibliothèques publiques que l'on prend l'habitude de s'adresser pour trouver des services d'informations sociales, économiques et juridiques (cf. l'exemple de Bolton, Lancashire).

BBF. Et les deux autres thèmes : « activités éducatives » et « animations en direction des minorités », comment ont-ils été traités ?

F.D. Eh bien, s'agissant des activités éducatives, j'avais décidé de prendre le problème en quelque sorte « à la source », c'est-à-dire que j'avais demandé à Mme Muller de nous parler des activités de formation de la Joie par les livres en direction des enseignants et des non-bibliothécaires; quant à l'intervention anglaise, elle a montré que dans ce domaine également les bibliothèques anglaises ont des services très au point. Ils travaillent très bien avec le milieu scolaire.

Le problème des minorités a été orienté dans deux directions : les handicapés et les immigrés. Il y avait l'introduction théorique dont j'ai parlé tout à l'heure. Marie-Pierre Muller est venue présenter les conclusions de deux groupes de travail de la DLL sur ces sujets. Les autres exposés de la journée ont traité de réalisations très concrètes : la bibliothèque pour les aveugles et les mal-voyants à Caen (Mme Poidevin), les animations faites à la bibliothèque de Cergy avec un groupe d'enfants handicapés profonds et deux interventions anglaises développant les activités en faveur des minorités ethniques à la Bibliothèque de Sheffield.

Et enfin, le dernier jour, avant le bilan du stage, il y a eu une présentation de tous les problèmes posés par l'organisation des différentes sortes d'animations (expositions, rencontres avec des auteurs, débats, etc.). Cet exposé a évoqué les aspects concrets (coûts, problèmes matériels, publicité, formations des bibliothécaires, etc.). Il a été fait par Michèle Murgier, qui s'occupe de ce secteur au Service technique des bibliothèques de la Ville de Paris. Elle avait un point de vue intéressant, car elle a une formation d'animatrice - elle n'est pas bibliothécaire -; on l'a recrutée sur un poste nouveau à la Ville de Paris : coordonner les activités d'animation des bibliothèques, cela témoigne d'un effort intéressant pour avoir un projet culturel cohérent à l'échelle d'un réseau de bibliothèques...

BBF. Ce stage réunissait des bibliothécaires anglais et des bibliothécaires français. Les réunissait-il sur une même idée, sur une même conception de l'action culturelle ou de l'animation ?

F.D. Non, il y avait des divergences certaines. Les Anglais ne se sont pas tellement arrêtés à cette idée d'« action culturelle ». Ce qui est important pour eux, c'est l'animation de leur bibliothèque, c'est-à-dire l'utilisation de cet outil de façons diverses, y compris par des actions à l'extérieur - ils n'hésitent pas à sortir de la bibliothèque et à mener des actions dans des écoles, dans des foyers...

BBF. C'est ce qu'ils appellent d'une expression qu'on pourrait traduire par « activités d'extension » ?

F.D. Oui, ils comprennent là-dedans tous les efforts de promotion de la bibliothèque, les services qui portent les livres à domicile, etc.

Ce qu'ils récusent totalement, c'est la façon dont nous, les Français, nous considérons ces activités. Nous les avons présentées tout au long du stage comme des actions ponctuelles, événementielles, exceptionnelles. On fait une animation, puis elle est finie et suit un temps mort, puis on lance une nouvelle chose. Pour eux, au contraire, c'est une activité intégrée et permanente; leurs exposés ont présenté des réalisations en insistant sur leur aspect continu et normal.

BBF. Comment peut-on analyser l'origine de cette différence de conceptions ?

F.D. Je verrais plusieurs explications à cela. D'abord, des raisons historiques: c'est, à mon avis, dans une très large part une question de maturité : les Anglais ont cinquante ou cent ans de lecture publique derrière eux; nous, dans certains endroits, on n'en a guère que quinze ou vingt. Ce qui fait que nous sommes encore polarisés sur des problèmes d'organisation de nos services, d'organisation de nos locaux, d'insertion de la bibliothèque dans le tissu social et culturel de la cité. Pour eux, tout cela est résolu. D'autre part, il m'a semblé que les bibliothèques étaient plus liées aux autres organismes culturels, et par des liens organiques, administratifs. Ainsi les différents services culturels, bibliothèque, théâtre, relèvent de la même direction administrative; ainsi M. Feathershone, l'un des collègues anglais, était Chief Librarian and Arts officer, à Manchester-Rameside, il « coiffait » l'ensemble d'un centre culturel et pouvait dire « mon » théâtre aussi bien que « ma » bibliothèque ! Cela facilite la cohérence des activités d'animation qui, prises dans un ensemble, apparaissent encore moins fragmentaires ! Ici, à Cergy, la bibliothèque est intégrée architecturalement dans un centre culturel, mais les Anglais ont été très étonnés d'apprendre qu'il s'agissait de deux organismes séparés sur le plan administratif.

BBF. Les bibliothécaires français ont tendance à faire de l'animation une succession d'événements ponctuels, mais parmi les réalisations présentées au cours du stage, il y avait un certain nombre de réalisations permanentes (la bibliothèque sonore pour les non ou mal voyants à Caen, l'activité avec les handicapés à Cergy, la politique d'animation de Grenoble).

F.D. Oui, c'est vrai et il me semble que les divergences dont je viens de parler résident dans le regard porté sur l'animation, dans le vocabulaire employé, dans la façon de considérer les choses, de les présenter : de fait, nous avons présenté des actions en profondeur, durables, permanentes -celles que tu viens de citer -, comme des choses exceptionnelles. Ce qu'elles ont d'exceptionnel, c'est qu'on ne les retrouve pas partout, dans toutes les bibliothèques, mais là où cela se passe, il s'agit souvent d'activités permanentes. Il faut dire également que si nous avons tendance à considérer l'animation comme un supplément d'âme, cela ne résulte pas toujours d'un choix. Il faut -et nous n'en disposons pas toujours - à l'origine un projet politiquement admis et soutenu, faire admettre que cela nécessite un budget et du temps de personnel différenciés. Si cela repose sur des heures supplémentaires, cela ne peut rester qu'exceptionnel. Cela dit, il me semble que l'écart entre les conceptions françaises et anglaises des bibliothèques publiques s'est réduit avec les années. Il me semble qu'il est admis depuis un certain temps qu'on n'attend pas que des livres de la bibliothèque, que la bibliothèque participe à la vie culturelle de la cité... Les bibliothèques anglaises ont de l'avance; cependant les stagiaires et les intervenants ont beaucoup insisté sur les difficultés financières qu'ils rencontrent depuis quelques années. Ils ont des locaux vieillis, des restrictions de personnel et de budget. Cela se marque aussi dans les activités d'animation, ils essaient de plus en plus de produire par eux-mêmes, de ne plus faire appel à des graphistes pour dessiner leurs affiches, par exemple.

BBF. Une dernière question. Cette formule de stage bilingue, est-ce facile à mener ?

F.D. Non, ce n'est pas très facile. Il y a un certain nombre d'écueils qu'on n'a pas toujours bien su éviter.

A la base, il y a un gros problème linguistique; la règle du jeu était la suivante : chacun est capable de comprendre les deux langues et de poser ses questions dans la langue de l'intervenant. En fait, tout le monde est un peu paresseux dans ce domaine et les deux premiers jours, le temps que l'accoutumance se fasse, les stagiaires français ne posaient des questions qu'aux intervenants français et les Anglais agissaient de même. J'ai été très inquiète, on passait à côté du but même du stage : dialoguer et confronter ses expériences. Par la suite, cela s'est arrangé, il y a eu des questions « croisées ».

Deuxième difficulté, stagiaires français et stagiaires anglais sont arrivés dans une totale - ou à peu-près totale - ignorance de l'organisation générale des bibliothèques dans l'autre pays. Il y a là un « remède » à trouver, mais en amont du stage, me semble-t-il, car on ne peut pas alourdir encore un programme déjà chargé.

Enfin, stagiaires anglais et stagiaires français ne venaient pas chercher exactement la même chose. Cela a été net au moment du bilan. Contrairement aux Français, les stagiaires anglais ont beaucoup critiqué les exposés théoriques - ils ne voyaient pas leur intérêt dans le programme -. Il est sûr que, disposant de ces réflexions (éléments de sociologie de lecture par exemple) dans leur langue, ils ont préféré les récits d'expériences. J'avais prévu, pour eux surtout, une visite de la BPI, et ils en étaient très contents. C'est donc une formule délicate à mettre en oeuvre, mais intéressante !