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Bernhard Bischoff

Mittelalterliche Studien

Ausgewülte Aufsätze zur Schriftkunde und Literaturgeschichte

Stuttgart : A. Hiersemann, 1981. -346 p.-XXVII p. de pl. ; 24 cm. - (Mittelalterliche Studien ; Bd 3.)
Index p. 314-346. - ISBN 3-7772-8109-3.

par Marie-Thérèse d' Alverny

Nous avons rendu compte dans ce Bulletin des deux précédents recueils d'études (publiés en 1966 et 1967) 1 du grand historien de Munich qui continue dignement la tradition de L. Traube, unissant à la science paLéographique une profonde connaissance de la culture médiévale. Bien qu'une grande partie des études rassemblées dans ce troisième volume soient récentes - l'une d'entre elles est même publiée ici pour la première fois - l'auteur a tenu à mettre à jour la bibliographie ; y compris la sienne, car il présente à la fin du volume une liste de ses publications de 1967 à 1981. Un index des manuscrits cités - plus d'un millier - et un index cumulatif complètent l'ouvrage, véritable instrument de travail pour les historiens du Moyen âge.

Une communication au Colloque Du Cange, tenu à Paris en 1978, a été prononcée et rédigée en français : « A propos des gloses de Reichenau - entre latin et français ». Ces remarques sont particulièrement précieuses pour les romanistes, puisque l'auteur apporte de nouveaux documents sur la présence sous-jacente de la langue populaire qui influence le latin des textes dès la première moitié du IXe siècle. Une autre communication présentée à un colloque tenu à Cambridge en 1969 (éd. 1971 : Classical influences on European culture) a été rédigée en anglais : « Living with the satirists » ; B. Bischoff cite des commentaires inédits de Perse, Horace et Juvénal, riches en allusions contemporaines et en interprétations fantaisistes.

Nous indiquons rapidement le contenu des principales études en allemand : « La minuscule caroline » : (une traduction française de ce texte a paru dans le Bulletin de l'Institut de recherche et d'histoire des textes, 15 (1969) ). « Panorama de la tradition des manuscrits à l'époque de Charlemagne », revue des principaux centres de production des manuscrits et caractéristiques des scriptoria ; cette importante étude a paru dans le tome 2 de l'ouvrage monumental publié à l'occasion des célébrations de 1965 : Karl der Grosse. - « Scribes irlandais dans l'empire carolingien » contribution au Colloque Jean Scot Erigène tenu à Laon en 1975 (éd. 1977) : manuscrits exécutés sur le Continent par des Irlandais ; manuscrits portant des notes de mains irlandaises, dont autographes de Dungal, Sedulius Scotus et Jean Scot. « Paléographie et tradition des écrivains classiques pendant le Haut Moyen âge », leçon prononcée à la 22e Semaine de Spolète en 1974 (éd. 1975), dont le thème était : « La culture antique dans l'Occident latin du VIIe au XIe siècle », jetant une nouvelle lumière sur le rôle de l'Italie dans la transmission des classiques latins. Questions paléographiques au sujet des monuments de la langue allemande à l'époque carolingienne. Localisation de l'écriture du manuscrit de l'Heliand conservé à Munich (sur le scriptorium de Corvey). « Aperçu de la cryptographie non diplomatique au Moyen âge » ; c'est-à-dire de celle employée dans les livres, avec deux tableaux d'alphabets. B. Bischoff examine successivement les différents systèmes employés, avec des exemples précis qui permettent d'apprécier l'ingéniosité des amateurs d'écriture secrète, et plus encore celle de l'historien qui a déchiffré leur secret. « La Bibliothèque du Palais de Charlemagne », paru dans le volume 2 de Karl der Grosse. « La Bibliothèque du Palais sous Louis le Pieux ». « Livres au Palais de Louis le Germanique et la bibliothèque privée du chancelier Grimalt ». « La bibliothèque au service de l'école », leçon prononcée à la 19e Semaine de Spolète en 1971 (éd. 1972), dont le thème était : « l'École dans l'Occident latin pendant le Haut Moyen âge ». Une autre leçon, donnée à la 18e Semaine de Spolète dédiée à « Artisanat et technique dans la société du Haut Moyen âge » expose « la tradition de la littérature technique », notamment les œuvres de Vitruve et de Palladius pour l'architecture, en ajoutant la description (accompagnée de reproductions) de dessins repérés dans des manuscrits qui reproduisent des modèles antiques ; puis l'auteur passe en revue des collections de recettes, encore mal connues, et les manuels médiévaux de technique ; il y a encore beaucoup à découvrir.

Les lecteurs de ce Bulletin seront surtout attirés vers des études fondamentales sur l'histoire des bibliothèques carolingiennes que nous venons de citer. En premier lieu, la bibliothèque de Charlemagne. B. Bischoff rassemble d'abord les testimonia offerts par la correspondance, des poèmes et autres textes contemporains, puis examine les manuscrits subsistants. On peut ainsi apprécier la richesse de la collection de livres du Palais du souverain : présents, peut-être butin de guerre en certains cas, livres exécutés par des scriptoria à son service ; le scriptorium de la Cour n'est pas localisé à Aix-la-Chapelle dès le début, mais dans la région entre Rhin et Moselle. Des livres exécutés par les scribes de Charles ont été offerts à des églises : évangéliaires, psautiers, collections conciliaires. B. Bischoff complète et rectifie sur quelques points les travaux de W. Kôhler, Die karolingischen Miniaturen, en caractérisant les productions des centres de copie et de décoration dépendant du souverain. Des livres du Palais ont été copiés pour des abbayes et églises, surtout celles qui étaient gouvernées par des familiers de Charlemagne : Saint-Riquier, Lorsch, Lyon (au temps de l'évêque Leidrade) ; la bibliothèque de la Cour est un centre de diffusion rayonnant. Ce fait est particulièrement remarquable en ce qui concerne les œuvres des auteurs classiques ; une liste inscrite dans un manuscrit écrit vers 790 (Berlin Diez B.66), que le contexte permet de rattacher à la cour de Charles à cette époque énumère des ouvrages d'écrivains latins qui font partie de la collection : Lucain, Stace, Térence, Juvénal, Tibulle, Horace, Claudien, Martial, Ciceron... C'est ainsi que la culture littéraire du Haut Moyen âge dépend en bonne part d'une telle collection.

Le sort de cette première bibliothèque carolingienne est sujet à discussion. On a supposé qu'elle avait été dispersée à la mort de Charlemagne, celui-ci ayant demandé que ses livres fussent vendus au profit des pauvres. B. Bischoff ne partage pas une vue aussi radicale. Louis le Pieux aimait les livres : on lui en a offerts et dédiés, ainsi qu'à sa seconde femme, Judith. L'auteur montre qu'il y a eu sous son règne une continuité du scriptorium et de la bibliothèque dont était chargé un moine de Lorsch, Gerward. Les dates proposées par W. Kôhler pour certains manuscrits à peintures sont discutées, car B. Bischoff estime qu'ils datent du règne de Louis ; il revendique, pour l'école du Palais postérieure à Charlemagne, trois manuscrits de textes antiques richement illustrés : le Térence du Vatican, l'Aratus de Londres et celui de Leyde, ainsi que des manuscrits contenant des textes des Pères de l'Église et des écrivains latins de l'antiquité. L'activité et le rayonnement du Palais carolingien ont persisté. En ce qui concerne Louis le Germanique, on sait que des livres lui ont été offerts, mais l'on n'a pas de documents permettant d'affirmer qu'il ait eu un scriptorium organisé et une bibliothèque constituée. B. Bischoff a dirigé ses investigations du côté d'un haut personnage de son entourage : Grimalt, qui, après avoir été chapelain de Louis le Pieux, a été chancelier de Louis le Germanique en 833, est devenu abbé de Saint-Gall en 841, remplissant aussi les fonctions d'archichapelain. Il a apporté et laissé à Saint-Gall des livres dont un certain nombre subsistent ; B. Bischoff les a examinés de près ; il a scruté avec un particulier intérêt une sorte de vade mecum personnel de Grimalt (ms. Saint-Gall 397) qui contient des textes divers de diverses mains du IXe siècle et correspond à plusieurs étapes de sa carrière ; plusieurs cahiers ont dû être écrits à Aix sous le règne de Louis le Pieux ; d'autres à la Cour de Louis le Germanique : d'excellentes reproductions de feuillets du manuscrit permettent d'apprécier le caractère de ce livre de poche de petites dimensions. Les restes de la bibliothèque privée constituée par le chancelier à l'aide de scribes habiles, aussi bien que les livres offerts à Louis, montrent que cette cour carolingienne n'était pas dépourvue de culture.

Dans l'étude intitulée : « La bibliothèque au service de l'école », l'auteur a exposé les conclusions qu'il a tirées d'une exploration systématique des manuscrits subsistants du IXe siècle et de l'examen des anciens catalogues connus des grandes abbayes ; il montre comment s'est constituée dans le Palais de Charles une section de la bibliothèque liée à l'enseignement, comprenant des textes de grammaire et des auctores classiques. Le modèle de la bibliothèque du Palais a été suivi pour des bibliothèques d'églises et de monastères. A côté des écrivains romains on trouve une sorte de « corpus » de poètes chrétiens ; Juvencus, Sedulius, Fortunat et autres. C'est un signe de cette tradition didactique lorsque l'on remarque dans les catalogues un groupe d'ouvrages des auteurs romains et chrétiens avec les traités de grammaire. Virgile est le premier parmi les auteurs et ses manuscrits sont chargés de gloses et de commentaires. Il faut ajouter à ce groupe les manuels des arts libéraux : Isidore, Etymologies, livres II et III ; vers la fin du VIIIe siècle, on trouve le livre II des Institutions de Cassiodore ; enfin, Martianus Capella entre dans l'enseignement au milieu du IXe siècle avec des commentaires de maîtres irlandais.

La science sacrée s'organise également. Autour de la Bible sont réunis des commentaires des Pères de l'Église ; on constitue des collections d'extraits qui sont les prolégomènes de « Chaînes » bibliques se rapportant à des livres déterminés. Le prédécesseur des exégètes carolingiens nous paraît être Cassiodore qui, dans ses Institutions décrit l'organisation systématique idéale de la bibliothèque de Vivarium ; les livres de la Bible sont copiés séparément et accompagnés, chacun, des ouvrages des Pères qui les ont commentés. L'entreprise des doctes carolingiens est plus modeste, mais a un but pratique pour l'enseignement de la Bible et a eu une influence durable. B. Bischoff peut dire à bon droit au terme de cette étude qu'à l'époque de Charlemagne et de Louis le Pieux a été organisée la bibliothèque typique destinée à l'enseignement, pierre angulaire de la vie intellectuelle du Moyen âge.

  1.  (retour)↑  Voir : Bull. Bibl. France, janvier 1968, n° 184 ; mai 1970, n° 1107.