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Écrit et document

Conférence organisée par la Bibliothèque publique d'information, Paris, 13 mai 1981

M. Albert (Institut de presse de l'Université de Paris II), M. Bouvaist (Université de Paris XIII), M. Breton (École nationale supérieure de bibliothécaires), M. Estivals (Université de Bordeaux III), M. Guénot (Syndicat des écrivains de langue française) et M. Meyriat (École des hautes études en sciences sociales) ont débattu des rapports entre l'écrit et le document dans la période actuelle.

M. Estivals a lancé la discussion en soulignant l'importance du phénomène de mutation aujourd'hui dans ces rapports : en effet, la production imprimée ne connaît plus un taux de croissance comparable à celui qui était le sien au dix-neuvième siècle, elle a même connu un fléchissement au temps de la seconde guerre mondiale pour augmenter de nouveau ensuite et connaître à présent, autour des années 80, une certaine stagnation ; en second lieu, on assiste à une transformation des échanges entre le domaine de la bibliologie et le domaine des sciences de l'information et de la communication : la science du livre a éclaté en un assez grand nombre de recherches fragmentaires (axées sur la psychosociologie, la production économique, etc.), tandis que se développait parallèlement une science de la documentologie et de l'informatologie : une coordination de ces recherches s'avère nécessaire. Par ailleurs selon M. Estivals, le schéma « corporatiste » auteur-éditeur-lecteur-bibliothécaire... « a vécu » : excessivement formel, il ne peut rendre compte des rapports entre le produit-livre et une société traversée par des conflits, où la promotion des auteurs par les structures traditionnelles de l'édition tend à pérenniser le « circuit idéologique dominant » au détriment de circuits parallèles créés par les classes dominées : les phénomènes de censure seraient le signe de ces ruptures dans les circuits de communication. A cette « chaîne primaire » de création des documents (auteur-éditeur-imprimeur-libraire...) tend d'ailleurs à se substituer une « chaîne secondaire » caractérisée par la recherche et le traitement de l'information en tant que telle ; dès lors, loin que la création aboutisse à l'information, c'est l'augmentation des besoins d'information qui se trouve être souvent à l'origine de nouveaux mécanismes de création. Enfin, comme l'a rappelé M. Estivals, nous assistons à une mutation dans le domaine méthodologique (les problèmes de l'écrit et du document sont abordés à partir de procédures quantitatives, ce que l'on voit dans le développement de la bibliométrie et des études lexicométriques) ainsi que dans le domaine épistémologique avec les recherches sur le « schéma », la réduction et la réorganisation de l'information.

M. Guénot a ensuite analysé les difficultés que connaissent les écrivains en proie au système de l'édition qui doit avant tout demeurer un appareil rentable : la floraison des « livres d'élevage » et des livres « de commande », « profilés » après étude de marché, et la misère de l'écrivain que la loi d'un système commercial où l'idéal est « une rotation rapide des stocks » contraint à des besognes ingrates et peu lucratives, ont été dénoncés avec un « lyrisme glacé », selon l'expression de M. Bouvaist, qui a souligné les similitudes entre la vente du livre et la vente d'un produit commercial quelconque (yaourt, camembert) et conclut en déplorant l'exiguïté du chiffre de l'édition consacré à la recherche : 6 %.

M. Breton, quant à lui, définit le livre comme un medium (élitaire et/ou de masse), supporté par une institution communicationnelle (de l'éditeur au bibliothécaire en passant par des médiateurs : critiques, enseignants...) ce qui l'amène à postuler l'existence d'une « structure plurielle » : pour le livre traditionnel, interviennent en effet les auteurs, les éditeurs, les libraires et les critiques ; pour le livre scientifique la logique de la maison d'édition n'est pas la même (on travaille sur une durée beaucoup plus longue). Pour les livres à haut tirage, la logique sera encore différente : chez Gallimard, les systèmes d'édition des « Carré noir » et des livres de la « Pléiade » n'ont à la limite rien de commun. Pour M. Breton, il n'existe donc pas « un » livre mais « au moins cinq produits différents n'ayant pas la même évolution ».

M. Meyriat a donné ensuite le point de vue du documentaliste en insistant sur le caractère « iconoclaste » du traitement des documents : au terme d'une série de mutations, celui-ci disparaît, l'information peut être transférée sur n'importe quel support ; en sens inverse de la chaîne primaire, le documentaliste part du destinataire pour aboutir à une information ; les phénomènes de « création » deviennent bien entendu insignifiants...

Enfin, M. Albert a présenté la presse écrite actuelle en soulignant la transformation du rôle des critiques, jadis porte-paroles des lecteurs et chargés de régulariser le marché de l'édition : or le journalisme actuel abandonne de plus en plus sa fonction critique : sous l'effet de la publicité, des services de presse, les media parlent des livres à partir de la matière première fournie par la maison d'édition elle-même, quand la « promotion » n'est pas assurée par l'auteur lui-même (c'est ce qui se passe lors d'émissions comme « Apostrophes »). Les ouvrages se multiplient, les critiques ne font plus que des critiques favorables, le reste est passé sous silence.

Dénonçant le conformisme actuel produit par la « société de consommation », M. Albert croit cependant déceler dans la rénovation de la critique les signes d'une réaction partielle contre ce conformisme.