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Les Fonds chinois

Philippe Kermel

En tant que conservateur chargé du fonds chinois de la Bibliothèque de l'École des langues orientales, j'ai pu, pendant ma mission d'étude, visiter les bibliothèques suivantes :
- East Asiatic Library, University of California Library, Berkeley, California.
- East Asian Collection, Hoover Institution on War, Revolution and Peace, Stanford, California.
- Asia Library, University of Michigan Library, Ann Arbor, Michigan.
- Orientalia Division, Library of Congres, Washington, DC.
- East Asiatic Library, Columbia University, New York, NY.
- Harvard Yenching Library, Harvard University, Cambridge, Massachussets.

J'avais choisi de mettre l'accent sur les deux plus importantes bibliothèques de la côte Ouest, en y séjournant trois semaines, d'une part en raison de leur plus grand éloignement de la France, et donc d'une possibilité de retour moins facile, d'autre part parce que, de ces deux bibliothèques, l' « East Asiatic Library » (EAL), de Berkeley, avait une orientation générale de son fonds plus littéraire, et correspondait donc davantage à celle de la Bibliothèque des langues orientales ; l' « East Asian Collection » (EAC), de Stanford, bien que plus spécialisée dans les domaines politiques, économiques et sociaux, avait lancé un programme sur les périodiques chinois, mené par Julia Tung, tendant à posséder tous ceux qui étaient disponibles dans les domaines précités.

Ces dispositions me permirent d'assister à la réunion annuelle du « Committee on East Asian Libraries » (CEAL), qui se tint à Los Angeles du 29 au 31 mars 1979, et d'obtenir une vue générale de la situation des bibliothèques ayant un fonds chinois, avec leurs problèmes et les solutions qui étaient proposées pour tenter de les résoudre ou de les atténuer.

J'envisage donc, après un bref survol de l'état de ces bibliothèques, les problèmes auxquels elles doivent faire face, puis les solutions qu'elles proposent ; enfin, observant que je n'ai jamais considéré ce stage comme une étude purement théorique des bibliothèques américaines, mais davantage comme une formation que je n'avais pas reçue jusqu'alors, l'enseignement de l'Ecole nationale supérieure de bibliothécaires étant, comme il est naturel, centré sur le livre occidental, et qui devait déboucher sur des améliorations dans le fonds chinois de la rue de Lille, les acquis pour la bibliothèque résultant de ce voyage.

Une des premières impressions reçues dès que l'on aborde les chiffres dans les bibliothèques américaines, est le changement d'échelle, là aussi à la mesure du pays. L' « Orientalia Division », de la Bibliothèque du Congrès, le fonds chinois le plus important d'Occident, possède environ 435 000 volumes et est particulièrement riche en « histoires locales » (Fang zhi) : 4 000. Elle a 7 000 rouleaux de microfilms, et à peu près 8 000 titres de périodiques, dont plus de 800 courants reçus régulièrement, et plus de 1 200 journaux. Plus de trente spécialistes travaillent sur le fonds chinois qui s'est enrichi de plus de 12 000 titres en 1978.

L' « Harvard Yenching Library », d'un total de 565 000 volumes, en possède 344 000 en chinois, et a plus de 3 600 titres de périodiques chinois.

L' « East Asian Collection » de Stanford, sur un total de 240 000 ouvrages, possède plus de 160 000 volumes chinois. A titre d'exemple, le budget d'acquisitions en 1979 s'élevait à 111 000 dollars, auxquels devait s'ajouter un surplus de 20 à 30 000 dollars supplémentaires.

L' « Asia Library », sur 320 000 volumes, en possède plus de 200 000 chinois, plus 20 000 rouleaux de microfilms et 28 000 documents sur les Gardes rouges.

Columbia, enfin, possède plus de 200 000 volumes chinois, et de 1 000 à 1 500 Fang zhi.

Un des problèmes importants rencontrés par les bibliothèques américaines est celui des crédits, et, surtout, des crédits d'acquisitions. Cette constatation est moins banale qu'il n'y paraît à première vue, car les bibliothèques ayant un fonds chinois sont en effet passées de crédits presque illimités dans les années 60 à des restrictions dans la décennie suivante.

Cependant, il faut faire une différence dans les problèmes de crédits entre bibliothèques dépendant d'une université d'État, comme l' « East Asiatic Library », de Berkeley, et celles qui dépendent d'une université privée, comme « Harvard Yenching ». Les crédits provenant d'une université privée étant moins constants et devant être défendus à chaque discussion budgétaire, une part de 30 à 40 % du total des crédits, selon les universités, restant à obtenir de divers organismes ou fondations. A « Harvard Yenching », par exemple, pour 1979, 70 % des crédits proviennent de l'université, 30 % de donations gouvernementales. Trouver des moyens pour faire fonctionner un établissement peut prendre jusqu'à 50 % du temps d'un responsable de bibliothèque, selon M. Eugene Wu, directeur de Harvard Yenching.

Les diminutions de crédits peuvent aussi affecter le personnel. Néanmoins, il est rare qu'il ait à en souffrir, comme dans le cas de l' « Orientalia Division », de la Bibliothèque du Congrès, qui a dû procéder, en 1979, à une réduction de 5 % de ses effectifs, car, en général, le nombre de personnes employées dans les autres bibliothèques orientales semble être à un niveau au-dessous duquel il paraît difficile de descendre sans mettre en péril la bonne marche des établissements.

Le problème de la place dans les bibliothèques chinoises américaines est lié à celui des locaux. Toutes les fois qu'un établissement a été installé dans un immeuble neuf ou de construction récente (« East Asian Collection », « Asia Library »), ce problème n'existe pas. Par contre, à chaque fois qu'il s'agit de locaux anciens, la difficulté apparaît et parfois de façon aiguë :

A Columbia, par exemple, où les magasins sont situés dans de vieux bâtiments surchargés par l'extension qu'a prise la bibliothèque, et où les livres ne sont pas protégés des changements climatiques importants de New York, ni des risques de fuites des canalisations de chauffage ;

A l' « East Asiatic Library », encore, où le volume total des livres dépasse la capacité du bâtiment et où il faut stocker certains domaines d'ouvrages dans d'autres locaux (bibliothèque de sciences naturelles), toujours en libre-accès, ou dans un entrepôt en dehors du campus, avec obtention des ouvrages le lendemain du jour de leur commande.

Le réaménagement constant de la place nécessaire sur les rayons, pour y entreposer les nouvelles acquisitions, est un problème important auquel doivent faire face toutes les bibliothèques en libre-accès, la bibliothèque du Congrès étant donc exceptée. En raison du fort accroissement de ces fonds chinois, ce déplacement de volumes doit, en général, être fait une fois par an et peut prendre, comme dans le cas de l' « Asia Library », par exemple, l'équivalent de quatre personnes à temps plein pendant deux mois.

Le retard dans le traitement des ouvrages entrés dans les bibliothèques chinoises américaines semble être aussi un problème général. Ce retard existe surtout pour les périodiques mais également pour les autres ouvrages, et s'explique, à la fois par le manque de personnel, mais aussi par un parti-pris consistant à mettre la priorité sur les acquisitions au moment où elles peuvent se faire et à les traiter au fur et à mesure de leurs possibilités. Ceci est important dans le cadre des publications chinoises, où, pour de nombreuses raisons, certains ouvrages cessent rapidement d'être disponibles.

La situation de la Bibliothèque du Congrès diffère légèrement de celle des autres établissements en raison de son rôle de bibliothèque nationale et de dernière ressource où un document doit être trouvé. C'est d'ailleurs l'argument majeur lors des demandes d'augmentation de crédits chaque année. Cependant, ses différents départements, et en particulier l' « Orientalia Division », préconisent une meilleure utilisation des services qu'ils peuvent rendre aux autres bibliothèques, notamment les prêts et les photoduplications.

Une des possibilités de solution au problème de la diminution des crédits réside aussi, paradoxalement, dans le lancement de programmes à la fois utiles et prestigieux. C'est-à-dire que l'impression reste, malgré tout, d'une volonté de bond en avant. Au lieu de sembler se contenter de ce qui reste possible dans le cadre des restrictions, certains responsables appellent au contraire à un développement plus important et qui demande un budget accru. Rappelons que M. Eugene Wu, dans son rapport de mandat de président du CEAL, concluait en affirmant que l'important, malgré la crise qui frappait les bibliothèques, était de trouver des programmes intéressants, et que si ces derniers l'étaient vraiment, ils trouveraient les fonds nécessaires à leur réalisation. C'est notamment ce qui se passe avec les projets d'automatisation et d'utilisation de l'informatique qui, au moins dans un premier temps, reste une technique onéreuse.

Une solution aux surcroîts de travail est l'utilisation d'étudiants avancés, recommandés par des professeurs, et utilisateurs eux-mêmes de la bibliothèque au titre de leurs études, donc motivés par leur fonction (ce qui est important lorsqu'il s'agit d'une tâche mettant en jeu le fonctionnement même de la bibliothèque, l'intercalation par exemple). L'avantage résidant alors dans le fait d'un emploi qui semble satisfaire à la fois l'employé et l'employeur : le premier parce qu'étudiant, et donc ne désirant effectivement travailler que pendant la durée qu'on lui propose (de 10 à 15 heures par semaine, selon les universités) au cours de l'année universitaire, sachant fort bien que ce recrutement n'est lié qu'à ses études, et que s'il souhaite continuer à travailler au même endroit, ce ne peut être que par une filière précise mais différente de son état actuel ; le second, parce qu'il bénéficie à peu de frais d'une main-d'œuvre souple et sûre qui décharge les professionnels.

Avantage, aussi, l'usage qui consiste, pour les bibliothèques spécialisées, à faire prendre en charge les frais de reliure par la Bibliothèque centrale de l'université, énorme organisme d'environ cinq millions de volumes, employant de cinq cents à huit cents personnes qui a pour résultat un excellent entretien de la collection et un important dégrèvement du budget individuel des établissements.

Enfin, une réponse à la diminution des ressources se trouve aussi dans la tendance à une plus étroite coopération entre bibliothèques spécialisées. Le temps n'est plus où l'on pouvait lancer un programme d'acquisitions doublant le fonds d'un autre établissement situé à deux ou trois cents kilomètres comme cela a pu se produire dans les années 60, où la pression des moyens financiers était négligeable et où il s'agissait essentiellement, alors, de soutenir le programme de l'université en fournissant la documentation nécessaire aux enseignants et étudiants d'un département donné.

Les résultats de ce voyage nous portent à souhaiter une plus grande ouverture de la Bibliothèque de l'École des langues orientales en direction de ses usagers et du monde extérieur, à concrétiser des échanges avec les bibliothèques chinoises américaines.

Outre la possibilité qui m'a été offerte de faire le tour d'à peu près toutes les adresses connues des éditeurs, libraires, vendeurs occasionnels de collections personnelles, spécialisés en ouvrages chinois, il a aussi été convenu, en effet, d'instituer un programme d'échanges avec l' « East Asiatic Library », l' « East Asian Collection », et la Bibliothèque du Congrès. Cette manière économique de s'enrichir, pour une bibliothèque, ne peut être véritablement fructueuse que lorsqu'elle est mise en place par un contact personnel, au cours duquel le visiteur a pu se rendre compte de ce qui était réellement voulu par ses interlocuteurs.

L'institution d'échanges est encore plus facile avec la Bibliothèque du Congrès dans la mesure où tous les fonds de la Bibliothèque des langues orientales peuvent coopérer avec la première.

Ayant fait connaître mon intérêt pour les doubles dans les bibliothèques que j'ai visitées, un certain nombre de responsables s'étaient engagés, dans la mesure où cela leur serait possible, à me faire parvenir des listes de leurs doubles. J'ai reçu, ainsi, une proposition de Harvard Yenching de 251 titres.

Enfin, ce voyage a permis une reconnaissance du fonds chinois, et par conséquent de la Bibliothèque de l'École des langues orientales, ce qui n'est pas sans importance, en particulier dès que l'on décide une coopération quelconque avec une autre bibliothèque.

Tout en faisant prendre conscience de la différence d'échelle qui existe entre les bibliothèques asiatiques ou chinoises des États-Unis et celles qui existent à Paris, ce n'est pas vers le désespoir que nous mènent les résultats de cette mission, mais bien plutôt vers le sentiment que quelque chose peut être fait qui n'ait à rougir de sa place.

Les développements de l'histoire récente des bibliothèques chinoises de Paris démontrent qu'elles vont vers un esprit de coopération rendue de plus en plus nécessaire (réactivation de la fonction de catalogue collectif du CCOE, essai d'uniformisation des normes de catalogage, de transcription : emploi du pin yin, etc.), de spécialisation souple, qui était en germe dans les différentes bibliothèques de par la constitution même de leurs fonds, qui se sont accrus par les acquisitions faites pour répondre à la demande de leurs usagers, et a trouvé une occasion de s'affirmer par les subventions de la Mission de la Recherche en 1978 et 1979.

Le resserrement des crédits des bibliothèques américaines, qui, après un développement fulgurant, semblent devoir s'accommoder d'une diminution de leur niveau d'acquisitions sinon de vie et rechercher une coopération à l'échelle du continent américain, nous montre aussi la voie d'une plus large coopération des bibliothèques chinoises de Paris sur le plan européen qui paraît se dessiner dans les nombreux contacts et inventaires qui ne cessent de se développer.

La démonstration des problèmes rencontrés par les bibliothèques américaines est stimulante, enfin, dans la mesure même où elle replace ces dernières dans le même monde de problèmes de la majorité des bibliothèques européennes.