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Michel Marion

Recherches sur les bibliothèques privées à Paris au milieu du XVIIIe siècle

1750-1759

Bibliothèque nationale, 1978. - 247 p. : ill. ; 24 cm. - (Mémoires de la Section d'histoire moderne et contemporaine. Comité des travaux historiques et scientifiques ; 3.) Thèse 3e cycle : Lettres : Paris IV : 1977. - Bibliogr. p. 241-247. - ISBN 2-7177-1431-6

par Xavier Lavagne

L'inventaire après décès, comme le testament, est une source à laquelle les historiens de ces dernières années ont recours de plus en plus fréquemment. Pour nous en tenir à la seule capitale, notre collègue Michel Marion a étudié, dans le cadre d'une thèse de troisième cycle, un échantillonnage d'inventaires après décès, mentionnant des bibliothèques. Les conclusions de son travail ont paru assez intéressantes à M. Pierre Chaunu, qui présidait la soutenance, pour valoir à notre collègue plusieurs citations dans le gros ouvrage : La Mort à Paris... (p. 210, 218, etc.).

C'est assez dire combien la thèse de M. Marion est exemplaire. Elle l'est par la décennie étudiée, 1750-59, qui marque, ce n'est pas une lapalissade, un tournant dans le XVIIIe siècle ; elle l'est par l'ampleur du sondage (vingt sur les cent quinze études notariales alors en exercice à Paris, probablement 2 % des personnes décédées dans la capitale pendant ces dix années) ; elle l'est encore par l'importance du nombre d'inventaires retenus (3 708), dont près du quart (22,7 %) mentionne la présence de livres, en plus ou moins grand nombre, chez le de cujus.

Le travail de M. Marion devait éviter de nombreux écueils. L'un des plus graves, était la fâcheuse manie des libraires ou commissaires-priseurs, de ne décrire que le livre le plus important de chaque lot, ou même, plus simplement encore, le livre placé au-dessus du lot. Du coup, il reste à peine 11000 livres sûrement identifiables, sur près de 260 000 relevés dans les 250 bibliothèques prisées par des libraires... Les pourcentages, tirés par l'auteur, du classement de ces 11 000 livres identifiés, selon les cinq catégories des libraires de Paris, accordent un très net avantage à la classe Histoire (plus du tiers) ; la Théologie, puis les Belles-Lettres, ont à peu près le cinquième (22,30 % et 20,75 %) ; viennent enfin la Jurisprudence, et enfin seulement les Sciences et arts (moins du dixième). Ces pourcentages sont vraiment assez étonnants, car on aurait pu attendre, dans la capitale, une plus grande proportion de livres de Jurisprudence et de Sciences et arts. Quant à la Théologie, au milieu du Siècle des lumières, et malgré le grand nombre d'inventaires concernant des ecclésiastiques, malgré aussi le fatras des livres de dévotion que libraires et commissaires-priseurs rencontrent chez tous les décédés, on voit qu'elle a déjà dû céder la première place à l'Histoire. Il serait intéressant de voir, par comparaison, les pourcentages que donneraient Lyon et Marseille à la même époque, ainsi qu'une ville administrative comme Versailles. (Ne parlons pas de ces villes de l'Ouest étudiées avec tant de talent par Jean Queniart, à une échelle malgré tout différente.)

Parmi les autres difficultés que M. Marion allait rencontrer, il y avait le problème posé par les diverses catégories socio-professionnelles des décédés. La grille établie pour le classement de ces diverses catégories, s'inspire, comme il est normal, du livre de Daumard et Furet. Là où nous ne suivons plus l'auteur, c'est dans la manière dont il classe la haute noblesse administrative, la noblesse de parlement et la noblesse « officier », dans la même catégorie que la vieille noblesse, alors que souvent ces familles, récemment anoblies, sont encore bien proches de leurs cousins robins restés, eux, dans le Tiers-État. L'auteur a d'ailleurs bien senti lui-même la difficulté, puisqu'il regroupe ensemble, p. 176-184, « noblesse, robe et talents». Là où nous suivons encore moins M. Marion, c'est à propos de son classement du clergé. Une catégorie lui a été suggérée par le rapporteur de thèse et le préfacier : haut clergé régulier. Mais tous les exemples qu'il nous donne de représentants de cette catégorie, montrent à l'évidence qu'il s'agit en fait, de prêtres séculiers, pourvus d'une abbaye régulière, mais en commende. Il convient donc de supprimer cette catégorie, et d'en replacer les représentants, selon les cas, parmi le haut clergé séculier, le bas clergé, ou le bas clergé professeur. D'ailleurs, s'il restait un doute, il suffirait de reprendre la titulature de tous ces ecclésiastiques, pour se rendre compte de ce qu'aucun d'entre eux n'est pourvu d'une abbaye parisienne ; on pourrait également reprendre la liste de toutes les abbayes situées dans la capitale, et l'on s'apercevrait alors qu'elles sont toutes en commende et qu'aucune n'a d'abbé régulier, à l'exception de Sainte-Geneviève-au-Mont, pourvue d'un abbé triennal...

Ceci posé, et l'auteur nous excusera de le faire avec autant de brutalité, il convient de rappeler le plan de cet ouvrage si plein d'enseignements. Une première partie nous montre le livre à Paris, d'abord les gens du livre, et ensuite les diverses bibliothèques ouvertes au public dans la capitale. La deuxième partie nous présente : la source, nous dit comment elle a été choisie, quel est son contexte, quelle est sa représentativité. La troisième partie replace le livre dans la société parisienne. La dernière : du livre à la lecture, décrit un certain nombre de livres, étudie également les titres les plus fréquemment rencontrés. Parmi ceux-ci, vient d'abord la Bible, représentée à plus de 40 % par la traduction de Silvestre de Sacy ; mais aussi, bien placés dans le palmarès, on trouve les grands dictionnaires : Moreri, Trévoux, Bayle (celui de Furetière est moins lu) ; au hasard de la liste, relevons encore les Mémoires de Sully, le Catéchisme de Montpellier, Don Quichotte, etc. Mais les Essais de Montaigne, les Fables de La Fontaine, etc., ne viennent que loin derrière ! Le dernier chapitre : lecture et société, étudie ce que lisaient les personnes dont on a retrouvé les inventaires après décès : comment diable étaient composées ces bibliothèques.

Dans les annexes, l'auteur reproduit neuf échantillons d'inventaires.