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Qu'est-ce qu'un livre ?

Yvonne Johannot

En tant qu'objet, le livre a une caractéristique spécifique : voici près de deux mille ans qu'il a conservé exactement la même forme : ce parallélépipède dont les côtés sont restés dans un rapport stable - pour l'essentiel de la production -, rapport qui se situe entre o,6 et 0,7, soit une proportion avoisinant celle du nombre d'or (0,618).

Ce même parallélipipède se retrouve dans les textes manuscrits figurant sur les rouleaux (volumen) qui, contrairement à ce que l'on pense généralement, se déroulaient de gauche à droite : l'écriture y formait donc de larges colonnes qui se succédaient en formant sur le papyrus un tracé que l'on peut comparer à nos pages.

Mais le livre n'est pas seulement un objet. Il est le lieu de la matérialisation de la pensée, non pas le seul, mais un lieu privilégié dans notre culture. Que la pensée, ce produit spécifiquement humain - et spécifiquement immatériel - trouve une demeure en un lieu qui la transforme en une matérialité que nos sens de la vue et du toucher peuvent alors appréhender, lui assurant ainsi une certaine réalité, peut bien suffire à expliquer pourquoi le livre est paré d'un tel prestige.

On pourrait suggérer que, des briques d'argile constituant la bibliothèque d'Assurbanipal aux livres tels que nous les connaissons aujourd'hui, il n'y a pas de différence fondamentale dans la forme que prend cette occupation de l'espace par la chose écrite. Elle a joué un rôle considérable dans la symbolique du livre, amplifié par le fait que le livre, en tant que collection, constitue un véritable mur : celui de nos bibliothèques. Il est donc bien vécu comme un matériau de construction : un pavé avec lequel on construit une demeure, celle de la pensée. Il s'agit bien, dans l'imaginaire, d'une architecture qui, non seulement enserre dans un espace contraignant tout l'impalpable de la pensée, jouant un rôle éminemment rassurant par rapport à l'immatérialité de celle-ci, mais encore lui assure une permanence qui lui permet de défier le temps, donc la mort.

Les qualités dont le livre est paré, dans la culture judéo-chrétienne, sont en ce sens d'essence divine : il assure l'immortalité de la pensée.

Par un curieux transfert, le livre fut vécu, dans sa matérialité, comme témoignant de l'immortalité de Dieu et de sa Parole, en même temps que renfermant le Savoir, don de Dieu, donc intangible. On sait que les premiers codex datent des débuts de l'ère chrétienne. Bien qu'ils fussent délicats à réaliser en papyrus, on en a retrouvé contenant les textes de certains évangiles et d'épitres en grec des IIe et IIIe siècles ap. J.-C. ; il semble bien que les premiers écrits chrétiens aient préféré la forme du codex à celle du rouleau, alors que toute la littérature païenne et hébraïque de l'époque fut sur rouleau. Ce dernier disparut à peu près complètement à partir du IVe siècle.

Entre les Tables de la Loi, la Bible des chrétiens et les différentes parties du Nouveau Testament s'affirme donc très tôt une parenté de forme qui ne peut être le fait du hasard.

Le texte était sacré. L'objet qui le contenait fut sacré aussi. Et contribua à sacraliser tout texte qui prit place dans un objet de même forme.

Le livre en tant qu'objet - et c'est pourquoi sa forme ne nous paraît pas indifférente - est l'héritier de tout un passé culturel qu'il symbolise à nos yeux. Ce statut symbolique est d'autant plus pregnant qu'il a été pendant des siècles le seul qui pût nous garantir que notre pensée logique survivrait à notre propre corps. On imagine l'importance considérable d'une telle assurance qui, même si elle est illusoire dans la réalité (ou peut-être parce qu'elle est illusoire), prend dans l'imaginaire l'image de l'ultime sécurité. Il y a plus : la certitude que le Savoir peut être saisi quelque part, qu'il a des limites contraignantes - limites spatiales et matérielles, celles du livre - est en même temps une garantie de pouvoir se l'approprier - tout au moins virtuellement - dans sa totalité.

C'est bien ainsi que le livre fut vécu à la Renaissance. Rappelons la remarque, au XVIe siècle, du supérieur du Père Scheiner, professeur à Ingolstadt, qui prétendait avoir vu les taches solaires : « J'ai lu plusieurs fois mon Aristote entier, et je puis vous assurer que je n'ai rien lu de semblable »; cette réponse est très caractéristique d'une attitude mentale par rapport au savoir, générale à l'époque, où texte et livre, mêlés dans un même imaginaire, reproduisaient une symbolique que vinrent heurter les tentatives d'appréhension d'une réalité qui se situerait ailleurs que dans des pages écrites.

C'est bien un symbolisme héritier de cette conception du livre que transmettent les études littéraires telles qu'elles sont conçues dans nos facultés de lettres. C'est lui aussi que l'on retrouve dans la rédaction des thèses universitaires où la citation a doublement valeur de preuve : preuve que l'auteur connaît ses « classiques », preuve aussi que ce qu'il dit est juste puisque des auteurs chevronnés et édités - chevronnés parce qu'édités ? - l'ont dit avant lui.

C'est probablement à ce niveau qu'il faut poser les questions relatives à la concurrence entre l'audio-visuel et le livre, et même entre le livre et le poche.

L'audio-visuel est une autre appréhension de la réalité, capable de prendre en compte ce dont le livre est congénitalement incapable : le son, le mouvement. Il menace le livre, dans la mesure où il s'inscrit en faux contre sa prétention à contenir le savoir et la représentation du monde. Il menace en même temps la sécurité de ceux qui estiment détenir ce savoir, qui n'a plus aujourd'hui de limites - ni dans le temps ni dans l'espace.

Et le poche ? Il a été étudié en tant que collections de livres bon marché donc à la portée de tous; en tant que possibilité offerte à tous de se procurer les textes importants de notre culture. Mais aucune de ces études ne peut être satisfaisante si elle ne tient compte que de l'aspect commercial de la vente de petits livres peu onéreux, de médiocre qualité, tirés à un nombre relativement important d'exemplaires. De telles catégories de livres ont existé dès l'aube de l'imprimerie - et même avant, si l'on pense au commerce de la xylographie, ou à la copie des textes faits par les étudiants à partir du XIIe siècle et contrôlée par l'Université.

Le poche ne peut être considéré comme un objet à part - pas tout à fait un livre - que si l'on prend en compte son statut symbolique. Parce qu'il a gardé la forme du livre, il ne se prétend pas en rupture avec lui, il reste le lieu de la chose écrite, gardant même contenu que le livre plus prestigieux. Mais alors où se situe la différence ? Car il y en a une. Dévalorisé par rapport au livre dans sa valeur d'échange, dévalorisé aussi en tant qu'occupant un espace plus restreint (c'est toujours - symboliquement au moins - un petit livre), il minimise l'importance de son contenu; il n'est plus vécu comme incarnant un savoir (au sens anthropomorphique du terme) intangible, délimité et saisissable, matériellement et intellectuellement parlant, mais comme un aspect d'une réalité mouvante, vivante, insaisissable, et donc insécure. Le poche symbolise un autre rapport à la culture; à certains égards, il prend en charge la révolution épistémologique que nous vivons. Avec beaucoup de retard - mais sur le plan symbolique, les évolutions sont toujours très lentes -, il se fait humble par rapport aux multiples éléments de la connaissance issus aussi bien des laboratoires scientifiques que d'une appréhension du monde où le corps et les sens revendiquent une place que le livre et la culture livresque leur ont refusée pendant des siècles. En même temps, parce qu'il reste le lieu privilégié de la chose écrite et des opérations logiques qu'elle autorise, il conserve néanmoins du livre dont il est issu un certain prestige, un certain anthropomorphisme qui continue à en faire un objet à part, vécu comme un rendez-vous avec un auteur; vécu par l'auteur comme une partie de lui-même, comme son propre cerveau, et par le lecteur comme le lieu d'un investissement personnel, solitaire, unique en quelque sorte, puisqu'en se l'appropriant, le lecteur ajoute ce qu'il contient à tout un substrat fait de sensibilité et de connaissances individuelles qui ne provoquent pas chez tous les mêmes réactions.

Les aléas, sur le plan commercial, de la vente du poche ne sont pas significatifs à ce niveau. Ce qu'il faut souligner, c'est que son « histoire » - si on la fait débuter en France en 1953, date de la création du « Livre de poche », date absolument aléatoire puisque des collections ayant le même profil avaient existé bien avant, dont certaines figurent au « Catalogue des livres au format de poche » - n'a pas été celle prévue par les éditeurs. Le poche n'a jamais été un instrument de culture populaire, sa vente en dehors des librairies a toujours été très faible. Il est acheté essentiellement par un public d'étudiants et d'intellectuels.

Mais ce qui nous paraît significatif, par contre, c'est qu'il a été un intermédiaire entre le livre tel qu'il se présentait dans la catégorie restreinte de la population lisant du xixe siècle et ce qu'il devient aujourd'hui dans une économie de marché qui veut une marchandise rapidement fabriquée, rapidement consommée et rentable. Regardons la devanture des librairies : la majorité de la production non seulement littéraire mais aussi scientifique n'a-t-elle pas adopté le brochage, la couverture pelliculée, en quadrichromie ? Ne se présente-t-elle pas à plat, pour autant que la surface disponible le permet, comme seuls les poches se présentaient auparavant ? La qualité de la présentation et du papier ne se dégrade-t-elle pas ?

Le poche a beaucoup augmenté depuis le début de 1977, c'est-à-dire depuis qu'il en a légalement l'autorisation. Il comprend aujourd'hui de très nombreux inédits. Sa commercialisation pose toutes les questions de marketing que pose l'édition traditionnelle : rotation des stocks, publicité, droits d'auteurs, etc.

Tout se passe comme si livre et poche se rapprochaient dans leur présentation mais plus encore dans la conception même que les générations actuelles se font du livre, comme si le poche avait ouvert la voie à une modification du statut symbolique de celui-ci, entraînant l'ensemble de la production livresque dans son sillage.

Il nous semble donc justifié de prétendre que c'est bien au niveau du rapport à la culture, au savoir et aux outils utilisés par eux que se pose l'étude du poche.

  1.  (retour)↑  JOHANNOT (Yvonne). - Quand le livre devient poche. - Grenoble : Presses universitaires, 1978.
  2.  (retour)↑  JOHANNOT (Yvonne). - Quand le livre devient poche. - Grenoble : Presses universitaires, 1978.