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Réflexions sur l'intégration et l'animation des bibliothèques publiques

Brigitte Richter

Noë Richter

Restées pendant longtemps au rang des institutions marginales, les bibliothèques publiques françaises tendent à s'enraciner de plus en plus solidement dans la vie des collectivités qu'elles desservent. Amorcée vers 1936 par les pionniers de la lecture publique, cette évolution d'abord très lente a été précipitée par l'avènement d'une société de loisirs qui a provoqué, à tous les niveaux de la vie politique et sociale, une prise de conscience de la nécessité de l'action culturelle et de la responsabilité des collectivités publiques dans ce domaine. Attirés d'abord par les aspects les plus spectaculaires de cette action, ceux qui s'exprimaient dans les réalités nouvelles des maisons de la culture et de la décentralisation théâtrale, les élus locaux n'ont découvert que tardivement le rôle que la bibliothèque moderne et le livre pouvaient y jouer. Les efforts convergents des bibliothécaires sur le terrain, de la Direction des bibliothèques et de municipalités éclairées ont peu à peu modifié l'image de la bibliothèque traditionnelle et favorisé son intégration à la collectivité locale. Cette intégration s'est traduite par une participation plus active de la bibliothèque et de son personnel à la vie administrative et aux actions entreprises dans le domaine de la formation et dans celui de la promotion culturelle. Cette participation se manifeste sur plusieurs plans. On verra successivement ce que peuvent être la place, l'attitude et le rôle du bibliothécaire et de son équipe dans l'action éducative, dans l'action culturelle et on terminera par une réflexion d'un caractère plus prospectif sur l'action que la bibliothèque publique peut entreprendre envers ceux qui ne se sentent pas concernés par l'action culturelle, ceux que les gens de théâtre désignent depuis mai 1968 par l'expression de « non-public » et qui sont pour les bibliothèques des « non-lecteurs ».

L'intégration à la vie politique et administrative

Responsable d'une bibliothèque municipale ou d'une bibliothèque centrale de prêt, le bibliothécaire agit dans une collectivité déterminée, fortement typée, qui a un passé, des traditions, des usages, un style qu'il devra savoir considérer avec sympathie et respecter. Sa connaissance des règles et des usages administratifs l'aidera à établir des relations qui maintiendront son activité toujours ouverte aux apports collectifs et lui apporteront une meilleure connaissance du milieu et du public qu'il a à desservir. Il établira d'abord le contact avec les élus politiques (maires, conseillers municipaux, conseillers généraux) qui ont la responsabilité directe des choix qui orientent le développement de la collectivité. La bibliothèque centrale de prêt (BCP) devra aussi établir des contacts avec certains députés qui peuvent intervenir, en cas de besoin, auprès de l'administration centrale et avec les conseillers généraux qui peuvent soutenir son action en l'aidant à implanter ses dépôts et en lui facilitant l'obtention de subventions. La BCP cultivera aussi ses relations avec les maires des communes-qu'elle dessert. Elle manifestera son existence également auprès des responsables des grandes administrations qui gèrent les services avec lesquels elle sera amenée à travailler : préfecture, rectorat, inspection académique. Outre les visites de courtoisie, le bibliothécaire se manifestera dans les comités consultatifs, dont il est membre de droit, et dans les entrevues qu'il suscitera pour toutes les affaires d'une certaine importance. Le calendrier et les péripéties de l'activité municipale (préparation des budgets, création de postes, recrutement, incidents divers) multiplieront les contacts aux différents échelons de l'administration. La BCP est certes moins imbriquée dans la vie administrative et politique du département, mais l'implantation de dépôts ou d'annexes pose parfois des problèmes qui doivent être résolus avec l'aide des élus et des services du département.

Sur un plan plus général, celui de la vie sociale, le bibliothécaire pratiquera une politique de présence. Il se montrera à toutes les manifestations publiques, même si elles lui paraissent n'avoir que valeur de mondanités : inaugurations, concerts, représentations théâtrales. Il s'y rendra autant pour voir et s'informer que pour être vu.

Les relations avec le personnel politique et les services administratifs ont un caractère ponctuel. Celles que le bibliothécaire établira avec les services éducatifs, documentaires et culturels (services régionaux et départementaux de la jeunesse et des sports, archives, musées, théâtres, bibliothèques et services de documentation) prendront un caractère plus organisé et seront plus suivies. Elles prendront d'abord l'aspect d'un échange d'informations. Le bibliothécaire diffusera dans son public celles qu'il recevra de ces services (programmes et affiches de théâtre, de concert, de cinéma, de musée, etc.) Il demandera à ces organismes de diffuser en échange le matériel d'information créé par la bibliothèque. Il sera parfois sollicité de participer à des réunions d'information ou à des groupes de travail organisés par ces services. Ce seront autant d'occasions de manifester sous une forme positive la présence de sa bibliothèque.

L'intégration à l'action éducative

L'insertion de bibliothèques dans le système éducatif est un phénomène permanent. On connaît la naissance et le déclin des bibliothèques scolaires. Après avoir créé des bibliothèques de type traditionnel, les établissements secondaires développent aujourd'hui des centres de documentation et d'information (CDI) que l'esprit nouveau de la pédagogie semble promettre à un avenir plus brillant. Mais l'intervention de la bibliothèque publique dans l'action éducative est un phénomène beaucoup plus récent. Depuis 1945, les bibliothèques publiques ont multiplié, les sections pour enfants. Les bibliothèques municipales font souvent des dépôts dans les écoles, relayant ainsi la vieille bibliothèque scolaire, et la desserte du réseau scolaire par les bibliobus de prêt direct des bibliothèques centrales de prêt a été organisée au niveau central depuis 1969. Plus développées que celles des écoles, les collections documentaires de la bibliothèque publique sont un auxiliaire précieux pour l'enseignant. Mais l'ensemble du fonds de lecture a un rôle important dans la formation de la sensibilité, de l'intelligence, de la personnalité de l'enfant. Or c'est évidemment là que la responsabilité du milieu familial est déterminante. Aussi la bibliothèque pour enfants doit-elle également prendre en compte l'information des parents. L'enfant doit acquérir très tôt l'habitude du livre. La famille est le cadre privilégié où les habitudes fondamentales, bonnes ou mauvaises, sont prises. L'enfant acquiert d'abord la parole avant la capacité de lire et d'écrire. Son premier contact avec les autres se fait par le langage dans le cadre de la famille. Ce mode de communication est la première approche de la lecture et s'appuie au départ sur l'image et l'écoute. L'heure du conte prépare les tout-petits à l'écoute et au dialogue en développant leur mémoire auditive et en leur permettant l'acquisition d'un langage adapté à leur niveau de compréhension. Dans cette initiation progressive au livre, le jeu domine et l'enfant apprend sans s'en douter. A ce niveau le rôle des parents est primordial, et l'apprentissage de l'enfant ne peut être dissocié de celui de ses parents. Sans qu'il y ait pour autant communauté ou identité d'expérience, il doit y avoir échange. Le livre entre souvent dans la famille par l'intermédiaire de l'enfant. Aussi la bibliothèque doit-elle essayer d'informer les parents sur les livres proposés à leurs enfants. Les moyens de cette information sont les expositions, les tables rondes dans les locaux de la bibliothèque et les interventions ponctuelles dans le cadre des associations familiales.

De l'apprentissage du livre dans la famille et à l'école maternelle, l'enfant passe brutalement à l'apprentissage de la lecture sous son aspect le plus contraignant : déchinrage, apprentissage du vocabulaire, connaissance de l'orthographe et de la grammaire. Il va découvrir la lecture visuelle, intériorisée, plus adaptée à son rythme propre. Cette lecture ne doit pas être coupée de l'expérience de l'enfant : il devra savoir très tôt que l'on se réfère au livre pour théoriser, synthétiser et enrichir l'expérience vivante. Il faut savoir dépasser les critiques portées sur l'école traditionnelle qui serait responsable de tous les dégoûts que bon nombre d'adultes éprouvent devant le livre et bien prendre conscience du fait que l'apprentissage de la lecture se fait tout au long de la scolarité primaire. De la découverte de l'objet-livre avec lequel on joue, jusqu'à l'utilisation pratique et intellectuelle de son contenu, il y a des années de travail minutieux et patient que la bibliothèque ne peut ignorer. C'est à l'école que se trouve le plus grand potentiel de lecteurs. C'est pourquoi la bibliothèque publique doit collaborer avec les enseignants, non seulement en leur offrant les documents dont ils ont besoin, mais en s'efforçant d'être présente dans leur formation, en travaillant avec les écoles normales, en intervenant dans les actions de recyclage et en établissant des relations de travail avec les inspecteurs départementaux de l'éducation nationale et les conseillers pédagogiques. Les thèmes de réflexion que la bibliothèque peut proposer sont variés : lecture et communication orale, lecture silencieuse et rythmes individuels, lecture à haute voix, lecture et recherche personnelle, rapports du texte écrit avec les autres moyens d'expression (dessin, cinéma, musique), montages et animation autour d'un texte. Le tiers-temps pédagogique crée des moments particulièrement favorables qui permettent au livre de pénétrer l'expérience pratique. Les activités d'éveil lui donnent une dimension nouvelle qui aide l'enfant à acquérir la maturité intellectuelle et lui donne surtout une plus grande autonomie dans sa manière de travailler, d'apprendre et de progresser.

L'intégration à l'action culturelle

Lorsque le centralisme révolutionnaire eut accentué le déclin des particularismes ocaux et des cultures régionales, l'idée fut exprimée qu'il fallait faire participer tous les citoyens à un système de valeurs et de connaissances considérées comme un patrimoine national ou universel commun. De cette idée est sorti le système éducatif du xixe siècle qui s'étendit progressivement à toutes les classes sociales. Une lente prise de conscience des limites d'une école publique qui tendait avant tout à encadrer, à conditionner et à maintenir la stratification sociale en ne concédant aux couches populaires que les techniques élémentaires de la lecture, de l'écriture et du calcul et les rudiments d'une culture nécessaires à son adaptation aux réalités économiques, a suscité, dès le dernier tiers du siècle dernier, le développement de tout un ensemble d'œuvres post- et péri-scolaires qui démocratisèrent l'accès au savoir et à la culture. Mais les transformations rapides des données économiques et sociales après la seconde guerre mondiale ont engendré un déséquilibre permanent au niveau des individus. L'urbanisation accélérée, les conditions nouvelles de l'habitat, la pression des moyens d'information de masse, la concentration rapide des entreprises ont fait éclater les groupes naturels et sociaux traditionnels, déshumanisé le travail en réduisant la marge d'initiative de chacun et en diluant les responsabilités individuelles. Les risques d'isolement et d'inadaptation de l'individu ont été ainsi multipliés. C'est alors que, dans les milieux de l'éducation populaire, l'idée et les réalités de l'animation socio-culturelle sont apparues et se sont affirmées au cours des années 60 comme une compensation aux frustations ressenties par les individus et un rééquilibrage au niveau de l'ensemble de la société. L'action éducative et culturelle consacrée jusque-là exclusivement à la transmission des valeurs intellectuelles et culturelles a commencé à s'interroger sur la réceptivité des individus à cet héritage, sur les obstacles et les freins qui empêchaient leur accès à ces valeurs et leur participation à la jouissance du patrimoine. C'est alors que, à côté de l'éducateur dispensateur du savoir, est apparu l'animateur. Contrairement à l'éducateur qui, au delà du niveau élémentaire est toujours un spécialiste, l'animateur n'a pas de domaine d'activité spécialement défini. L'animation socio-culturelle est un nouveau style de conduite des groupes en situation de formation, caractérisé essentiellement par l'atténuation ou la disparition des méthodes autoritaires traditionnelles et par la mise en œuvre de méthodes non-directives et de méthodes actives. Elle intervient aujourd'hui dans tous les secteurs et à tous les niveaux, à l'école primaire comme dans les actions de recyclage des cadres supérieurs de l'administration et de l'industrie. Elle agit au niveau des individus, les aide à prendre conscience de leurs blocages sur les plans corporel, intellectuel et affectif et leur facilite ainsi la recherche d'une expression personnelle plus libre. Elle crée par ces moyens les conditions d'un meilleur épanouissement intérieur, rétablit la communication entre les individus, fait retrouver l'esprit d'initiative et le sens des responsabilités et ouvre la voie à une participation sociale équilibrée. L'animation procède d'une réaction contre la sclérose de l'institution éducative, et les animateurs tendent à se définir par opposition aux éducateurs traditionnels. On ne peut cependant prendre en compte une telle définition et il est permis de ne voir dans une telle opposition qu'un moment dialectique dans l'évolution d'une fonction sociale permanente. On voit mal en effet à quoi les méthodes de l'animation peuvent s'appliquer sinon précisément à un système de transmission des connaissances et des valeurs de culture qui est la condition même de la continuité des groupes. Nous retrouvons là la mission fondamentale de la bibliothèque publique, mission assurée par la fonction de conservation. De fait, il est impossible, dans la vie des bibliothèques, de dissocier les deux aspects de l'action culturelle, éducation et animation. Dans les bibliothèques où existe un service d'animation, celui-ci organise à la fois des activités qui mettent en valeur le patrimoine intellectuel et artistique (expositions) et des activités qui font davantage appel à la participation et qui invitent à l'expression personnelle des usagers.

Il importe ici de définir avec précision le domaine couvert par l'animation dans les bibliothèques publiques. Si l'on se réfère au stéréotype de la bibliothèque figée dans sa fonction de conservation, à celui de la bibliothèque orientée vers la seule érudition, à celui de la bibliothèque demeurée au stade élémentaire de la communication des livres, on sera tenté de qualifier d'animation toute initiative tendant à sortir ces bibliothèques de leur léthargie ou de leur routine. Il est bien vrai que « animer », c'est donner la vie. C'est ainsi qu'on a pu parler d'une animation bibliothéconomique qui englobe toutes les techniques de la publicité, de l'accueil, de l'information, du conseil et de l'aide au lecteur. L'extension du terme à un domaine aussi large est un facteur négatif dans l'intégration des bibliothèques. Prenant pour référence une situation aujourd'hui dépassée, celle de bibliothèques qui se situent en deça de toute organisation bibliothéconomique, elle est fondamentalement passéiste et rétrograde et ne peut que nuire au développement de l'action culturelle par le livre. Elle dévie en effet l'animation de son objectif qui est de créer les conditions de la diffusion la plus large possible des valeurs créées par la société et de la participation de tous les individus à ces valeurs. L'animation bibliothéconomique, que l'on a parfois nommée animation interne, est certes une réalité. Mais elle s'inscrit dans le cadre de l'organisation d'une bibliothèque moderne, c'est-à-dire de la bibliothéconomie pure. En faire un élément de l'animation est une erreur dans la mesure où elle détourne le bibliothécaire de la véritable animation et l'enferme dans un bibliocentrisme où la bibliothèque cesse d'être un simple moyen de l'action culturelle pour devenir une fin en soi. Cette erreur rendra difficile, sinon impossible, le dialogue avec les services voués à l'animation et avec les animateurs professionnels, et par conséquent l'intégration du livre et de la lecture à l'action culturelle locale. La confusion courante entre la bibliothéconomie et l'animation trahit le retard des bibliothèques dans la division du travail et dans la spécialisation des fonctions, retard essentiellement dû à l'insuffisance numérique et qualitative du personnel et à une formation qui ne fait peut-être pas une place suffisante à l'aspect social de l'activité du bibliothécaire.

Ainsi comprise et allégée de toutes les activités qui concourent à la bonne organisation d'un service public au service du public, l'animation des bibliothèques présentera des aspects très différents selon le caractère de l'établissement où elle sera pratiquée, mais elle conservera toujours une caractéristique commune : elle sert, plus ou moins directement, les objectifs de la bibliothèque, c'est-à-dire la promotion du livre et de la lecture; elle prend nécessairement le livre comme centre d'intérêt, c'est-à-dire qu'elle part du livre ou qu'elle conduit au livre.

Une bibliothèque vouée à la conservation du patrimoine mais soucieuse cependant de le mettre en valeur et de faire participer la collectivité au système de valeurs véhiculées par les œuvres et les documents qu'elle a la charge de conserver, aura essentiellement recours aux expositions. C'est une pratique ancienne, attestée dans les bibliothèques et dans les archives dès le XIXe siècle, et qui rapproche leur activité de celle des musées. Le caractère permanent que ces expositions ont longtemps gardé illustre parfaitement l'aspect muséologique de l'activité des bibliothèques de conservation. Mais l'expérience a montré le danger de ce type d'exposition pour la conservation des documents écrits, et une circulaire ministérielle du 27 février 1922 a interdit l'exposition permanente des ouvrages précieux dans les bibliothèques municipales. Les expositions permanentes se sont cependant perpétuées dans quelques rares musées du livre, dans les « salles du trésor » spécialement aménagées de quelques bibliothèques et dans des musées d'archives. Dans la plupart des bibliothèques de conservation, les expositions permanentes ont fait place à des expositions temporaires. Prenant pour prétexte un événement local, national ou international, elles sont l'occasion de montrer à un public dont la réceptivité aura été préparée par une publicité dont la bibliothèque bénéficiera, les fonds rares et précieux et de rompre par là le monopole de jouissance qui a été et qui reste dans une large mesure celui de rares privilégiés. C'est ce que fait la Bibliothèque Nationale avec ses programmes d'expositions. Celles-ci permettent à l'institution d'affirmer sa vocation nationale et internationale. Certaines d'entre elles ont en effet été prêtées à l'étranger et le service des expositions de la Bibliothèque Nationale a monté, avec une partie des documents exposés, des expositions circulantes plus légères qui ont été utilisées pour l'animation des autres bibliothèques. La plupart des bibliothèques municipales qui conservent des fonds précieux montrent de la même façon leurs plus belles pièces. Toutes ces expositions sont des expositions de prestige qui ont pour cadre les bibliothèques centrales et dont le rayonnement s'étend sur l'ensemble de la collectivité, voire de la région.

La participation aux valeurs intellectuelles et culturelles ne peut évidemment être le seul fait de ces expositions de prestige qui ont un caractère exceptionnel et qui restent localisées dans les grandes bibliothèques où la tradition conservatrice est vivace. Beaucoup plus nombreuses sont les expositions de caractère artistique et didactique réalisées avec des documents moins rares et moins précieux. Le matériau qu'elles utilisent permet de les monter dans les bibliothèques de tous les niveaux, bibliothèques centrales, succursales ou annexes. Leur importance et leur fréquence devront être soigneusement mesurées aux moyens de la bibliothèque : ressources financières, matériel disponible, locaux et surtout personnel. Il faut éviter surtout que ces expositions n'aient un caractère gratuit et ne traduisent la volonté de paraître de la bibliothèque, qui en ferait un moyen publicitaire. C'en est un, assurément, et il est utilisé comme tel par toutes les bibliothèques en période de « décollage » et qui se sentent encore isolées et en marge de la vie collective. Mais cette situation marginale est tôt ou tard dépassée et une telle utilisation de l'exposition risque fort d'engendrer les mêmes maux que tous les moyens publicitaires, c'est-à-dire la saturation du public, qui va à l'encontre du but recherché. Les expositions doivent au contraire s'insérer dans la vie collective locale dont le bibliothécaire suivra attentivement l'actualité.

On peut s'interroger sur la portée de ces expositions, sur l'importance de leur fréquentation et sur la qualité de leur public. Aucune étude d'ensemble n'a été faite sur le sujet. On peut toutefois avancer que les expositions de prestige ne touchent qu'un public peu important. Au contraire des musées, la Bibliothèque Nationale n'est pas en effet une institution largement ouverte sur la rue. Le caractère dissuasif de l'accueil et la perception d'un droit d'entrée relativement élevé aux expositions réservent la participation à un public sélectionné. On ferait sans doute des constats analogues au sujet des manifestations de même qualité organisées par les grandes bibliothèques de province. Les expositions documentaires et artistiques attirent sans doute un public plus motivé et plus divers. Elles s'inscrivent plus nettement dans les activités d'éducation permanente à laquelle les bibliothèques publiques ont une vocation ancienne, inscrite déjà dans la tradition des bibliothèques populaires. Les bibliothèques publiques ont vu se transformer insensiblement depuis une vingtaine d'années l'esprit dans lequel elles concevaient leur action éducative. A côté des manifestations traditionnelles, et parfois mondaines, où la participation du visiteur et de l'auditeur reste passive (expositions, conférences, signatures de livres), elles ont développé des activités d'un type nouveau (veillées littéraires, clubs de lecture, auditions de disques) où le message porté par le document est recréé par celui qui le reçoit et devient le point de départ d'un échange d'impressions, d'expériences et d'idées avec les autres participants et avec l'animateur. C'est évidemment dans les sections pour enfants des bibliothèques publiques que l'animation socio-culturelle a pris le plus d'ampleur. Les bibliothèques pour enfants ont assimilé les apports de la pensée pédagogique et mis en œuvre la pédagogie de groupe et la non-directivité. La lecture collective a été pratiquée à la bibliothèque de l'Heure joyeuse dès sa création (1924) et l'heure du conte a été rapidement imitée dans toutes les bibliothèques qui se sont créées depuis. Cette activité a été le point de départ d'une très grande variété de formules d'animation. Les jeunes lecteurs commencent par échanger leurs impressions sur l'histoire contée et l'incitation discrète de la conteuse peut les amener à réunir une documentation en rapport avec le thème du livre et à l'organiser en petites expositions. Silencieuse ou collective, la lecture aide l'enfant à communiquer avec les autres et peut libérer des formes d'expression originales : l'enfant jouera l'histoire, la mimera, la dessinera, la peindra, la réécrira, en fera un poème. C'est ainsi que se créent dans les bibliothèques les plus vivantes des sortes de clubs où l'enfant trouve le matériel nécessaire à son activité créatrice et un milieu favorable à son épanouissement : clubs de poésie, de théâtre, de marionnettes, de chant, cercles davantage orientés vers l'activité documentaire, ateliers d'imprimerie, de peinture, etc. Ce type d'animation a gagné récemment le secteur commercial et des libraires spécialisés dans la littérature enfantine ont créé dans leurs magasins des ateliers de lecture où leur jeune clientèle peut non seulement s'initier à la lecture mais aussi satisfaire son goût et son besoin de créer. L'animation d'une bibliothèque publique ferait peser sur elle une lourde charge en mobilisant une partie importante de son personnel et en imposant l'achat d'équipements coûteux (panneaux, vitrines, matériel_d'impression, petit outillage), si elle ne pouvait compter que sur ses propres ressources. Elle a donc intérêt à rechercher des formes de coopération qui allègeront cette charge. Les activités d'animation de la lecture publique rejoignent en partie celles des associations, des maisons de jeunes, des centres socio-culturels, des foyers urbains ou ruraux, des clubs du troisième âge. Le public auquel elles s'adressent est souvent un public commun à la bibliothèque et à ces organismes. La synchronisation, la coordination et la coopération qui s'établiront entre eux amélioreront la qualité et l'efficacité de leurs activités. Ces relations de travail prendront des aspects divers selon les circonstances et selon les moyens respectifs des partenaires. La bibliothèque, qui abritait par tradition les sociétés savantes, peut devenir aussi le support de l'activité des associations culturelles. Elle peut simplement les accueillir et leur prêter des salles de réunion, mais aussi leur apporter une aide matérielle pour des manifestations régulières ou occasionnelles en leur prêtant ses équipements ou en mettant un secrétariat à leur disposition. A l'inverse, la bibliothèque pourra utiliser les équipements techniques des autres organismes (imprimerie, ateliers spécialisés) pour ses propres activités. Bibliothèque, associations, centres culturels se feront une publicité réciproque, et le bibliothécaire saisira toutes les occasions de faire pénétrer le livre dans les autres cycles culturels. A chacune des manifestations organisées, la bibliothèque pourra garnir un présentoir ou quelques rayons de livres et de documents en rapport avec l'événement, publier un petit dépliant où elle proposera un choix raisonné de lectures. En déposant ces documents auprès de groupes motivés, la bibliothèque créera des relais pour ses activités spécifiques et œuvrera pour la promotion de la lecture en facilitant la formation de petites bibliothèques qu'elle aidera de ses conseils. La collaboration ainsi établie se traduira souvent sur le plan institutionnel : le bibliothécaire participera aux conseils de gestion des associations et des organismes culturels et il invitera les responsables de ceux-ci à siéger dans les comités consultatifs des bibliothèques municipales et des bibliothèques centrales de prêt.

Certaines bibliothèques sont allées plus loin encore dans la quête d'un nouveau public en nouant des relations avec les comités et les bibliothèques d'entreprises. A un certain niveau, les travailleurs des entreprises appartiennent à des milieux économiquement et culturellement défavorisés qui ne peuvent accéder au livre sans intermédiaire. La bibliothèque publique doit être informée de l'action de promotion culturelle qui existe dans le milieu industriel et, lorsqu'elle le peut, elle doit lui apporter son soutien, comme elle le fait à l'action culturelle locale. Des bibliothèques municipales et des bibliothèques centrales de prêt ont intégré des bibliothèques d'entreprises à leurs activités d'extension en y faisant des dépôts, en prêtant des expositions, en organisant des présentations de livres et des clubs de lecture et en aidant leurs responsables dans l'organisation technique des collections.

Le non-public

Avec ce dernier mode d'intervention, la bibliothèque touche les limites de son action auprès du public lisant et atteint le seuil du non-public. Les statistiques des bibliothèques qui se sont lancées dans l'action culturelle intégrée et dans l'animation traduisent un incontestable élargissement de leur clientèle. L'analyse sociologique du phénomène reste encore à faire. Si elle peut être faite, il est infiniment probable qu'elle montrera que les bibliothèques n'ont gagné qu'un public virtuel, c'est-à-dire un public de lecteurs qui avait toutes les qualités requises pour la fréquentation d'une bibliothèque, mais qui ne l'utilisait pas. L'intégration de la bibliothèque à la vie collective par l'action conjuguée de la publicité, de l'aide au lecteur et de l'animation a simplement levé les barrières qui empêchaient ces lecteurs de faire usage des ressources d'une bibliothèque jugée, à tort ou à raison, inaccessible et réservée à une élite. Mais elle n'a en rien contribué à supprimer les obstacles à la lecture. Ce public élargi reste encore une élite par rapport à une masse beaucoup plus importante de non-lecteurs. Dans un texte publié par l'Unesco et reproduit dans « L'Action culturelle dans la cité » (p. 136-14I), Francis Jeanson a fait une analyse aiguë du non-public de la culture. C'est celui qui a manqué l'instruction de base ou que ses conditions de vie empêchent de tirer parti de cette instruction. Ce sont aussi « les individus que leur condition sociale met en situation de culture, mais qui ne tirent pratiquement aucun profit de cet avantage, dans la mesure où ils se laissent mystifier par la commercialisation... d'une pseudo-culture répondant à leur propre choix de la facilité ». Il est facile de transposer dans le domaine du livre et de la lecture et tout bibliothécaire trouvera dans son expérience de quoi illustrer de façon concrète les propositions de Jeanson. A l'égard de ceux qui ne se sentent pas concernés par l'action culturelle, par les bibliothèques et par le livre, l'animation des bibliothèques est nécessairement sans objet.

On peut se demander ici si le problème est bien de la compétence des bibliothèques et s'il n'appelle pas la mise en œuvre de moyens et d'une stratégie comparables à ceux qui ont permis le recul de l'analphabétisme. On peut en discuter. Le débat est trop grave et trop important pour être abordé ici. On se contentera de constater deux faits : on parle beaucoup du non-public dans le milieu professionnel et certaines bibliothèques ont effectivement entrepris une action orientée vers les non-lecteurs. C'est à ce niveau seulement que le problème peut être utilement examiné aujourd'hui.

Auprès des non-lecteurs, la bibliothèque doit avoir un rôle provocateur et créer le besoin du livre, non pas comme un outil intellectuel, mais comme un support de dialogue entre les personnes et comme une aide indissociable des problèmes de la vie quotidienne. Le non-public est dispersé, ne se laisse convaincre par aucune action publicitaire et apparaît généralement comme un ensemble sans caractéristiques notables. Il se trouve pourtant regroupé, à certains moments, dans des structures obligatoires ou volontaires : activité professionnelle et associations diverses. La bibliothèque devra être attentive à la vie et à l'activité de ces collectivités. Sans s'imposer à elles, elle doit être prête à intervenir après avoir fait connaître les services qu'elle peut rendre. Chaque animation sera un cas particulier et adaptera ses méthodes à chaque situation. Le meilleur contact est le dépôt de livres, puisque ce public n'ira jamais de lui-même jusqu'à la bibliothèque. Sous ce prétexte, la bibliothèque rencontrera les responsables des collectivités dont elle essaiera de faire des collaborateurs. Ceux-ci lui feront connaître les besoins du public et prépareront celui-ci à une animation qu'ils pourront ensuite prolonger en la prenant en charge totalement. Le rôle de la bibliothèque est donc un rôle d'impulsion : elle cherchera à créer des relais humains pour assurer des activités autour du livre. Ces activités pourront être les mêmes que celles qui sont organisées dans les locaux de la bibliothèque. Elles seront cependant adaptées à un milieu déterminé, connu à l'avance grâce à un médiateur issu de ce milieu.

La première approche du livre n'est pas une approche intellectuelle, mais une approche sensible. Or tout individu possède une sensibilité, mais ce qui manque à beaucoup, c'est le langage permettant d'exprimer cette sensibilité, et les conditions favorables au dialogue. La lecture d'un texte à haute voix à un groupe d'auditeurs a l'avantage de mettre chacun en contact direct avec l'écrit. La discussion qui suivra la lecture partira de ce qui a été ressenti par chacun et mettra l'accent sur la différence ou la ressemblance des expériences vécues par les auditeurs ; elle mettra aussi en valeur les différentes manières de comprendre un texte. C'est la forme la plus simple de la veillée-lecture qui aboutit à une sorte de lecture collective de l'œuvre. Les livres seront choisis en rapport avec les préoccupations du public pour être plus facilement reliés à leur vie quotidienne, réelle ou imaginaire. Le livre a en effet à la fois une fonction d'intégration et de participation à la vie de tous les jours, et en même temps une fonction de distanciation, c'est-à-dire de rupture provisoire avec les contraintes quotidiennes. Pour élargir le champ de la curiosité, on pourra faire des lectures-montages utilisant des extraits de plusieurs livres regroupés autour d'un thème. Veillées-lecture et lectures-montages feront toujours l'objet d'un débat qui entraînera chacun des auditeurs à prendre la parole et auquel pourront participer les auteurs des livres retenus ou des spécialistes des thèmes traités.

Ces activités ne doivent pas rester isolées, mais s'inscrire dans des cycles culturels où le livre ne sera qu'un des éléments d'une animation qui utilisera les autres supports de l'information et de la communication, le disque, le film et différents moyens d'expression (écriture, dessin, activités manuelles, etc). Pour les mener à bien, le bibliothécaire doit prendre certaines précautions, afin d'éviter les expériences dispersées et sans lendemain. Il ne suffit pas en effet de créer le besoin du livre et de faire vivre un groupe momentanément. Aucune activité d'animation ne peut être apportée sans préparation à un public de non-lecteurs. Les contacts pris avec le responsable préciseront les intérêts et les activités habituelles du groupe, les moments favorables à une animation autour du livre et les thèmes à aborder. Le responsable devra collaborer réellement et personnellement à l'animation. Sa présence et sa participation seront une sorte de caution pour les membres du milieu dont il a la confiance. Lui seul saura trouver le meilleur terrain pour engager le dialogue et le langage qui lui convient. L'animation sera réussie si le groupe la prend en charge, c'est-à-dire s'il la prolonge dans d'autres activités, la renouvelle, ou fait de nouveau appel à la bibliothèque pour la découverte d'autres livres.

La bibliothèque devra elle-même rester à l'écoute des groupes qu'elle anime. Cela l'amènera à élaborer un projet global d'animation pour quelques milieux, mauvais lecteurs, qui utilisent ses services et pour le non-public. Les objectifs de ce projet pourraient être les suivants :

I° assurer auprès des milieux concernés une présence intellectuelle et non seulement une fonction de distribution, de façon à leur révéler d'autres besoins que ceux qui leur sont imposés par le mode actuel de diffusion du livre. Les catalogues, les bulletins, les sélections critiques de titres assureront cette présence;

2° assurer une présence pédagogique de la bibliothèque en intervenant dans la formation des éducateurs et des animateurs qui peuvent devenir des relais actifs de la bibliothèque (enseignants, dépositaires, responsables d'associations ou de centres sociaux et culturels, autres bibliothécaires);

3° assurer une présence physique auprès des groupes pour restituer au livre sa fonction de communication entre les individus. Ici, le bibliothécaire n'agit plus en qualité de professionnel, mais en tant que personne, médiateur entre le livre et son lecteur;

4° trouver un mode collectif d'accès au livre pour le non-public en mettant davantage l'accent sur le plaisir que sur l'effort de la lecture;

5° organiser la recherche sur le terrain pour étudier de nouveaux modes d'accès au livre en essayant de lever les obstacles sociaux, économiques, psychologiques et culturels à la lecture.

L'action culturelle de la bibliothèque peut donc prendre des formes très diverses qui n'auront parfois que peu de rapport avec son activité traditionnelle.' Le livre est devenu un medium parmi d'autres. La grande variété des moyens de culture et de loisirs conduit à réinsérer le livre dans la vie quotidienne autant pour le démythifier que pour le faire pénétrer dans les autres cycles culturels et dans les manifestations qui rythment la vie des collectivités. Le livre doit donc être sorti de son cadre traditionnel, où il reste encore au service d'une minorité, et trouver des médiateurs qui ne se contenteront pas de le distribuer comme une marchandise ou comme un outil, mais qui en valoriseront le contenu dans un système global de promotion culturelle. Cette action culturelle n'a pas seulement pour but de distraire ; elle invite aussi à progresser dans la connaissance et dans l'accomplissement de soi. Dans cette action, l'animation est un instrument essentiel. Elle n'est pas simple mise en œuvre de techniques, un domaine à part dans l'activité de la bibliothèque. Elle détermine et oriente l'organisation et l'extension du réseau, afin de permettre à chacun d'accéder au livre en dépit des obstacles qu'il rencontre. L'animation a pour but de faire lire mieux et plus ceux qui lisent déjà en développant leur esprit critique; d'amener au plaisir du texte ceux qui l'ignorent et pensent que le livre leur est inaccessible; de valoriser et d'enrichir la vie quotidienne de chacun en reliant le livre à l'expérience acquise, la culture intellectuelle n'étant pas la seule ni la plus authentique. Dans cette animation, le bibliothécaire apparaît comme un médiateur entre le livre et le public, agent du développement de la personne humaine. Les techniques qu'il utilisera auront pour fin d'organiser les outils de la connaissance, de faire connaître et de promouvoir le livre et la lecture comme un des moyens essentiels de la formation des individus. Ainsi conçue, la bibliothèque sera un lieu privilégié de rencontre et d'échange, et le centre d'un système global de promotion culturelle.

  1.  (retour)↑  Ce texte constitue, pour l'essentiel, la dernière partie d'un manuel sur les bibliothèques publiques en préparation.
  2.  (retour)↑  Ce texte constitue, pour l'essentiel, la dernière partie d'un manuel sur les bibliothèques publiques en préparation.