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Les éliminations dans les bibliothèques françaises

Noë Richter

La Direction des bibliothèques et de la lecture publique a demandé à M. Richter de faire une étude sur l'élimination et de rassembler les données du problème. L'étude préparatoire publiée ici analyse la situation française sur le plan juridique et bibliothéconomique. Elle formule un certain nombre de propositions et d'hypothèses d'avenir qui ne préjugent en aucune façon des solutions définitives qui pourraient être adoptées. Il serait utile que les lecteurs du Bulletin des bibliothèques de France fassent connaître leur opinion à ce sujet de façon à permettre l'élaboration et la formulation d'une doctrine de l'élimination et à facilier l'étude par la Direction des bibliothèques et de la lecture publique de solutions réalistes et raisonnables. 1

L'acte d'élimination est de ceux sur lesquels la conscience professionnelle bronche. En France, le problème ne semble pas avoir été posé avec toutes ses données sur le plan bibliothéconomique et pour l'ensemble des bibliothèques. Il existe bien une abondante littérature, de caractère essentiellement administratif et juridique, sur la qualité des fonds des bibliothèques municipales, et la question des éliminations y est toujours sous-jacente. Mais elle n'y est jamais traitée pour elle-même et elle n'apparaît pas dans la littérature consacrée aux autres bibliothèques. L'élimination est cependant pratique courante, dans les bibliothèques publiques surtout. Celles qui disposent de collections de lecture courante abondantes et qui achètent beaucoup y ont recours de façon permanente pour assurer le renouvellement de leurs collections. Une enquête récente (1) a donné des chiffres précis pour les bibliothèques publiques de Normandie et du nord de la France. L'élimination a reçu la sanction officielle dans les bibliothèques centrales de prêt. La formule du rapport annuel ménage en effet, dans sa partie consacrée aux collections, une colonne « Pertes » explicitée en note par « disparition ou élimination ». Acte volontaire, l'élimination est ainsi amalgamée à l'accident fortuit dans une donnée globale qui mesure la diminution du fonds. A cette imprécision répond la confusion révélée par l'enquête citée qui a analysé les attitudes des bibliothécaires devant l'élimination. Elle dévoile une surprenante erreur sur le sens de l'article 4 du décret du Ier juillet 1897. Beaucoup de bibliothécaires pensent en effet que ce texte, qui interdit l'aliénation des ouvrages des bibliothèques municipales, interdit par là-même les éliminations. Ces confusions, comme les réticences couramment manifestées, témoignent de la difficulté que la profession éprouve à se dégager de l'esprit de conservation qui marque si fortement les bibliothèques françaises. Cette emprise n'est cependant pas la seule explication d'un comportement général devant l'élimination. La même gêne, les mêmes réticences, la même mauvaise conscience sont éprouvées par des bibliothécaires qui ont montré par ailleurs qu'ils étaient peu marqués par l'esprit conservateur traditionnel. Il est plus facile en effet de décider d'une acquisition que d'une élimination. Nous disposons pour la première de deux séries d'informations que nous confrontons toujours, intuitivement ou sous une forme plus ou moins systématisée et institutionnalisée selon le degré d'organisation de la bibliothèque : d'une part la connaissance des ouvrages, directe par la lecture ou indirecte par les recensions qui en donnent la valeur intrinsèque et le niveau, et d'autre part ce que nous savons sur les usagers de nos établissements. En revanche, nous sommes beaucoup plus démunis pour éliminer des documents présumés obsolètes, sauf dans les domaines où nous avons pu conserver ou acquérir une spécialisation, et nous avons tendance alors à privilégier des critères externes de sélection : exemplaires multiples, usure matérielle. Dans une pareille situation, le bibliothécaire balance et l'esprit de conservation - qui lui est naturel - revient au galop. Son ignorance le rend prudent devant la connaissance fixée par l'imprimé et, l'habitude universitaire de la lecture au second degré aidant, il en vient à justifier ses refus par des formules telles que celles-ci : « Tout document imprimé représente un témoignage, peut avoir un intérêt historique, notamment pour l'étude des sociétés », « la plus minime brochure peut témoigner d'un fait socio-culturel », « la sélection exercée au moment de l'acquisition fait des ouvrages des témoins sociologiques ou historiques ou des classiques » (1). Une formulation aussi abrupte ne donne pas prise au débat. Elle refuse l'analyse des faits et, restant à l'extérieur des réalités bibliothéconomiques, elle ne peut déboucher sur des solutions concrètes. La qualité des témoins de civilisation n'est pas définie. S'agit-il des produits d'une mentalité et d'une pensée, c'est-à-dire des textes, ou des témoins d'une production technique et artistique, c'est-à-dire de l'objet-livre ? On reviendra sur cet aspect du problème qui conditionne la conservation. En réalité, cette opinion n'est ni pertinente, ni appropriée à la situation dans laquelle se trouvent ceux qui l'expriment. Elle traduit une intégration insuffisante dans un système national encore en devenir et elle repose sur une erreur de jugement et sur une pétition de principe. Aucune bibliothèque en effet n'est en mesure de mettre en œuvre des critères de sélection propres à définir les ouvrages à conserver dans tous les domaines de la connaissance, et on ne peut soutenir que toute bibliothèque a vocation à conserver les documents et les témoins de civilisation que les études rétrospectives futures utiliseront. Nous pouvons affirmer au contraire que, si toutes les bibliothèques ont vocation à l'information et à l'étude, un certain nombre seulement ont vocation à la recherche et que très peu sont utilisées comme centres de recherches rétrospectives. Vouloir à tout prix conserver des ouvrages périmés dans les collections universitaires de premier cycle, dans les bibliothèques des établissements d'enseignement, dans les bibliothèques centrales de prêt et dans toutes les bibliothèques municipales, c'est en réalité faire obstacle à la recherche historique et pénaliser les chercheurs en les contraignant à une longue et inutile prospection catalographique. Si les bibliothèques municipales et les bibliothèques centrales de prêt peuvent légitimement se considérer comme centres de recherche et d'information sur les réalités locales et régionales, elles débordent singulièrement de leur rôle en s'attribuant d'elles-mêmes une responsabilité sur le plan de la production nationale. A ce niveau, il appartient à un système national, dont la Bibliothèque nationale reste l'élément essentiel, d'assumer les responsabilités de la conservation.

L'irréalisme de l'opinion selon laquelle il convient de conserver dans une bibliothèque tous les livres témoins d'une culture transparaît dans les inconséquences de la pratique qui sont relevées par ceux-là mêmes qui l'expriment. Dans les bibliothèques municipales où persiste la distinction entre « sections d'étude » et « sections de lecture publique », on s'octroie licence d'éliminer sans restriction dans les secondes, et on pose l'interdiction de le faire dans les premières. Mais il est certain que cette dichotomie n'est qu'une étape dans l'évolution de la bibliothèque municipale traditionnelle vers la bibliothèque publique moderne. Elle tend déjà à s'estomper et des bibliothèques municipales, récemment programmées n'ont pas conservé une distinction qui va à contre-courant de la pensée pédagogique, de la prolongation et de la démocratisation de l'enseignement, et de l'évolution socio-culturelle. Même si cette distinction a une valeur pratique et une efficacité relative en ce qui concerne les éliminations, elle n'est pas applicable aux autres catégories de bibliothèques pour lesquelles le problème reste entier. Mais l'inconséquence la plus grave apparaît dans le caractère empirique et improvisé des opérations d'éliminations et dans l'absence de politique raisonnée : « ce n'est pas réfléchi, c'est subi » (1). Située aux antipodes d'une gestion rationnelle, cette attitude est de nature à entraîner insidieusement un amoindrissement du capital documentaire de la France. Il importe de parer au danger en définissant une doctrine générale qui permettra d'harmoniser les pratiques et de préserver l'intérêt commun tout en répondant aux nécessités locales.

Il est d'autant plus urgent de le faire que l'évolution récente des bibliothèques a déplacé l'attention des collections vers les usagers et que les modèles de collections stéréotypées correspondant à un type abstrait de culture ont été rejetés dans le passé : « Le temps est révolu où des facultés «standard » délivraient des diplômes « standard » sur des programmes « standard »... « Il ne saurait être question pour une bibliothèque universitaire d'adopter une politique documentaire inadéquate, inadaptée aux besoins de l'université desservie » (2). Pour beaucoup de jeunes professionnels, l'essentiel n'est plus de rassembler des collections numériquement importantes, mais de constituer des fonds répondant aux besoins d'un public déterminé en fonction de la situation de la bibliothèque dans une collectivité scolaire, universitaire, professionnelle ou publique. La généralisation de l'accès libre aux rayons leur a fait prendre conscience de la nécessité d'éliminer les ouvrages obsolètes. Cette élimination est la condition même de l'efficacité du service. La qualité de celui-ci sera améliorée si les collections ouvertes au public ne présentent que des documents vivants et si les ouvrages périmés ne diminuent pas la valeur intrinsèque du fonds. Il y a fort à craindre, dans ces conditions, que de jeunes bibliothécaires poussés par la nécessité et insuffisamment informés n'en viennent à éliminer des ouvrages encore utiles ou qui prendront un regain d'intérêt pour des raisons souvent différentes de celles qui ont fait leur actualité.

L'élaboration d'une doctrine et de directives s'inscrit logiquement dans le cadre de la normalisation. Celle-ci s'attache en effet à définir un certain nombre de pointures de bibliothèques en fonction de la population à desservir. L'importance de cette population conditionne le niveau des équipements et des collections et, par voie de conséquence, le volume des crédits nécessaires au fonctionnement. Si les moyens budgétaires sont dégagés pour que les normes proposées soient autre chose qu'un exercice d'école, les bibliothèques normalisées atteindront vite leur pleine capacité. L'élimination apparaîtra alors comme ce qu'elle est essentiellement, une fonction complémentaire de la fonction d'acquisition. On peut concevoir à la limite qu'une bibliothèque fonctionnant dans des conditions normales évacue autant de documents qu'elle en acquiert.

Il convient ici de préciser que élimination n'est pas nécessairement destruction et mise au pilon. Seuls les ouvrages en mauvais état relèvent de cette forme radicale d'élimination qui relève au fond de la routine quotidienne. C'est le sarclage (weeding), l'hygiène d'une bibliothèque qui se veut présentable et tous les bibliothécaires la pratiquent (3, 4. Cette opération, que nous pourrions appeler épuration affecte peu la commodité des usagers. Elle n'appelle pas de procédure fondamentalement différente de celle qui doit être utilisée pour des opérations d'élimination raisonnée.

Nous ne sommes pas ici dans un domaine vierge. Il existe une jurisprudence et une pratique administrative attestées depuis plus d'un siècle et il importe de rappeler brièvement ce qu'elles sont avant de formuler de nouvelles propositions.

Le cadre réglementaire dans lequel les éliminations peuvent être faites a été forgé tout au long du xixe siècle. Les efforts de l'administration centrale pour mettre de l'ordre dans des collections municipales formées « par le hasard, sans but, sans méthode » (5) et confiées à des municipalités qui n'avaient pas toujours les moyens ou la volonté de les organiser, ont suscité un interminable débat sur la propriété des fonds et créé toute une jurisprudence qui a abouti à la doctrine affirmée par le décret du Ier juillet 1897 : les collections des bibliothèques publiques sont inaliénables et imprescriptibles. Cette réglementation particulière s'inscrit dans le cadre de la législation domaniale qu'elle complète et qu'elle précise : les ouvrages des bibliothèques appartiennent au domaine public mobilier de l'État, des collectivités locales ou des établissements publics lorsque « leur présentation et leur conservation font l'objet même du service public », c'est-à-dire lorsqu'ils sont affectés à un service public dont ils conditionnent le fonctionnement. L'inaliénabilité inhérente au domaine public disparaît lorsqu'un acte formel de désaffectation fait tomber les ouvrages dans le domaine privé de la collectivité intéressée (6). La désaffectation acquise, l'élimination peut être réalisée par deux moyens.

1. La remise à l'Administration des Domaines.

C'est l'application de la législation commune (Code des domaines, art. 67). Seule cette administration a qualité pour procéder à l'aliénation des biens de l'État. C'est la procédure suivie par certaines bibliothèques centrales de prêt. Elle a été utilisée par l'administration centrale des bibliothèques pour des collections attribuées à l'État après la loi de séparation de 1905 et refusées par les villes (Corte 1911, La Chapelle-Saint-Mesmin (Orléans) 19II, Saint-Brieuc 1928), et même pour des collections plus anciennes jugées inutilisables par une municipalité (Verdun 1950) (7). Il est évident que le sort des collections éliminées par ce canal échappe à l'administration des bibliothèques et que les ouvrages, vendus par lots ou au poids, disparaissent du circuit des bibliothèques publiques.

2. L'échange.

C'est une procédure plus ancienne et plus lourde qui engage pleinement la responsabilité de l'administration centrale. Elle a été proposée dès la circulaire Guizot de 1833 comme un instrument de régulation des bibliothèques municipales : chaque fois que le Ministère de l'instruction publique a été informé de la décision prise par une municipalité d'aliéner des ouvrages, il a donné ordre au préfet de s'y opposer et de proposer l'échange des ouvrages indésirables contre des livres récents. Attestée tout au long du siècle (Nantes 1838 et 1847, Salins 1839, Apt 190I-1903), cette pratique ne semble avoir été abandonnée qu'avec l'afflux des livres postérieurs à la loi de séparation (7). Réglementée par l'ordonnance du 22 février 1839, la procédure a été ultérieurement précisée par une série de textes concernant les thèses et par le décret de 1897 pour les bibliothèques municipales : arrêté ministériel pour les fonds d'État, autorisation ministérielle pour les fonds communaux. Pour les ouvrages courants, l'échange se fait pratiquement de bibliothèque à bibliothèque sans intervention matérielle de l'administration centrale (8).

Les progrès réalisés dans la gestion des bibliothèques devraient permettre de dépasser un stade où la pratique, laissée à une initiative locale nécessairement entachée de subjectivité, ne ménage peut-être pas suffisamment l'intérêt collectif. Le développement de la coopération entre bibliothèques et la création de services chargés de promouvoir cette coopération sont des facteurs d'amélioration et de perfectionnement de la fonction d'élimination.

Il faut d'abord susciter une réflexion collective sur le problème dans l'ensemble de la profession et proposer pour cela un certain nombre d'axes de recherches.

1. Recherche documentaire.

De très nombreuses contributions ont été apportées sur le sujet par nos collègues étrangers. Slote en compte une centaine pour les pays anglo-saxons (9). Il serait utile d'en faire le recensement, de traduire les plus importantes et d'en faire une synthèse documentaire. La recherche française doit être conduite à la lumière de ces publications qui relatent souvent des recherches expérimentales. Ces expériences, faites aussi bien dans les bibliothèques universitaires que dans les bibliothèques publiques, ont tenté de définir des critères objectifs chiffrés et chiffrables pour l'élimination des collections obsolètes : âge du document, date d'acquisition, durée de l'immobilisation des ouvrages sur les rayons, importance relative de la communication par rapport à celle de l'ensemble de la collection. De l'aveu même des bibliothécaires anglo-saxons, ces recherches n'ont pas apporté de révélations sur un problème auquel chacun est confronté et pour la solution duquel il a déjà dû dégager ses propres critères de sélection, et elles n'ont pas abouti à la formula- tion de règles susceptibles d'une application universelle (3). Il serait bon cependant que les bibliothécaires français en soient informés avec précision. Beaucoup plus intéressante pour eux serait une analyse institutionnelle, technique et financière des essais de stockage régional en coopération réalisés aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Ces réalisations rejoignent les préoccupations d'un grand nombre de bibliothécaires français. La pratique locale du dépôt, sous une forme encore très empirique et peu raisonnée, est en effet suffisamment répandue en France pour que beaucoup de bibliothèques en aient éprouvé les difficultés et les inconvénients, et en soient venues à souhaiter des solutions coopératives (10).

2. Enquête sur les réalités françaises de l'élimination et du stockage en coopération.

Depuis longtemps, les bibliothèques universitaires et les bibliothèques municipales sont les lieux de dépôt d'ouvrages et de collections appartenant à des associations savantes, à des administrations publiques, à des instituts universitaires et à des services de documentation privés. Il est très fréquent que ces dépôts ne prennent pas le caractère de dons, que le déposant exige le respect de l'intégrité de la collection et que la bibliothèque dépositaire accepte cette exigence en raison de l'intérêt des ouvrages. Ces mouvements de collections revêtent un caractère particulier lorsqu'ils ont lieu dans des unités administratives de bibliothèques constituées en réseaux, bibliothèque universitaire et ses sections, bibliothèque municipale et ses succursales. Quand le problème de la place se pose dans une annexe, celle-ci retire d'abord des ouvrages des rayons en accès libre, les stocks en magasins, puis demande à la bibliothèque centrale, qui dispose souvent de réserves plus importantes, de les reprendre. Dominées tant bien que mal par les bibliothécaires locaux, ces situations sont difficiles à évaluer globalement. Or elles conditionnent les solutions coopératives, et il est nécessaire d'en analyser les éléments. Une enquête nationale permettrait cette analyse. Elle porterait sur les points suivants :
a) critères de sélection des documents retirés de l'accès libre, mis en magasins et déposés à la bibliothèque centrale : caractères de certaines publications (thèses françaises, thèses étrangères, périodiques, ...); - dates de publication pour certaines catégories d'ouvrages (manuels, vulgarisation, périodiques, ouvrages d'imagination,...); - absence d'utilisation pendant une période déterminée;
b) mesure de l'utilisation des ouvrages mis en magasins dans l'annexe d'une part, dans la centrale d'autre part;
c) position de la bibliothèque centrale à l'égard des collections demeurées en magasins;
I. lorsqu'elle est en mesure de les recevoir : conservation intégrale, rejet des doubles et conservation du meilleur exemplaire, destruction des doubles ou don à des bibliothèques en formation (nouvelles sections ou succursales, bibliothèques de villes ou d'universités voisines, universités étrangères francophones), échange;
2. lorsqu'elle atteint à son tour le seuil de saturation.

3. Définition d'une politique globale de la conservation et de l'élimination liées à un plan d'acquisitions.

S'il est vrai que l'une des fonctions fondamentales des bibliothèques est la conservation des témoins de la mentalité et de la culture d'une époque, le problème n'est pas, comme certains l'ont tenté, de rechercher les critères de sélection des ouvrages à conserver. Il paraît impossible de réaliser un consensus sur ces critères. La diversité des âges, des formations, des tempéraments du personnel scientifique rend déjà l'accord difficile au sein d'un même établissement, et il est vain de l'espérer au niveau de l'ensemble de la profession. Cette sélection est par ailleurs dangereuse. Elle risque d'épuiser inconsidérément des sources d'information utilisables par les chercheurs universitaires dont l'intérêt se déplace vers des sujets nouveaux et vers des domaines encore inexplorés de la pensée et de la création des périodes passées et présentes. La multiplication des spécialisations imposerait la participation des chercheurs eux-mêmes à l'analyse des critères d'élimination et de conservation. Or le fonctionnement des conseils des bibliothèques universitaires et de leurs commissions scientifiques semble montrer qu'il est illusoire de compter sur une telle coopération. Il est donc raisonnable et réaliste de ne pas envisager le problème de l'élimination du point de vue de la valeur intellectuelle ou de la signification culturelle des documents. Il est préférable d'y rechercher des solutions globales de caractère purement bibliothéconomique. On posera donc en postulat que la totalité des collections acquises par une bibliothèque doit être conservée - à l'exception des ouvrages éliminés par l'épuration quotidienne - et que l'ensemble des collections acquises doit tendre à couvrir la totalité de la production bibliographique nationale. Cette seconde proposition implique la mise en œuvre d'un plan national d'acquisitions sans lequel toute politique d'élimination et de conservation restera en porte-à-faux. C'est dans cet ensemble, et non au niveau des collections de bibliothèques locales, que l'on sélectionnera les ouvrages qui devront être préservés intégralement, ceux dont le contenu seul importe et ceux qui pourront être détruits. Cette sélection sera faite dans des bibliothèques de dépôt et de conservation et confiée à des équipes de spécialistes du livre dont la formation bibliologique et bibliographique aura été particulièrement poussée.

4. Recherche des moyens de cette politique.

Il s'agit de déterminer ici les bibliothèques qui, ayant vocation à la recherche rétrospective, ont par là-même vocation à la conservation. Aujourd'hui, seules la Réunion des bibliothèques nationales, les bibliothèques des grands établissements spécialisés et des grandes institutions nationales, les bibliothèques universitaires et quelques très grandes bibliothèques municipales peuvent y prétendre. (On admettra que le domaine de la recherche envisagée ici exclut la recherche locale et régionale dont nous avons dit que toutes les bibliothèques municipales et toutes les bibliothèques centrales de prêt étaient responsables à des degrés différents. Les fonds locaux et régionaux ne posent pas de problème d'élimination, à l'exception de celle des exemplaires multiples). Même en limitant ainsi le nombre des bibliothèques qui ont vocation à la conservation, elles sont encore trop nombreuses pour l'assurer dans des conditions économiques valables. A l'exception de la Bibliothèque nationale, l'utilisation des fonds stockés en magasins est trop faible pour justifier les dépenses d'équipement (construction de magasins, rayonnages, appareils de reproduction et de micro-reproduction) et de fonctionnement nécessaires à la conservation et à la communication d'exemplaires multiples des mêmes ouvrages éparpillés sur tout le territoire. La concentration dans quelques bibliothèques nationales encyclopédiques ou spécialisées n'est pas davantage satisfaisante. Elle reproduirait, amplifiées, les difficultés de communication que connaissent la Bibliothèque nationale et le système du prêt inter-bibliothèques. Elle irait à contre-sens du mouvement de décentralisation et de résurrection des entités régionales. Dans ce contexte politique, le transfert de collections appartenant à des bibliothèques publiques, universitaires ou privées, même si on les sait peu consultées, apparaîtra nécessairement comme un appauvrissement du potentiel régional et comme une pénalisation inacceptable pour la recherche en province. La seule solution à la mesure du problème est l'implantation d'un réseau de bibliothèques régionales de dépôt financées par l'État et par les régions. Construites hors ville, à proximité de la capitale régionale, sur des terrains peu coûteux, sous la forme de bâtiments modulaires extensibles, ces établissements comprendraient essentiellement des magasins à grande densité, quelques bureaux, des services de reproduction, des catalogues collectifs et, accessoirement, une petite salle de travail. Elles apporteraient des solutions positives et durables à toute une série de problèmes :
- elles mettraient fin aux éliminations locales abusives en permettant l'évacuation du trop-plein des bibliothèques de la circonscription régionale;
- elles étudieraient et mettraient en œuvre des techniques de conservation diversifiées et adaptées à la nature, à la forme et au niveau des différentes catégories de documents;
- elles régulariseraient les collections nationales en organisant l'échange et la distribution des doubles et, en dernière mesure, l'élimination par destruction;
- elles permettraient le regroupement des fonds d'État anciens éparpillés dans les petites villes. Réalisés avec l'accord des municipalités, qui pourraient y être encouragées par le don de collections vivantes, ou autoritairement, comme le permet le décret du Ier juillet 1897, ces regroupements et ces retraits n'auraient plus pour conséquence le déracinement des ensembles bibliographiques de leurs milieux historiques;
- elles amélioreraient sensiblement la qualité du prêt inter-bibliothèques;
- elles participeraient activement à l'élaboration de plans nationaux d'acquisitions ;
- elles faciliteraient la recherche rétrospective qui n'aura plus à faire la collecte de documents dispersés.

La réalisation de ce programme de recherches exigera un certain délai. Dans l'éventualité la plus favorable, le réseau des bibliothèques régionales de dépôt et de conservation ne sera pas opérationnel avant plusieurs années. Ce délai pourra être mis à profit grâce à des mesures transitoires et à des expériences destinées à contrôler la pratique de l'élimination sauvage qui va nécessairement se développer dans les prochaines années, et à tester le fonctionnement des futures bibliothèques régionales.

1. Le contrôle de l'élimination dans le cadre réglementaire actuel.

Les modalités de procédure d'échange et de remise aux Domaines n'ont jamais été codifiées et portées à la connaissance des bibliothécaires. Or ceux-ci ont intérêt, ne serait-ce que pour parer à l'accusation de vandalisme, à s'entourer des garanties que leur offrent les textes réglementaires et les réalités administratives. Une circulaire énumérant les étapes de la procédure rassurerait les plus réservés et tempérerait l'ardeur de ceux qui éliminent trop facilement. Elle serait un premier pas vers une réglementation plus poussée et donnerait le schéma suivant : initiative prise par le directeur de la bibliothèque et soumise au comité ou au conseil de l'établissement, décision conforme de l'autorité dont la bibliothèque dépend, avis de l'inspection générale, transmission du dossier à la Direction des bibliothèques et de la lecture publique, autorisation de celle-ci, retrait des ouvrages, diffusion de listes pour échange ou remise à l'Administration des domaines selon les modalités fixées par celle-ci.

2. Les expériences de régionalisation des dépôts et des éliminations.

Des deux procédures d'élimination utilisables aujourd'hui, remise aux Domaines et échanges, la seconde seule est satisfaisante. Elle maintient en effet le livre éliminé dans le circuit des bibliothèques et elle assure un meilleur emploi des ressources bibliographiques. Nous avons vu que l'administration centrale n'était plus en mesure de tenir ici le rôle qu'elle a eu au XIXe siècle. Or ce rôle a été repris récemment par le Service central des prêts. Pour constituer les collections d'une future Bibliothèque nationale centrale de prêt (BNP), il a lancé un appel aux bibliothèques et leur a demandé de lui céder les ouvrages dont elles n'avaient plus usage, doubles, documents périmés ou inadaptés au public desservi. Or cette BNP ne sera pas service de conservation et l'afflux des offres a conduit tout naturellement à proposer en échange les ouvrages entrés en multiples exemplaires. Le Service central remplit donc déjà en partie les fonctions qui pourraient être proposées aux bibliothèques régionales de dépôt. Mais, dans le cadre de la mission qui lui a été confiée, il ne les remplira que temporairement. Il se fermera en effet nécessairement aux apports des autres bibliothèques lorsqu'il atteindra la saturation. Il serait intéressant d'élargir sa mission en lui demandant d'assurer à titre expérimental une mission complémentaire de dépôt et de conservation pour la région parisienne. Plus probante sans doute serait l'expérience qui pourrait être faite dans la région Rhône-Alpes. La ville de Lyon possède en effet une bibliothèque dont la capacité de stockage dépasse ses besoins actuels. Un contrat passé avec l'administration municipale ne pourrait-il permettre d'y installer un service de conservation à vocation régionale ? Poussant les essais plus loin, ne pourrait-on programmer immédiatement un prototype qui permettrait de tester les conditions réelles de fonctionnement du futur réseau. Ces trois bibliothèques organiseraient régionalement les éliminations et les échanges, et étudieraient in situ tous les problèmes techniques et financiers de la conservation et de la communication des collections déposées. Elles aideraient ainsi à programmer dans de meilleures conditions la réalisation du réseau des bibliothèques régionales de dépôt et de conservation.

Février 1975.

  1.  (retour)↑  Les observations peuvent être adressées à la Direction des bibliothèques et de la lecture publique avec la mention « Éliminations dans les bibliothèques françaises ».