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I. Compte rendu de la première partie du stage, 16-20 avril 1973

Brigitte Letellier

Jean-Paul Berthet

Historique du stage :

Aborder l'animation autour du livre n'est ni un acte gratuit, ni une vue de l'esprit. Cette nécessité, ressentie d'une manière plus ou moins claire par une grande partie des professionnels, à savoir de dépasser la distribution du livre actuellement pratiquée par un grand nombre de bibliothèques publiques pour s'interroger à la fois sur la qualité et l'efficacité de cette distribution, sur le public auquel elle s'adresse et sur le rôle du bibliothécaire face à ce public, a conduit la Bibliothèque centrale de prêt de la Sarthe à s'associer dès 1969 au Service départemental de la jeunesse et des sports pour une action commune. L'expérience ainsi menée, sous-tendue par une réflexion constante sur le rôle du livre, sa place dans l'action culturelle et la promotion du lecteur a conduit ces deux organismes à agir

- au Ier degré auprès de collectivités par des formes diverses d'animation (établissement d'enseignement, associations de jeunes, clubs 3e âge, bibliothèques...)

- au 2e degré auprès des responsables pour les aider à se former et à devenir relais d'animation et formateurs à leur tour.

Le stage était donc la présentation de ce double travail : action directe auprès de personnes rattachées à une collectivité et réflexion en groupe avec les individus responsables de ces collectivités.

Conception du stage :

Dans cette optique, c'est-à-dire en partant d'une expérience vivante, étroitement liée à une réalité locale, le stage a été conçu de la manière suivante :
- il a été directif car la matière traitée, clairement définie à l'avance par les organisateurs et auprès des participants, était le contenu de la profession de bibliothécaire et ses rapports avec l'ensemble du public, réel et potentiel;
- il a été non-directif dans son déroulement : partant de thèmes de discussion précis, d'exercices pratiques définis, les échanges entre les participants et les animateurs, et entre les participants eux-mêmes, ont été envisagés dans une perspective nécessitant un effort volontaire de communication (parole et écoute).

Selon cette conception trois aspects importants peuvent être dégagés :

I. Chaque stagiaire ayant dans son champ d'action un public caractérisé et une expérience personnelle de sa profession, il était nécessaire qu'un regard critique soit continuellement jeté sur le travail proposé pour dépasser la réflexion en prévoyant l'action pratique, dans un avenir proche ou plus lointain. Un rapport constant a été établi entre les diverses propositions d'animation et le public devant les recevoir.

2. La réflexion collective a été privilégiée pour développer les facultés d'échange et d'écoute entre les stagiaires. Elle était nécessaire à la prise de conscience de la multiplicité des problèmes que pose la promotion des individus par la lecture dans les différents types de bibliothèques publiques et selon les publics.

3. Cette réflexion collective avait aussi pour but de déclencher une réflexion individuelle en prolongement de la première partie du stage, afin que chaque stagiaire puisse réajuster à son niveau de nouvelles méthodes de travail, au besoin les inventer et les expérimenter en ayant une connaissance approfondie du milieu humain sur lequel il travaille et après avoir précisé les buts qu'il se propose d'atteindre, c'est-à-dire pourquoi, comment et pour qui être bibliothécaire en 1973.

Dans cette optique, le stage a été un stage de socio-psychologie appliquée à une certaine catégorie de professionnels : des bibliothécaires. Un véritable travail de laboratoire s'est accompli qui a porté sur l'étude des problèmes attachés au fait de lire ou de ne pas lire et sur la recherche de solutions comme autant de possibles. Au-delà, et suite à ce « travail de laboratoire », les stagiaires ont pris l'engagement de passer aux réalisations pratiques de mai à novembre 1973 pour revenir à la fin de cette période confronter leurs expériences au cours de la deuxième partie du stage.

Programme et buts du stage :

L'expérience acquise par les deux animateurs aboutissait à redécouvrir ce qui devrait être une évidence : tous les individus ont en commun un mode d'expression et de communication qui est le langage parlé. Or qu'est-ce que lire, sinon avant tout établir une communication avec un individu appelé l'auteur. Cette communication n'est pas la seule possible : lire, aimer un livre conduit aussi à vouloir faire partager le plaisir qu'il a procuré. A ce niveau le livre devient un élément essentiel de relation entre les individus; c'est ce que l'on a appelé la lecture collective. Imaginons qu'un individu, faisant partie d'une collectivité qu'il doit auparavant bien connaître, lui fasse à haute voix la lecture d'un livre dont le thème entre dans ses préoccupations, nous assistons à une lecture collective à deux niveaux :

I. Le livre est porté par le liseur jusqu'à un public, lecteur ou non-lecteur, non comme un spectacle mais par le simple pouvoir de la qualité de son texte ou de son sujet. C'est une découverte au niveau sensible pour celui qui l'écoute.

2. Le livre est un point de départ pour un échange d'impressions, d'expériences individuelles, d'idées et cet échange fait apparaître plusieurs manières différentes de lire et de comprendre un texte; il a un rôle pédagogique, donc formateur pour l'individu.

Pour sensibiliser les stagiaires au problème de l'animation autour du livre, les animateurs ont choisi d'utiliser la veillée-lecture. Sa simplicité d'application (il ne s'agit pas, répétons-le, d'un spectacle, ni de jouer un livre comme un comédien, mais seulement de porter un texte, qu'on a aimé, à des individus auxquels on désire faire partager son plaisir) permettait d'en faire un des prétextes à créer des situations d'animation, c'est-à-dire des situations de relation entre une personne qui intervient et un public, pour rétablir, à partir d'un livre, une communication entre des gens, lecteurs ou non-lecteurs. Autant dire que ce point de départ n'avait rien de contraignant ni de systématique et pouvait selon la connaissance de chaque public, être adapté, transformé et même aboutir à l'élaboration d'autres formes d'animation en gardant à l'esprit le but principal qui est de restaurer et de faciliter la communication entre les individus. Le programme visait à permettre aux participants d'acquérir une parfaite disponibilité physique et intellectuelle, condition nécessaire à une réflexion approfondie, à l'écoute du groupe et à la recherche en commun de méthodes de travail. Trois plans étaient ainsi proposés sans solution de continuité, agissant continuellement les uns sur les autres :

I. Les exercices d'entraînement vocaux et corporels qui préparaient à la prise de parole, où chaque participant intervenait quand il le désirait. Ils préparaient aussi à la lecture à haute voix, aux relations avec un public et à l'animation d'un groupe. Leur but principal était de valoriser la notion de communication, en permettant à chacun de prendre conscience de ses blocages. Ces exercices préparaient les participants à s'exprimer dans les débats ainsi qu'à pratiquer la lecture à haute voix.

2. Les débats qui ont permis d'aborder les grands thèmes suivants :
* Le livre, la lecture, les lecteurs et les bibliothécaires.
* Des livres pour quoi faire ?
* Quels sont les rapports du bibliothécaire avec le public non-lecteur ? Avec les groupements constitués ?

Remettant en cause les raisons de leur engagement et leur choix de bibliothécaire, les participants ont abouti à des réflexions très positives qui seront exposées plus loin.

3. Les exercices pratiques d'animation qui ont été proposés par les animateurs puis expérimentés par les participants sur les deux thèmes suivants : Comment amener à la lecture d'un roman ? Comment amener à la lecture d'un texte documentaire ? De nombreuses formes d'animation allant de la simple veillée-lecture jusqu'au cycle culturel ont été étudiées. Les formes les plus simples ont pu être expérimentées sur un public et sur le groupe même des stagiaires qui a su garder la distanciation nécessaire à son double rôle d'auditeur et d'animateur.

Les débats :

Au cours des débats, les participants ont analysé le rôle du livre et de la lecture, et leur travail de bibliothécaire. Leurs réflexions ont permis de dégager une « politique » de la bibliothèque sous les points suivants 1 :
I. La réalité du lecteur.
2. Le droit de lire.
3. Le bibliothécaire.
4. Bibliothèque, lecteurs et non-lecteurs.

I. La réalité du lecteur :

Il semble que l'on ait pendant assez longtemps considéré qu'il existait une « nature » de lecteur et une « nature » de non-lecteur. Gérer une bibliothèque consisterait alors à posséder des équipements irréprochables, offrant locaux, documents, personnel, installations audio-visuelles, tout un confort intellectuel permettant d'attendre le client avec bonne conscience. Le lecteur trouvera toujours le chemin de la bibliothèque! L'erreur est fondamentale : la bibliothèque est une institution publique au service de la collectivité. Elle s'adresse avant tout à des personnalités évolutives et l'essentiel de son action consiste à avoir une part, une influence dans cette évolution. Il est bien évident qu'une attitude d'attente est parfaitement inadéquate puisqu'elle continuerait à privilégier les privilégiés, c'est-à-dire les personnes qui ont en eux les ressorts nécessaires pour faire cette démarche « culturelle » qui consiste à aller dans une bibliothèque.

En partant de ce principe, il faut s'efforcer de bien connaître la réalité du public, c'est-à-dire celui qui fréquente habituellement la bibliothèque mais aussi celui qui n'y vient pas et enfin celui qui ne lit pas. Quel sera le billet d'entrée pour ces différentes catégories ? Pour saisir le problème dans son ensemble, il faut obligatoirement faire la liaison entre le livre et la réalité sociale vécue différemment par chaque individu; c'est-à-dire qu'avant d'être un professionnel du livre, le bibliothécaire est d'abord un citoyen et que le livre n'est pour lui qu'un point de départ. Son travail s'inscrit à la fois dans le contexte d'une vie sociale déterminée et dans un système de promotion culturelle dont il n'est qu'un des éléments. Il ne s'adressera donc pas à un lecteur idéal, mais à des individus fortement marqués par leurs conditions d'existence et sollicités par d'autres types d'action culturelle qui iront soit dans le sens de l'action de la bibliothèque soit à l'opposé.

Pour ces raisons, la réalité du lecteur ne peut être étudiée au niveau individuel. Il n'est pas possible de considérer l'individu en dehors de la collectivité et cela à deux niveaux assez différenciés :
- La bibliothèque est une collectivité de gens qui lisent, qui ont leurs règles, leurs droits et aussi leurs privilèges. Toute la gestion de la bibliothèque s'appuie sur l'existence de cette collectivité. Toute action en est dépendante.
- A un niveau plus général, le corps social est une réalité qui permet à ces mêmes bibliothèques de durer et de se développer. Toute décision devra tenir compte de ce corps social pour mieux exprimer la virtualité de la demande et étudier a priori toutes les situations devant lesquelles le professionnel va se trouver. A partir de cette notion de collectivité, il faut envisager ce qu'implique le fait de lire ou de ne pas lire.

2. Le droit de lire :

A quoi s'engage-t-on en affirmant que tous les individus ont le droit de lire ? Cela veut-il dire qu'il faut ouvrir largement les bibliothèques pour que le maximum de public y entre ? Mais cela ne serait pas suffisant, car il n'est pas facile de transmettre le message-livre sans avoir au préalable défini le rôle que l'on donne au livre. C'est donc au plan de « l'idéologie » qu'il faut placer toute réflexion et toute action.

Il faut avant tout dépasser une conception périmée de la bibliothèque. Si l'on continue à considérer le livre comme un medium utilisé essentiellement de façon individuelle, en persistant à l'opposer aux autres media qui sont censés toucher le public d'une manière collective, ce qui reste à prouver, il sera impossible de faire partager le plaisir de lire à des catégories de personnes qui en sont exclues. La lecture doit être considérée aussi comme un acte collectif et volontaire c'est-à-dire que l'individu doit accomplir un effort pour lire et qu'il ne doit pas lire pour lui tout seul. Cela revient à dire que le plaisir procuré par la lecture n'est pas honteux et qu'il doit être communiqué. Le droit de lire c'est aussi le droit de dire, de recevoir autre chose qu'un billet d'entrée à la bibliothèque, en quelque sorte de participer pleinement à son sort, de se prendre en charge dans la réalité du corps social et de retrouver la faculté de communiquer avec les autres.

Suivant cette option, la lecture doit pouvoir s'intégrer dans une action culturelle d'ensemble qui aura pour but d'inviter les individus au progrès. C'est ce que l'on peut appeler la fonction « politique » du livre (les autres media n'étant pas exclus de l'ensemble mais complémentaires). Trois fonctions « politiques » sont à dégager :
- Une fonction de distanciation, c'est-à-dire rupture temporaire d'avec la vie quotidienne, et de détente.
- Une fonction d'intégration ou de formation (par exemple l'apprentissage d'un métier).
- Une fonction de participation, le livre étant un facteur de compréhension de soi et du monde, le livre devenant une possibilité d'ouverture à ce qui est autour de soi, entraînant un désir de participation de l'individu à sa vie de tous les jours dans l'optique de la recherche du bonheur.

Face à toutes les questions que se posent les hommes : savoir être, mieux être, mieux comprendre, le livre est un des moyens de réponse et d'approfondissement. Le rôle de la bibliothèque commence ainsi à se préciser. Elle aidera l'individu à exister en tant qu'homme, à sortir de lui-même, à se dépasser, à faire agir les ressorts profonds qui sont en chacun pour aller vers le bonheur. La notion de bonheur est fondamentale et ne peut être dissociée de la notion de respect, c'est-à-dire comprendre autrui comme être humain, comme valeur morale sans s'identifier à lui mais en l'aidant à progresser dans sa quête. C'est en cela que toute action, tout livre sont « politiques » puisqu'ils participent à l'élaboration de systèmes de valeurs parfois opposés.

3. Le bibliothécaire :

Il apparaît alors comme un des agents du développement de la personne humaine, agissant dans le respect de cette personne. Le bibliothécaire n'est pas un « distributeur automatique », mais une personne qui sait ce qu'elle distribue, comment et pourquoi.

En effet, être agent de développement suppose un choix « idéologique » qui ne peut s'exercer sans un respect profond de la personne. Alors faudra-t-il mettre dans les bibliothèques tous les livres dont les gens disent avoir besoin et satisfaire ainsi tous les besoins de consommation dont nous sommes rarement les créateurs? Il faut noter qu'il s'agit là d'un faux problème. L'important n'est pas en effet de répondre à la demande mais de savoir comment répondre. Le bibliothécaire est seulement un relais entre le livre et le lecteur mais un relais actif. Autant dire qu'il doit se trouver là où apparaissent les problèmes et même les susciter. C'est alors qu'il est à sa manière un créateur puisqu'il révèle des besoins et propose à son public différentes pistes de recherche qui lui permettront de trouver des réponses. Le bibliothécaire tient le livre à la disposition de tous ceux qui sont susceptibles d'en avoir besoin, à condition de leur avoir donné au préalable la possibilité de choisir, c'est-à-dire le goût de lire dans une perspective pédagogique de progrès, en sachant ce que devient le livre entre les mains du lecteur : tout livre doit être pour son lecteur une contribution à son propre bonheur; le vrai créateur du livre est le lecteur.

Il a été question jusqu'à présent de personnes qui lisent, qui ont donc d'une manière ou d'une autre découvert en elles les ressorts profonds qui leur font chercher le bonheur dans l'accomplissement de soi. Que faire des gens qui n'ont pas pu découvrir en eux ces ressorts ?

4. Bibliothèques, lecteurs et non-lecteurs :

Il faut reconnaître que la forme d'action actuelle s'adresse aux privilégiés. Une bibliothèque publique est certes un lieu privilégié mais qui doit aussi être ouvert à tous. Lieu privilégié car elle offre des produits introuvables ailleurs en telle quantité et dans de telles conditions, très diversifiés, le plus souvent bon marché ou gratuits. Cela conduit d'ailleurs à valoriser le rôle de conservation de la bibliothèque publique, idée encore peu défendue, en particulier pour les bibliothèques centrales de prêt, car de nombreux livres disparaissent complètement des circuits commerciaux et seules les bibliothèques sont à même de continuer à les diffuser.

Or le système actuel de distribution est conçu à l'image des bibliothèques personnelles, pour des individus motivés, alors qu'il existe un public de non-lecteurs, techniquement formé par l'école à la lecture mais auquel l'école n'a pas su donner les motivations nécessaires pour exercer le droit de lire. Les bibliothèques ne peuvent pas ne s'adresser qu'au « lettré », c'est-à-dire à celui qui sait ce qu'il vient chercher, quel que soit son choix. Cela remet en cause l'organisation de la bibliothèque publique traditionnelle. Sans prétendre faire lire tous les individus, il faut reconnaître qu'il existe un déséquilibre inquiétant entre le public lecteur et l'énorme masse du public potentiel. Bien sûr, il est rassurant de s'en tenir aux besoins exprimés, de travailler pour un public d'initiés ou d'habitués. Mais les expériences prouvent qu'en suscitant des besoins, on reçoit des réponses si positives que les structures apparaissent vite inadéquates et les moyens de diffusion insuffisants. Par ailleurs, pour garder un contact direct avec le lecteur et pour s'approcher le plus possible du non-lecteur, il faut aussi repenser les rapports entre le public et le personnel des bibliothèques qui n'est pas toujours préparé à sa fonction de relation. Faire découvrir aux professionnels cette fonction de relation a été un des buts du stage. De plus ont été étudiées les structures qui permettaient de toucher le public non-lecteur.

Il n'existe pas pour le public adulte, à la différence du public enfantin, de structures obligatoires de formation. Il n'existe que des structures volontaires (associations sociales, professionnelles, familiales, de formation...). Il serait sans doute trop long de reprendre en détail la liste établie durant le stage, mais on peut remarquer que la plupart de ces structures sont plus ou moins solides et réceptives et pour le moins assez diffuses. Néanmoins, la bibliothèque a tout à gagner à agir sur ces groupements, ces collectivités et à ne pas négliger non plus les rapports avec les administrations et les collectivités publiques.

C'est surtout avec les associations que le travail de la bibliothèque sera efficace pour prospecter le marché des non-lecteurs. Regroupant des individus motivés, pour des activités précises, elles offrent à l'animateur un terrain de travail très varié et très vaste. Il devra bien sûr être en relations suivies avec ces différents milieux et y être introduit par un des membres de la collectivité avant de tenter d'agir. Il est d'ailleurs probable que le sachant disponible, la collectivité fera appel à lui. Si l'animation qu'il entreprend est une réussite, elle sera reprise en compte par la collectivité. En effet l'action n'appartient pas à l'animateur et à un moment donné elle continue sans lui : le relais est créé.

Quels types d'animation autour du livre sont possibles ? Cette partie essentiellement pratique du stage, a permis de réfléchir sur diverses formes d'action et d'en expérimenter les plus simples.

Les exercices pratiques :

On ne reviendra pas ici sur la veillée-lecture à partir d'un texte romanesque. En revanche, seront abordées plus longuement les préparations réalisées par les participants à partir de textes documentaires. Cet exercice avait deux buts :

I. Faire lire à haute voix chaque stagiaire devant le groupe, ce qui permettait d'appliquer les exercices d'entraînement vocaux et corporels à une situation d'animation.

2. Étudier et réaliser la présentation d'un texte documentaire sur un sujet d'actualité pour le porter devant un public à déterminer.

Pour cette présentation, les stagiaires avaient toute liberté d'organiser leur travail avec la possibilité de se documenter dans le fonds de la Bibliothèque centrale de prêt de la Sarthe. Les textes étaient extraits soit de revues, soit de livres. Les sujets proposés étaient les suivants :
* La drogue, présenté par Alain Bonnefoy, Edith Peres et Thérèse Ginoux.
* Vivre en ville, présenté par Claude Bru et Marie-Claude Cuénot.
* La Ville contestée, présenté par Claudine Joubeaux.
* La Presse féminine, présenté par Jacqueline Schmelzer et Claudine Maugirard.
* L'Avortement, présenté par Hervé Roberti.
* Le Portrait du raciste, présenté par Francine Masson.
* J'ai même rencontré des familles heureuses, présenté par Aliette Brachet.
* La Famine dans le monde d'aujourd'hui, présenté par Marie-Cécile Robin.
* Pour que terre demeure, présenté par Jean-Louis Duboc.
* L'Art contemporain et le public, présenté par Rosette Allègre.
* La Défense nationale, présenté par Adrien Defargues et Jean-Claude Gautier.
* L'École pour quoi faire? présenté par Danièle Struber.
* Visages de la ville, présenté par Mireille Parise.

Les stagiaires ont réalisé des présentations très différentes qu'il n'est pas possible de rapporter dans ce compte rendu. Notons toutefois que les solutions proposées étaient toutes originales ce qui a permis d'aborder la lecture collective d'un texte documentaire sous des angles différents. A la suite de ces exercices trois remarques et deux directions de recherche pouvaient être dégagées.

- Les remarques :

I. La présentation d'un texte documentaire est un travail d'équipe, le présentateur pouvant s'adjoindre des spécialistes du sujet abordé, soit pour l'élaboration, soit pour une table ronde après lecture, soit encore pour répondre aux interventions des auditeurs durant la lecture.

2. Il est souvent nécessaire d'adjoindre à la lecture un support visuel (diapositives, panneaux d'exposition...).

3. Le rythme de lecture est plus lent que pour le roman. La lecture peut être interrompue ou raccourcie à moins que le texte choisi n'ait une valeur littéraire ou un caractère romanesque, auquel cas il sera présenté à la fois pour son intérêt documentaire et pour la trame romanesque.

Il est à noter d'ailleurs que les stagiaires auraient préféré, n'était le temps qui leur était accordé pour ce travail, présenter des ouvrages plutôt que des articles de revue. La solution la plus originale faisait alterner la lecture de l'article et de passages tirés de romans illustrant le thème.

- Les directions de recherche définissaient deux types d'animation aux objectifs différents.

I. Le texte documentaire introduit un sujet qui entre dans les préoccupations d'une certaine collectivité. Il est présenté pour son thème et peut d'ailleurs servir d'introduction à une veillée-lecture, à une table-ronde, à la projection d'un film, à une visite de musée...

2. Le texte documentaire est un élément qui entre dans un cycle culturel. Dans ce cas, l'animation déborde le cadre d'un groupe pour toucher soit une ville, soit un département... Elle met en jeu la collaboration de plusieurs collectivités dans un but publicitaire.

Les présentations ont permis de montrer qu'une veillée ou une animation à partir d'un texte documentaire déborde, comme pour le roman, largement le cadre du livre. Les stagiaires ont en effet joint non seulement une bibliographie à leurs présentations mais aussi de nombreux documents graphiques, iconographiques et auraient aimé pouvoir utiliser également des documents sonores. Ce nouveau style de présentation apporte une nouvelle manière de lire qui permet d'utiliser largement les ressources documentaires de la bibliothèque. Il conduit les lecteurs à s'intéresser davantage aux collections documentaires beaucoup moins utilisées que celles du roman, dans la mesure où le lecteur y attache souvent une notion d'effort intellectuel qu'il se sent incapable de produire. Pas plus que pour le roman ce type d'animation n'est un spectacle, sauf dans le cas d'un cycle culturel où le spectacle peut être introduit comme un des éléments de l'animation. Si la présentation d'un texte documentaire fait souvent appel à d'autres supports que le livre, c'est uniquement pour mieux visualiser et expliciter un texte qui ne serait pas pleinement compris autrement.

Critique du stage :

Le dernier jour fut consacré aux critiques du stage par les participants. Les grandes options de travail ont été reprises en détail.

I. Les exercices d'entraînement vocaux et corporels :

Ils sont apparus comme nécessaires pour amener les stagiaires à se décontracter physiquement afin de « débloquer » la réflexion intellectuelle en groupe.

- Les stagiaires n'ont jamais été en position d'élèves, chaque exercice pouvant être adapté au niveau individuel sur un point de blocage précis en prenant le groupe comme point de référence.

- Il est apparu comme nécessaire d'essayer au cours de ces exercices, de démonter le mécanisme des rythmes vocaux et du schéma linguistique.

- Il a été décidé d'expérimenter la lecture à voix haute au niveau d'un groupe différent de celui des stagiaires entre les deux parties du stage.

Il faut rappeler que le but de ces exercices est d'aider les gens à lire, à leur faire prendre conscience des mécanismes de la parole. En aucun cas ces exercices ne préparent au métier de comédien, les animations expérimentées n'étant pas des spectacles mais des prétextes à rétablir la communication entre les individus à partir d'un livre.

2. La veillée-lecture de textes romanesques :

Conçus comme point de départ, les montages de roman se sont appuyés sur les fiches de lecture publiées par Peuple et Culture. En fait, si par manque de temps pour réaliser le montage, treize stagiaires ont respecté les indications de la fiche tout en reconnaissant ses lacunes, sept autres ont préféré modifier le découpage. La fiche préfabriquée ne correspond en effet pas toujours aux préoccupations d'un auditoire variable. Il était nécessaire d'en assouplir l'utilisation et de mener un travail de réflexion indispensable pour dégager des critères plus objectifs d'appréciation des livres. Est-il possible de dégager des principes objectifs pour un découpage plus méthodique des textes ? Bien que ce n'ait pas été le but du stage trop limité dans le temps, les stagiaires se sont néanmoins posé la question. Bien sûr, le découpage dépend du public auquel on s'adresse, des problèmes que l'on veut mettre en évidence, de l'atmosphère du livre qu'il faut essayer de rendre : pourtant il suffit de comprendre la démarche. Néanmoins on peut parfaitement concevoir un travail de laboratoire sur les principes du découpage, en le sous-tendant par une approche socio-psychologique du public au niveau de la réflexion théorique puis de l'action. Ce travail de laboratoire pourrait être l'objet d'un autre stage à condition que les stagiaires puissent expérimenter leur découpage sur un ou plusieurs publics.

3. Les présentations de textes documentaires :

Ces présentations avaient pour but de créer le besoin du documentaire auprès d'un public. Toutes les solutions proposées étaient intéressantes. Le champ d'expérience n'est pas clos. Les stagiaires ont manifesté le désir de continuer l'expérience et la réflexion sur cette technique.

4. Les tables rondes :

Dans la mesure où il n'existait pas de meneur du groupe, les animateurs étant aussi auditeurs, tous les participants ont pu apprendre à s'exprimer librement et surtout à améliorer leurs facultés d'écoute, ce qui est au moins aussi important. La conclusion générale de ces tables rondes était que l'animation est un style de travail à réinventer qui entre parfaitement dans le rôle du bibliothécaire. Il a une fonction précise à remplir qui est d'être à la disposition du public au moment où celui-ci a besoin de lui. Toute la définition du bibliothécaire-animateur est là; dans une bibliothèque, l'animation passe par l'organisation du travail. Il n'est pas question pour le bibliothécaire ainsi formé de ne faire que de l'animation mais de former à son tour des animateurs qui prendront le relais en étant au contact de la réalité du lecteur. En tout état de cause, le bibliothécaire se doit de bien connaître les différentes formes d'animation même s'il ne les expérimente pas toutes lui-même. Ces matières d'animation peuvent difficilement, en l'état actuel des choses, entrer dans le cadre de la formation initiale, mais doivent trouver place dans le cadre du recyclage et de la formation permanente de la profession. L'animation peut et doit être institutionnalisée au niveau des fonctions du bibliothécaire. Mais ses méthodes ne peuvent être figées; elles doivent être soumises à l'expérimentation et à une critique permanente.

Conclusions et projets :

Cette première partie du stage « Animation autour du livre » a permis aux participants de prendre conscience des problèmes que pose l'animation dans une bibliothèque et des conséquences qu'elle doit avoir sur leur engagement professionnel. Deux conclusions se sont imposées :

I. Le rapprochement entre les bibliothèques municipales et les bibliothèques centrales de prêt a été une découverte réciproque de l'action convergente menée par ces deux types de bibliothèques publiques. Par ailleurs, la rencontre entre bibliothécaires et sous-bibliothécaires dans un travail commun a permis de dépasser une barrière hiérarchique qui risque parfois d'être une entrave sérieuse au travail d'équipe ou à l'utilisation des compétences individuelles dans une organisation plus élaborée.

2. Le stage a été le point de départ d'une réflexion personnelle et collective déclenchée par une mise en commun d'expériences. Il a abouti à une prise de conscience qui doit être dépassée sur le plan de l'action.

C'est ainsi que les participants ont compris l'engagement qui leur était demandé et dont ils sont venus faire le bilan critique, en deuxième partie, au mois de novembre 1973 à savoir :
- Poursuivre les exercices pratiques du stage, soit individuellement, soit collectivement, en se perfectionnant.
- Dresser un programme d'activités précises à réaliser de mai à novembre 1973 (certaines étant déjà engagées) en faisant appel au besoin à l'intervention ponctuelle des animateurs du présent stage.
- Recueillir pour les communiquer à l'ensemble des stagiaires, les impressions du public qui aura participé aux activités d'animation.
- Répercuter les conclusions du présent stage au niveau de chaque établissement pour sensibiliser le personnel aux problèmes de l'animation et démultiplier l'action en devenant des formateurs après avoir acquis une certaine expérience pratique.

Les animateurs du stage se sont gardés d'imposer des solutions toutes faites. Se référant à leur pratique et à leur expérience, ils ont seulement cherché à proposer des thèmes de réflexion et de recherche. La deuxième partie du stage fut finalement la plus importante, puisqu'elle permit d'apprécier les expériences tentées par les stagiaires et les résultats obtenus en fonction des publics. Les animateurs souhaitaient que les stagiaires, dans les différents services où ils exercent leurs fonctions, pussent réadapter les propositions du stage et les approfondir par une réflexion personnelle qui aboutirait à une animation, l'expérimentation étant finalement la seule formation valable et réaliste dans ce domaine.

  1.  (retour)↑  Ces débats reflètent dans toute la mesure du possible les échanges de vue entre participants.